Internet et développement. Evitons les mythes

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par Herve Le Crosnier, Herve.Le_Crosnier@info.unicaen.fr

09/07/2000

Cet article met en cause, avec d'excellents arguments, le thème à la mode de l'e.knowledge.(voir La Gazette d'Admiroutes, N°25). Nous pensons qu'il ne faudrait pas condamner sans nuance ces perspectives technologiques et commerciales, qui entraîneront de toutes façons des effets utiles, mais qu'il faudra, comme le propose l'auteur, se mobiliser pour donner -concrètement-  des finalités plus démocratiques aux outils et démarches proposées par les investisseurs du monde développé. Baquiast

Une petite phrase qui déclenche un long message. La petite phrase provient d'un Déjeuner-causerie au Laurentian Club en présence des ambassadeurs des pays membres de la Francophonie au Canada(Ottawa, 1er juin 2000). Elle est extraite de l'allocution de Madame Gendreau-Massaloux, Rectrice Agence universitaire de la Francophonie. http://www.aupelf-uref.org/actualites/

Dans le discours de Madame la Recteur de l'AUF on trouve :
"Le premier outil concerne l'information. Les pays que vous représentez ont la chance de ne pas avoir eu à passer par cette ère industrielle qui, dans les pays développés, a conduit à beaucoup de reconversions, à beaucoup de fermetures d'entreprises, à des problèmes d'emploi et de chômage considérables.

|Nous sommes tout juste en train d'en sortir, mais il a fallu du temps. Vous avez, vous, la chance d'aborder les nouvelles technologies de façon plus rapide, plus directe, de ne pas avoir le passé d'industrialisation qui a transformé ces grosses entreprises qui peuplent l'Europe d'objets nécessaires en objets souvent périmés, dépassés."

Un court paragraphe qui mériterait une dissertation complète pour faire ressortir ce qui relève du mythe et ce qui peut constituer un réel objectif pour les pays en voie de développement. Quelques mots simplement.

D'abord le mythe. Internet et les nouvelles technologies sont les nouveaux pourvoyeurs de mythes qui empêchent de regarder le monde en face. De la netéconomie qui n'a plus besoin de se justifier au regard des "fondamentaux", jusqu'à la "netéducation" qui permettrait de se dispenser des "objets industriels" c'est un discours mythique récurrent qui envahit et qui empêche de penser.

Restons lucides : l'internet, c'est avant tout des tuyaux, des routeurs, des outils de lecture (ordinateurs, réseaux locaux, téléphones WAP, e-books...). C'est un formidable marché de biens matériels, d'objets industriels... à la durée de vie qui raccourcit de jour en jour. Car s'il est un domaine qui "transforme les objets nécessaires en objets périmés", c'est bien l'informatique !!!

Il faudrait un jour que les porte-parole du service public sortent des discours convenus fabriqués par les chargés de com et autres "public relation" des grandes entreprises de vente de matériel. La "société de l'information" est un mythe qui cache la ré-orientation des bien mis sur le marché vers des biens industiels spécialisés dans la communication... mais principalement pour celles et ceux qui ont déjà les autres biens matériels (un toit, de quoi se nourrir, l'accès à l'hygiène et l'eau potable, et les moyens de se déplacer).

Les grandes maneuvres des entreprises multinationales du secteur de l'information et de la communication (comme le rapporchement Vivendi-Seagram qui fait suite à celui de AOL-Time Warner) sont en réalité des séquelles de ce renouvellement du marché des biens industriels. Principalement financés par des opérations boursières gagées sur la "reprise" de la production industrielle, ces fusions sont, malgré les discours de Messieurs Jean-Marie Messier ou Steve Case, l'occasion de négocier du pouvoir auprès de ces producteurs industriels en détenant les clés du coffre magique où s'accumulent les "droits" sur les images, les musiques, les textes et demain toute la connaissance. L'information est l'adjuvant qui justifie et encourage la production et la vente de nouveaux objets matériels.

Car tout reste soumis à l'accessibilité du plus grand nombre aux programmes, d'où une formidable impulsion à produire des "objets jetables" et déjà dépassés avant même d'être annoncés. Ainsi du téléphone portable WAP, à peine sur le marché et déjà oublié au profit des futurs systèmes UMTS.

Si l'on souhaite oublier le discours de Monsieur Loyal des business-planteurs, pour s'accrocher à ce qui fait réellement la nouveauté de l'internet et l'enjeu qu'il possède pour assurer le développement, il faut concevoir, qu'au même titre que toute industrie, les industries des nouvelles technologies sont porteuses de risques pour l'équilibre planétaire (risques militaires, économiques, environnementaux - ces machines ne sont pas vraiment faites avec des produits végétaux - et sociaux). Et que le rôle des pouvoirs publics (mondiaux) est d'assurer la limitation de ces risques pour élargir le service et l'autonomie des citoyens.

Premier risque : entrainer le "sous-développement". Car les objets techniques qui font l'internet restent dans les mains des pays développés ; car l'argent versé au "Sud" (ou à "l'Est" par Soros) revient finalement dans les mains de Cisco (malgré ses rabais), de Microsoft, de IBM, de DELL, de Compacq, de WorldCom-MCI, d'AT&T, de France-Télécom (la vie .com :-)...

Prendre en compte ce risque c'est offrir des moyens à la population de développer des industries autonomes (cf. la politique du Brésil avant que le FMI ne mette ce pays en coupe réglée), de fonctionner avec des machines qui ne soient pas considérées comme "bonnes à jeter" à peine produites. La promotion de LINUX et des logiciels libres... et légers, face aux "obésiciels" des sociétés multinationales participe de cette volonté de limiter le risque de sous-développement.

Second risque : assister les mains liées à la privatisation de la connaissance, et de ce fait empêcher l'expansion du bien-être mondial que cette connaissance pourrait produire. La question des brevets sur le vivant est d'évidence le modèle de ce type de phénomène (en particulier tout ce qui concerne la médecine et l'agriculture). Les simples déclarations innocentes de Messieurs William Clinton et Anthony Blair sur le programme de décryptage du génome humain ont réussit à faire chuter le NASDAQ, et encore ne disaient-ils rien sur les plants des semenciers, sur les plantes médicinales,... Ce modèle de la privatisation du vivant est en train de s'étendre, en raison de l'internet, à d'autres domaines de la connaissance :

- place des journaux scientifiques électroniques et des banques de données dans la main-mise par les multinationales comme Elsevier ou Bertelsmann sur la recherche scientifique

- développement des universités virtuelles privées (le e-knowledge dit-on maintenant en français :-), universités détenues par les magnats des médias (Rupert Murdoch en ouvrant une dans le Pacifique, Al Gore défendant "West Governor University"...)

Le danger de ces universités est double, et de deux façons qui concernent particulièrement les pays en voie de développement : d'une part elles visent à séparer la délivrance du diplôme de l'enseignement lui-même. La modularisation de l'enseignement nécessaire pour que le système fonctionne est contraire avec l'apprentissage de citoyenneté qui devrait aller avec tout enseignement (un apprentissage qui va avec la possibilité de critiquer, d'échanger sur le paquet de connaissances délivré lors d'un cours) ... d'autre part elles séparent la recherche (et l'autonomie que cela confère à l'enseignant) de l'enseignement supérieur. Avec en filigrane la conception utilitariste d'un enseignement orienté vers des savoir-faire délimités.

L'interview de M. David Clarke, président et fondateur de "CyberStateU.com" publié dans le journal _ Le Monde_ du 3 juillet 2000 est significative : "Aux Etats-Unis, il manque près de 720 000 ingénieurs qualifiés dans les technologies. C'est pourquoi les entreprises comme Cisco, Microsoft ou Novell sont très désireuses de former des étudiants à leurs produits". Notez bien, pas à "l'informatique", mais bien "leurs produits".

- mise en vente des réseaux de savoir et d'échange de connaissance. De nombreux sites proposent de "mettre en relation" (le leitmotive actuel des publicités internet) des demandeurs de savoir et des possesseurs de ce savoir (les "arbres de compétences" en version webisée). Avec un effet néfaste de transformer chaque grain de savoir en marchandise et de transformer les emplois liées aux connaissances (depuis les emplois de service public jusqu'aux travaux d'ingénieurs) en un marché permanent de réponses a-critiques à des questions toujours utilitaristes.

Face à ces risques, on doit aussi concevoir que le réseau informatique possède des atouts pour faire revivre un ré-équilibrage mondial et organiser un développement centré sur la répartition des connaissances et la prise en compte de l'autonomie de chacun dans un monde où les problèmes se posent à tous (la planète est finie et chaque action, notamment des pays riches est maintenant et de plus en plus vite payée par tous. cf le problème des déchets industriels et ménagers des pays riches exportés chez les pauvres).

Pour que cela soit possible, il faut renoncer au discours des "docteurs miracle" et se coltiner la réalité: il faut dégager les outils de la communication et de l'information de la course à la privatisation et au profit immédiat pour quelques uns. C'est une tâche à la fois pratique et immédiate, et diplomatique et de longue haleine.

Pour la pratique immédiate, le modèle des logiciels libres offre de réelles perspectives : offrir librement des outils pour tous, des outils ouverts (il n'est plus besoin de changer le logiciel et le format de données tous les trois jours pour que la société productrice garde son "avance technologique" au mépris de ses utilisateurs) et des outils adaptés (peu gourmands en capacité machine, même si de ce point de vue le mouvement des logiciels libres se laisse un peu déborder).

Pour les batailles diplomatiques, la question de l'éducation publique est déterminante. Une éducation publique, organisée et soutenue par les pouvoirs publics, offre des garanties en terme de programme (décidés par des commissions publiques, soumises à la critique citoyenne) et d'emploi (l'enseignant ne peut pas être exclu s'il profère des paroles qui ne plaisent pas, ni aux pouvoirs politiques, ni et surtout aux pouvoirs économiques). C'est l'état des connaissances et le projet citoyen qui définit les objectifs d'une éducation publique, organisée comme une infrastructure nécessaire (à l'économie, mais aussi à l'épanouissement de tous). On est là loin, très loin, de la versatilité des enseignements organisés pour répondre à des besoins ponctuels et passagers des entreprises privées (à la fois en terme de formation initiale et de formation continue qui soit autre chose que la formation à des savoir-faire).

Plus concrètement, la question qui se pose à nous, en organisant des campus-virtuels, des transferts de connaissances utilisant l'internet et des moyens d'accéder et de produire la connaissance directement à l'échelle mondiale, en bâtissant des bibliothèques numériques, et en ouvrant l'accès aux documents, c'est de savoir dans quel cadre se place notre action.

Soit nous reprenons sans vergogne les argumentaires mirobolants et vides des communiquants des multinationales, et nous vendons alors du vent et du bluff à des populations qui ont d'autres problèmes urgents à résoudre (en particulier manger et se loger, et n'expliquons pas trop que c'est une chance de ne pas avoir de toit sans fuite et des repas trois fois par jour, avec l'électricité en prime pour qu'ils soient chaud, car c'est plutôt malvenu).

Soit nous inventons un nouveau mode de relation et d'équilibre mondial basé sur la connaissance et l'échange équitable (de la connaissance, mais aussi des autres objets). Et un tel mode, concernant l'éducation, ne peut que s'appuyer sur une volonté publique, agissant dans la transparence. C'est une voie plus difficile à défendre que de céder aux sirènes du marché éducatif (qui ferait rentrer dans les calculs économiques ce qui aujourd'hui n'y apparaît pas, mais créerait ou accentuerait les inégalités d'accès à la connaissance).

Donc quelle utilisation de l'internet pour l'éducation publique, telle est à mon humble avis la question qui vaut d'être posée. Et la réponse n'étant pas évidente, elle mérite un débat. Les mythes au contraire ont toujours eu comme objectif de faire taire les débats. Laissons-les de côté et concentrons-nous sur des objectifs qui peuvent s'énoncer dans la transparence et le respect de tous.

http://www.info.unicaen.fr/herve/

http://www.admiroutes.asso.fr/action/theme/democratie/lecrosni2.fr