logo admiroutes Les automates intelligents
robotique, vie artificielle, réalité virtuelle


information, réflexion, discussion
logo automate © Anne Bedel
Jean-Paul Baquiast Jean-Paul.Baquiast@wanadoo.fr
Christophe Jacquemin christophe.jacquemin@admiroutes.asso.fr

n°4
Retour au sommaire
 
Virtuel et démocratie :
La Chronique de Jean-Paul Baquiast


Peut-on rendre les collectivités publiques plus intelligentes?

Voir notre introduction dans le n° 1,   les Généralités dans le n° 2,  Pour une analyse critique radicale dans le n° 3

3. Démonstration: comment lutter contre l'effet de serre

3.1. Simuler l'organisation neuronale du cerveau
3.2. Simuler les zones fonctionnelles et la mémoire du cerveau
3.3. Simuler l'aptitude du cerveau à imaginer le futur
3.4. Et quoi d'autre?

Pour en savoir plus:
Par coïncidence dans le temps, un spécialiste de la simulation, Florian de Vuyst, nous a transmis un article que nous publions dans la rubrique "Du côté des labos" sur le thème des potentialités de la simulation pour la maîtrise des systèmes complexes

3. Démonstration. Comment lutter contre l'effet de serre.

Nous avons proposé, notamment dans le chapitre 2, des modèles d'organisation permettant d'accroître les capacités des gouvernements à l'intelligence et à la conscience collective. Le lecteur sera tenté de trouver ces propositions irréalistes ou utopiques. Aussi devons-nous maintenant essayer de montrer comment, avec les technologies émergentes, il devient possible de concrétiser de tels projets, en testant leur faisabilité et envisager leur adaptation à des cas concrets.

Nous supposons que le lecteur a compris que la méthode envisagée consiste à simuler sur une petite échelle, avec des personnes réelles et au sein d'organisations existantes, les mécanismes de l'intelligence et de la conscience décrits par la neurologie et les sciences modernes de la cognition. La simulation fera appel aux ressources de la vie artificielle, de la robotique et, bien sûr, des sciences humaines ayant adopté les méthodes renouvelées inspirées de ces techniques.

Pour être concret, examinons sous forme de cas d'école une question bien connue pour son importance: les gouvernements modernes peuvent-ils contrôler, avec les moyens de la société de l'information, l'émission des gaz et polluants à effet de serre, afin de prévenir des modifications catastrophiques du climat terrestre? L'enjeu concerne l'humanité tout entière, mais chaque Etat, chaque industrie, chaque localité et quasiment chaque citoyen devrait être mobilisé. Aussi est-il possible de réaliser des expériences sur une base locale.

De semblables démarches pourraient être expérimentées dans des domaines voisins, comme par exemple l'alerte et la lutte contre certains autres risques majeurs, par exemple des épidémies dévastatrices.

Pour ce qui concerne l'effet de serre, chacun connaît la question qui se pose. Aujourd'hui, les scientifiques considèrent comme probable qu'à échéance de quelques dizaines d'années, la température de l'atmosphère augmentera de quelques degrés, provoquant des changements désastreux dans les climats, et induisant des pertes pour toutes les nations, y compris les plus riches. La cause majeure d'un tel phénomène sera l'accroissement de production des gaz à effet de serre (notamment le CO et CO2), par accroissement de la consommation de combustibles fossiles, feux de forêts, destruction du couvert végétal. Une des solutions consisterait à remplacer les combustibles fossiles par des sources d'énergies renouvelables et propres, tout en continuant à rechercher drastiquement de nouvelles économies d'énergie. L'adoption de telles politiques est considérée comme vitale, mais les gens refusent de changer leurs comportements actuels. En fait, beaucoup de nouvelles entreprises pourraient profiter des mesures de reconversion envisagées, mais les vielles industries pétrolières et mécaniques ne veulent pas se reconvertir. Les conférences internationales échouent donc à provoquer des consensus, et rien n'est fait finalement pour limiter les augmentations de pollution et de température

La question qu'il faut se poser est alors la suivante: peut-on, en utilisant des techniques visant à renforcer la conscience et l'intelligence collective, persuader les gens d'économiser l'énergie, investir dans des pratiques moins polluantes et, plus généralement, s'impliquer personnellement dans le développement durable de la planète.

La difficulté tient évidemment à rassembler, volontairement si possible, des gens et des intérêts de toutes provenances. Dans un monde parfait, évidemment, chacun se persuaderait de lui-même qu'il est confronté à un enjeu vital, et se convaincrait d'y jouer son rôle. Dans la réalité, ce n'est pas encore le cas.

 

3.1. Simuler l'organisation neuronale du cerveau

Si l'humanité était un individu en situation dangereuse, nous pourrions espérer que les cellules de son cerveau coopéreraient pour l'aider à se tirer d'affaire. Il y a plusieurs milliards de neurones dans le cerveau humain, chacun d'entre eux entretient avec ses voisins de 100 à 1000 synapses, sinon plus. Des interconnections sont théoriquement possibles entre tous ces éléments. Bien sûr, l'hérédité et l'apprentissage provoquent des regroupements et spécialisations fonctionnelles. Néanmoins, le nombre des liens fonctionnels est si important qu'aujourd'hui, personne n'est en mesure d'évaluer les ressources potentielles d'un cerveau moyen.

Un neurone n'est pas exactement comparable à un individu de l'espèce humaine, ni le cerveau à une société humaine. Néanmoins, nous pensons que le premier objectif visant à rapprocher une telle société du modèle de référence offert par le cerveau consiste à offrir à chacun des individus les mêmes possibilités d'interconnexions que celles existant entre neurones grâce à leurs synapses et liens fonctionnels. Le mot d'ordre serait donc celui-ci: interconnectez les individus, laissez les acquérir d'avantages d'informations et d'autonomie grâce à des possibilités d'échanges infiniment accrues, et voyons ce qui se passe.

Techniquement, l'interconnections au sein d'une société donnée ne pose plus de problèmes, avec le développement des réseaux d'échange à large bande couplés à des ordinateurs de plus en plus performants. Quand pourra-t-on espérer que les 6 à 8 millions d'humains pourront être interconnectés, et équipés avec des moyens de calcul personnels, complétés d'assistants divers pour l'apprentissage, les traductions, etc. ? Disons dans 10 à 20 ans, si cela devenait une priorité pour les leaders politiques du monde.

Dans de plus petites collectivités, acceptant de jouer un rôle expérimental, cet objectif pourrait être atteint en 2 ou 3 ans. Avec de tels équipements, chaque individu pourrait simultanément accéder à de l'information en ligne, produire ses propres données, dialoguer avec les autres et, ce faisant, accroître les connaissances et la réactivité de la société. La coopération entre individus et institutions politiques et entreprises en profiterait tout autant. Il faut se souvenir en effet qu'avec Internet, dès maintenant, chaque personne peut potentiellement mettre en ligne et maintenir des centaines ou milliers de pages correspondant à ses divers intérêts et activités. Chaque page elle-même peut comporter des myriades de liens hyper-text vers les autres. Aussi le niveau de complexité de l'architecture synaptique des couches corticales du cerveau pourrait être atteint très rapidement. Qui plus est, de nouvelles solutions, utilisant la réalité virtuelle en 3 (ou plus) dimensions, peuvent aider à concrétiser l'appartenance des individus à de larges communautés virtuelles s'étendant au monde entier.

Concernant les citoyens, ceci permettra d'accroître pratiquement sans limite leur autonomie locale dans le quasi-réseau neuronal. Ainsi deviendront-ils de plus en plus actifs et réactifs dans leurs actions et transactions. Nous pouvons imaginer que de nombreux citoyens se porteront volontaires pour devenir des nœuds de centralisation et rediffusion de compétences. Mettant en place des portails locaux, ils répondront aux questions, aideront les gens, lanceront des initiatives. S'ils acceptent de se rapprocher d'automates intelligents, sur le modèle du cybionte, ils pourront contribuer grandement à la dissémination globale de l'intelligence et de la conscience. En fait, l'individualité (ou l'individuation) pourra de la sorte se trouver renforcée plutôt que menacée par l'inter connectivité.

Finalement, avec de telles solutions, les gens pourront réaliser des choses jusqu'ici inconcevables, telles que participer à un ou plusieurs sous-systèmes en compétition réciproque. Ceci évitera la mise en place d'une société monolithique évoluant dans une direction qui pourrait être momentanément hautement efficace, mais qui se révèlerait sans issue ou mortelle à terme, faute d'alternative.

De nouveaux liens associatifs, dont la plupart seront ré-entrants entre sous-systèmes, servant de support à de nouvelles formes d'intelligence et de conscience, apparaîtraient rapidement.

Si nous en revenons à notre cas d'école, nous pouvons supposer que cette interconnexion générale représenterait le premier pas pour mobiliser les individus au service des objectifs de contrôle de l'élévation de la pollution et des températures, objectifs préalables à l'acceptation de solutions susceptibles de porter remède aux causes de ces phénomènes dangereux.

 

3.2. Simuler les zones fonctionnelles et la mémoire du cerveau

Même en utilisant les outils nouveaux de l'exploration fonctionnelle du cerveau (TEP par exemple), il n'est pas aisé de préciser le rôle des aires cervicales et des groupes de neurones. Il en est de même pour la localisation des données en mémoire, ou l'identification de la forme sous laquelle elles sont gardées actives, mises à jour ou effacées. La redondance et la coopération sont aussi à explorer en détail. Cependant chaque année les neurologues en apprennent davantage, en s'aidant de simulations sur ordinateur, concernant la façon dont les organes du corps coopèrent avec le cerveau pour produire de la cognition, par exemple en ce qui concerne la vision.

Au plan social par contre nous commençons à disposer de moyens efficaces pour entreprendre la compilation de l'énorme quantité d'expériences, connaissances, données et programmes informatiques accumulés par l'humanité depuis l'invention des langages, de l'écriture et finalement des ordinateurs. Il nous est possible, sur ces bases, d'étudier le rôle cognitif d'un cerveau individuel et d'envisager comment, à partir de cette expérience, il serait possible de construire l'"éducation" des millions de cerveaux individuels connectés à travers les réseaux interactifs. La difficulté tient cependant à ce que nos connaissances, qu'elles soient scientifiques ou empiriques, sont dispersées à travers des millions de supports différents, incompatibles, difficiles à retrouver, et finalement pratiquement inutilisables au moment précis où vous en avez besoin. L'Internet évolue dans le bon sens pour aider à réutiliser toutes ces données, mais il est encore loin du compte.

Une autre difficulté tient à ce que l'information accumulée, pour rester pertinente, doit être actualisée sans cesse. Sinon, elle risque d'être plus dangereuse qu'utile, sauf pour les historiens.

Cependant, comme en ce qui concerne la mise en connexion des gens, de nouvelles solutions techniques et logiques apparaissent rapidement. Elles sont progressivement mises en œuvre dans les pays développés dans le cadre de la société mondiale de l'information. Mais la tendance spontanée à digitaliser les données et à multiplier les logiciels de facilitation aux accès n'est pas assez rapide pour rendre disponibles toutes les informations qui seraient nécessaires pour la prise de décisions collectives réellement intelligentes, notamment au niveau d'un Etat ou d'un groupe d'Etats. Il faut aussi se souvenir que les détenteurs actuels de l'information restent, pour des raisons diverses, profondément hostiles à son partage.

D'un autre côté, il n'est pas envisageable d'imposer un plan international obligeant les individus et les institutions à mettre en place et mettre à jour les "mines" de données qui seraient nécessaires pour éclairer leur passé et leur avenir. Il vaut mieux tenter de réaliser une procédure copiée de celle selon laquelle l'évolution du cerveau semble s'être réalisée, c'est -à-dire une procédure décentralisée, partant de la base. On peut supposer que, dans les systèmes nerveux primitifs, l'évolution a sélectionné et mémorisé les seules représentations qui étaient nécessaires pour la survie immédiate: cartographies de l'environnement utile, données relatives aux proies et aux prédateurs, stratégies de chasse et d'évitement, etc.. Ces stratégies n'étaient sans doute pas toutes reliées par des liens associatifs, et les représentations utiles n'étaient appelées que lorsqu'elles étaient nécessaires. Il n'en résultait pas, semble-t-il, une compréhension globale de l'environnement, et du sujet au sein de celui-ci. Cependant, dès le début, les études de l'évolution des précurseurs du cerveau montrent que l'architecture et les mécanismes ont été sélectionnés de façon à rendre possible la standardisation et l'échange, permettant ainsi les progrès vers des intégrations plus générales.

La même logique pourrait être utilisée pour attaquer la mise à disposition des corpus d'informations et références nécessaires à un organisme social pour se comporter avec plus de conscience et d'intelligence collective. Dans notre cas d'école, les déterminations du climat sur terre, il existe de nombreuses études théoriques et pratiques, dont beaucoup d'ailleurs sont déjà disponibles sur Internet. De nombreuses autres sources de mise à jour existent ou peuvent être utilisées: images satellites de pollution, feux de forêts, inondations, typhons, etc. Tout n'est pas obligatoirement objectif ou scientifique, de nombreuses contradictions existent. Mais une structure en réseaux permettant la discussion et la confrontation fait que l'information de base peut être traitée pour se rapprocher de descriptions plus exactes de la réalité. Chacun peut devenir à la fois émetteur-éditeur de données primaires et de modèles interprétatifs. Dans des domaines où la survie de l'humanité serait en cause, on peut espérer que des groupes ou communautés d'intérêt émergeraient, même en partant de bases idéologiques différentes. On peut espérer aussi que les gouvernements et institutions encourageraient cette émergence, en coopérant avec les observateurs privés.

Des exemples de tels observatoires coopératifs citoyens ont déjà pu être observés, avec un accueil mitigé, il est vrai des "institutions" officielles: en Bretagne française dans le domaine du suivi des pollutions littorales et des transports maritimes hors normes, et dans celui des risques nucléaires découlant de la décrépitude de la flotte ex-soviétique du Nord. A l'avenir des réseaux citoyens travaillant sur Internet pourraient se multiplier, face à la multiplication probable des risques majeurs, environnementaux, sanitaires ou autres. Il faudrait que les informations ainsi collectées soient rendues totalement compatibles, disponibles à la demande, utilisables dans des modèles facilement manipulables permettant la simulations des risques ou des manœuvres de prévention. Chacun devrait pouvoir accéder à ces sources, même s'il n'a pas les compétences d'un expert ou d'un ingénieur. Ainsi le particulier pourrait prendre conscience plus facilement des conséquences de ses propres pratiques gaspilleuses ou polluantes.

Il va de soi que l'accès à de vastes bases de données et l'intégration des résultats imposera l'utilisation d'"agents intelligents" encore dans l'enfance de l'art. Il faudra assurer aussi le contrôle démocratique du fonctionnement de ces agents, qui mis à la disposition d'intérêts non-objectifs, pourraient égarer les opinions publiques au lieu de les éclairer. Nous sommes loin encore de disposer des outils nécessaires, ni des procédures d'emploi adéquates, Mais avec le développement de logiciels et d'automates hyper-intelligents (voir à ce sujet les projets des chercheurs américains De Garis et Moravec) nous pouvons espérer l'arrivée d'outils qui aideraient l'humanité à maîtriser la diversité et la complexité des informations, afin d'en faire un meilleur usage.

 

3.3. Simuler les capacités du cerveau à imaginer le futur.

Il est probable que la fonction la plus utile du cerveau, notamment chez l'homme, est son aptitude à imaginer ou prévoir le futur, afin de préparer des réponses opportunes aux évènements susceptibles de survenir. Les experts en cognition considèrent généralement qu'il s'agit d'une forme de conscience. Il n'est pas possible d'imaginer le futur si l'on ne se représente pas soi-même, dans le passé et dans l'avenir, comme d'ailleurs dans le présent immédiat. L'extrapolation suppose en effet la rétrospection. Plus la rétrospection est richement informée, plus l'extrapolation peut être précise. Les animaux réalisent sans doute ceci sur de petites échelles et pour de courtes périodes de temps. L'humanité, dès ses origines, a généralisé la démarche, y compris en imaginant la mort individuelle ou sociale. Les approches empiriques se sont multipliées, sur la base du "que se passera-t-il si A". Progressivement, les champs de conjecture se sont élargis, ainsi que la pratique de plus en plus scientifique du "Quoi, si ?", utilisant des sources de données individuelles ou statistiques de plus en plus étendues.

Comme nous ne savons pas cependant encore clairement comment fonctionne la conscience humaine, il n'est pas facile de proposer des scénarios permettant de la simuler au plan d'une conscience collective destinée à imaginer le futur. Aujourd'hui, les simulations semblent donner des résultats autant arbitraires que contradictoires. Peut-être est-ce une bonne chose, en maintenant ouverte la vision de l'avenir, et les choix de scénarios possibles. Il y aurait cependant de nombreuses voies pour améliorer ces processus, en utilisant notamment des données statistiques plus nombreuses et plus précises tirées de l'observation du monde réel. Mais, si l'on veut que des gens d'origine et de culture différentes s'accordent sur des pratiques de prévention communes, il faudra que les modèles tirés de ces statistiques soient transparentes à tous, simples d'emploi et, bien entendu, aussi objectifs que possible. Chacun doit pouvoir imaginer dans son propre langage, avec ses propres images, ce qui se passerait s'il fait tel choix ou tel autre (par exemple continuer à abuser des carburants fossiles plutôt que soutenir l'emploi de carburants verts).

Les modèles réalisés par les gouvernements et les grandes entreprises ont la réputation de comporter de grossières erreurs et pire, de chercher à tromper l'opinion publique. Leurs auteurs veulent absolument persuader les citoyens que tous les risques ont été prévus et que, de toutes façons, ils disposent des solutions adéquates. Aussi dans l'avenir sera-t-il indispensable de multiplier les acteurs de simulation, diversifier leurs origines et leurs motivations, les mettre en compétition intellectuelle les uns avec les autres. Bien plus, chaque citoyen, à l'avenir, devrait disposer des outils et de l'expertise adéquate pour réaliser ses propres simulations.

Une fois de plus, l'architecture globale à respecter devrait être celle de la compétition darwinienne. La complexité par la différenciation et la ré-entrance devrait devenir le mot d'ordre.

Qu'est-ce en fait qu'un modèle? Il est construit à partir de " faits ", observés et catégorisés aussi objectivement que possible. Mais ces faits ne sont, au point de vue scientifique, que des représentations symboliques d'un réel inobservable. Ils ne doivent donc pas être considérés a priori comme totalement objectifs. Cependant différentes méthodes peuvent être utilisées pour éviter qu'ils ne soient l'objet de manipulations. Les faits sont liés par des formules ou des lois supposées représenter une causalité. "Si A, alors B". Le modèle permet d'introduire des changements dans les faits et dans les lois pour observer ce qui en résulte, sans obliger à se référer à des expérimentations en vraie grandeur, sur le terrain. Par contre, les résultats des simulations ont intérêt à être vérifiés le plus souvent possible par l'observation du "réel", quand cela est possible. Nous sommes là finalement en présence d'exemples de rationalité dite hypothético-déductive. Certains modèles peuvent demander des milliers d'heures de travail provenant de scientifiques, d'observateurs, de simulations sur ordinateur, comme le font les modèles de la dynamique atmosphérique. D'autres peuvent se satisfaire de quelques données éparses et de calculs limités, comme ceux prédisant l'absentéisme moyen des salariés dans une entreprise quelconque.

Les algorithmes évolutifs pénètrent progressivement le monde de la modélisation. En ce sens, plutôt que partir d'une description aussi poussée que possible des faits (de la réalité), on mettra en concurrence diverses formules relatives à l'évolution des données et hypothèses de départ, pour sélectionner après plusieurs passages les résultats les plus probables. Mais ceci n'évitera pas un rapprochement fréquent avec l'observation.

Le problème que posent aujourd'hui ces différents modèles est qu'ils sont inaccessibles au citoyen ordinaire - sauf le relais d'interprétation par des experts que l'on aura vite fait de taxer d'esprit partisan, de pensée unique. Les prévisionnistes ou futurologistes ne sont plus crus. L'abus de la formulation mathématique est d'autant plus dénoncée que les concepts de départ sont subjectifs. Les oppositions intellectuelles ou politiques n'ont pas toujours la possibilité d'accéder aux sources ou aux ordinateurs. Ce sont finalement les grandes entreprises et les gouvernements qui utilisent les techniques de modélisation. Ces institutions le font en général à leur seul profit, sans pour autant, faute de critique externe, éviter de se tromper parfois lourdement. Quand les modèles paraissent leur donner tort, elles évitent de les rendre publics, ce qui accentue encore la méfiance (voir à ce sujet un livre récent de F. Chateauraynaud et D. Torny. Les sombres précurseurs, une sociologie pragmatique de l'alerte et du risque, Ed. EHESS, 1999).

Pour éviter ces inconvénients, et permettre aux simples citoyens d'accéder à des moyens de simulation leur permettant de visualiser concrètement les conséquences de leurs comportements et choix politiques, une démarche collective complémentaire s'imposerait. Il faudrait, à partir de l'Internet et des bases de données accessibles sur le web, que chacun puisse disposer de logiciels de modélisation en libre-accès, dont il apprendrait à se servir progressivement. Ces modèles devraient être dotés d'interfaces faciles à utiliser, faire appel à la réalité virtuelle et aux autres méthodes d'intelligence artificielle "domestique". Ainsi la culture de la modélisation et de la simulation pourrait peut-être se répandre auprès des enthousiastes de la chose, comme le fait actuellement celle de l'Internet

Afin d'obtenir des retombées exploitables de ces différents travaux de simulation, des portails intelligents dotés d'agents d'exploration et de synthèse produiraient des résultats quotidiens. Ainsi les décideurs publics et privés, comme le grand public lui-même, pourraient-ils obtenir des indicateurs ou thermomètres de l'état de l'opinion sur les grandes questions en débat public. Les données nouvelles seraient immédiatement ré-entrées dans les réservoirs de données plus anciennes afin de les actualiser.

Nous pouvons espérer qu'avec ces dispositifs, des questions très difficiles, nécessitant une véritable prise de conscience mondiale, comme toutes celles ayant trait à l'avenir de la terre, de la bio-diversité, des différentes civilisations, seraient plus faciles à résoudre. Les enjeux de ces questions, en tous cas, apparaîtraient plus facilement, évitant ainsi les manipulations par des intérêts refusant de s'afficher ouvertement.

 

En conclusion

Nous avons vu dans les 3 parties de l'exposé qui se termine ici, comment organiser des réseaux intelligents sociétaux pouvant assister la "gouvernance" collective comme le cerveau thalamo-cortical de l'homme assiste les plus conscients de ses comportements. De la même façon que l'homme se révèle capable de mobiliser les milliards de cellules nerveuses de son organisme, en liaison avec l'océan de données externes maintenant disponibles sur les réseaux multimédia mondiaux, pourquoi ne pas imaginer les mêmes solutions au plan collectif?

Ceci dit, une telle démarche, ne nous illusionnons pas, paraîtra ésotérique ou irréaliste à beaucoup. Il existe maintenant de par le monde des communautés (notamment collectivités locales ou associations) qui se veulent réactives, intelligentes (smart), mais elles sont encore loin du compte. C'est cependant par la voie de petits projets, n'intéressant qu'un nombre réduit de volontaires, que l'on pourra commencer à progresser dans la voie envisagée ici, ou dans des voies semblables. La meilleure façon serait d'associer un laboratoire possédant bien les techniques de la robotique intelligente, et une entreprise ou une collectivité locale acceptant de collaborer avec lui, pour tester certains processus d'aide à l'information et à la décision du grand public, comme indiqué plus haut.

Jean-Paul Baquiast 08/01/001

 

 



Retour au sommaire