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n° 18
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Virtuel et démocratie :
La Chronique de Jean-Paul Baquiast

Est-il réaliste d'espérer unir l'humanité autour d'objectifs de développement durable ?

Ces pages figureront dans un ouvrage en cours de rédaction, avec Jean-Claude Empereur, portant sur le renouveau du discours politique au regard des approches de type darwinien.

La question paraîtra bien présomptueuse. De quel droit s'ériger en juge de la protection de l'environnement, du développement durable et des sacrifices que devrait consentir l'humanité en ce sens ? N'est-il pas irréaliste d'espérer, à supposer que des accords puissent se faire sur des objectifs raisonnables, que ces accords soient respectés par les populations et les intérêts économiques qu'ils contrarieraient ? Les difficultés des accords dits de Kyoto ne sont pas rassurantes.

En fait, si une telle question se pose, c'est parce que les développements de l'Internet et de l'intelligence artificielle, bientôt de la conscience artificielle, avec les puissants moyens offerts par les technologies de l'information en croissance exponentielle, nous amènent à nous interroger sur le rôle utile que ces perspectives peuvent offrir à l'avenir de l'humanité. L'intelligence et la conscience artificielles n'auront de sens que si elles augmentent effectivement l'intelligence et la conscience naturelle.

Chacun connaît les développements et les possibilités de l'Internet. Si les perspectives de la robotique, de l'intelligence et de la vie artificielles sont moins connues (tout au moins du grand public), elles lui donneront de nouvelles et considérables dimensions. Ces sciences et techniques travaillent en étroite synergie de fait avec la génétique, la biologie et les neurosciences : les façons actuelles de penser et d'agir vont donc être modifiées radicalement.

Les scientifiques commencent à le comprendre, ainsi que les industriels de plus en plus nombreux qui utilisent les techniques nouvelles. Il n'en est pas de même de la société dans ses profondeurs, même dans les pays "branchés". Non seulement la "fracture numérique", selon l'expression à la mode, empêche la grande majorité des populations de suivre et même de saisir le sens de l'évolution en cours. Mais dans les pays occidentaux, beaucoup d'entreprises traditionnelles et la plupart des individus, consommateurs ou citoyens, vivent encore selon les anciennes habitudes. Quant aux Etats et à leurs administrations, sauf sans doute aux Etats-Unis et dans quelques pays très proches d'eux, ils en sont encore à essayer de s'adapter aux premières phases de la société de l'information telle que conçue au début des années 90.

L'optimisme n'est guère permis

Dans le même temps, l'évolution économique et démographique du monde ne permet guère l'optimisme. Les perspectives relatives à l'adéquation des ressources, face à une croissance d'ailleurs légitime de la demande venant du tiers-monde, laissent augurer le maintien prolongé de très grandes pauvretés, une destruction de plus en plus grande de l'environnement terrestre, et un accroissement des tensions, sinon des guerres, entre blocs, nations et sans doute aussi communautés.

Dans de nombreux pays, développés ou non, on considère que ce diagnostic très négatif n'est pas de mise, ou que les difficultés se résoudront d'elles-mêmes, par le jeu du marché étendu au niveau mondial. C'est le point de vue des populations du tiers monde, avides de participer à la croissance quoi qu'il advienne (par exemple bénéficier des "bienfaits" de l'automobile). Mais c'est aussi celui des entreprises multinationales, les plus à même de financer et utiliser les sciences et technologies du futur. Pour elles, le marché, c'est-à-dire ce qui correspond en apparence au paradigme de la compétition darwinienne, omniprésent (et à juste titre) dans la pensée scientifique actuelle, doit seul réguler le développement. Il résulte de tout ceci que la très grande majorité de l'humanité estime vaguement qu'aucune politique d'ensemble ne s'impose, visant à mieux connaître le réel et accroître la conscience globale que l'on peut prendre des actions dans lesquelles l'espèce humaine est engagée. Plus exactement, cette majorité de l'humanité estime qu'il faut continuer à laisser agir ce qui l'a toujours conduite jusqu'à ce jour, c'est-à-dire la compétition entre initiatives privées (qu'elles relèvent de l'économie, de la guerre civile ou du crime organisé), le tout sur le mode moléculaire ou tourbillonnaire.

Or, aujourd'hui comme dans le passé, cette compétition ne privilégie aucune finalité globale intéressant l'avenir de l'humanité ou celui plus généralement de la vie sur terre. Diverses solutions émergent et s'affrontent. Les plus aptes à survivre l'emportent. Mais la compétition, dans un premier temps, se fait sur le court terme. Rien ne garantit qu'une solution sélectionnée aujourd'hui, sur le mode hasard et nécessité, ne provoquera pas une catastrophe demain, en se révélant inadaptée à des transformations massives et rapides du milieu.

L'exemple le plus cité aujourd'hui est celui de l'économie fondée sur le pétrole et les combustibles fossiles. Elle a eu suffisamment d'avantages pour s'imposer, mais elle se révèle dorénavant comme une sorte de piège. Beaucoup de gens voudraient en sortir, mais aucune solution alternative suffisamment compétitive n'est encore apparue pour la remplacer. Ceci malgré les risques grandissants qui s'accumulent, notamment en matière de développement durable et d'équilibre bio-climatique. Les gouvernements se révèlent encore bien incapables de faire prévaloir le principe de précaution, face à l'économie du pétrole et ses sous-produits, notamment en matière de transports. C'est le marché qui continue à décider.

L'économie du pétrole n'est qu'un exemple parmi des dizaines d'autres.

Les Etats peuvent-ils agir ?

En Europe, l'on considère pourtant semble-t-il que les Etats, agissant dans le cadre de la démocratie représentative, c'est-à-dire à l'instigation d'opinions publiques convaincues des possibilités du volontarisme, ont un rôle essentiel pour essayer d'anticiper l'avenir et prévoir des mesures de long terme susceptibles de gérer les risques et optimiser les bénéfices collectifs.

"Les gouvernements pourraient cependant agir", pensent ceux qui continuent à juger cette formule de gouvernance sociale utile. Ils pourraient le faire, en s'appuyant d'ailleurs sur les nombreux intérêts économiques prêts à se reconvertir, ainsi que sur les citoyens inquiets de ne plus pouvoir prendre en mains leur avenir. Mais il leur faudrait fonctionner comme des machines intelligentes, susceptibles de développer une forme évoluée de conscience collective.

Or rien ne nous autorise à penser que les gouvernements seraient devenus capables de gérer avec intelligence et désintéressement le sort de l'humanité, plutôt que continuer à faire ce qu'ils ont toujours fait, soutenir les intérêts de ceux qui les financent (parfois les corrompent) ou, ce qui n'est pas toujours mieux, céder aux pressions de cette partie de l'opinion publique grâce à laquelle ils ont accédé au pouvoir.

La grande illusion des personnes qui se tournent vers l'Etat, ou ses administrations, pour remédier à des maux de société, tiennent au fait qu'il est particulièrement naïf, ou peu scientifique, de distinguer entre les citoyens, les entreprises et les gouvernements. Il s'agit en fait des 3 composants, en interaction permanente, d'une organisation sociétale donnée. Ce serait donc en principe au plan de cette organisation sociétale qu'il faudrait agir.

Or l'expérience comme l'étude scientifique montre que les sociétés humaines, même celles estimées les plus développées, fonctionnent encore en très grande partie comme les autres espèces et entités du monde de la vie. Elles évoluent dans le cadre général de la sélection darwinienne de façon très largement inconsciente. Ceci veut dire que la grande majorité des hommes qui les composent ne se rendent pas compte des raisons diverses pour lesquelles ils agissent. Ils ne se rendent pas davantage compte des divers types d'organismes auxquels ils participent, de façon régulière ou épisodique. Ceux qui disposent d'un peu plus d'informations que les autres les utilisent dans l'objectif de défendre des intérêts étroits et à court terme. Il est donc inutile d'espérer qu'ils pourront "se prendre en mains" pour essayer d'adopter des comportements plus intelligents, destinés à prévenir les risques naissant de leur action sur le monde.

Ceci tient au fait que, malgré les illusions de la pensée scientifique et politique, selon lesquelles une gouvernance intelligente est possible, les actions de grande ampleur visant à généraliser la prise de conscience et la mobilisation individuelle de milliards de personnes restent encore hors de portée. On ne niera pas que certains esprits individuels, ou certaines infimes minorités "cultivées", puissent, grâce à la réflexion scientifique, économique ou politique, se représenter plus ou moins bien la situation de l'humanité dans l'environnement terrestre, et envisager des stratégies permettant d'optimiser les choix futurs. Mais, d'une part, rien ne garantit que ces individus ou petits groupes voient juste, ou même qu'ils soient sincères, quand ils d'expriment. Ils le font en effet à partir de la niche qui leur a réussi, dont il leur parait légitime d'assurer en priorité la conservation. D'autre part, à supposer que les politiques qu'ils préconisent soient plus ou moins opportunes, ces politiques ne seront ni comprises ni surtout suivies (au cas notamment où elles préconiseraient des sacrifices) par les foules malheureusement mal informées ou soumises à des contraintes de survie constituant l'essentiel de l'humanité. Bien plus gravement, souvent, ce n'est pas ces foules qu'il faut incriminer, mais la volonté délibérée de pouvoirs puissants, décidés à tout faire pour empêcher l'information de l'opinion, et conserver les situations qui leur ont réussi. Ces pouvoirs sont aussi bien ceux de grandes firmes économiques constituées en lobbies (dont on voit l'expression continuellement, à propos par exemple de la lutte contre l'effet de serre), de dirigeants politiques ou religieux manipulant des masses fanatisées, voire de gouvernements pénétrés de l'intérieur par des intérêts criminels - catégorie politique qui semble en croissance continue ces dernières années).

L'humanité reste soumise à des réflexes traditionnels voire archaïques

L'humanité évolue donc encore dans son écrasante majorité comme l'ont fait jusqu'à ce jour les autres espèces vivantes, qui se sont développées sur le mode hasard et nécessité, inconscientes des directions où les menait l'évolution, et a fortiori incapables de prendre des mesures intelligentes pour réagir aux risques ou aux impasses évolutives possiblement mortelles.

Le lecteur objectera que ce diagnostic est injustement sévère. L'humanité a acquis, du fait de l'orientation évolutive qui lui est échue, une aptitude à la conscience et aux choix intelligents qui la mettent dans une situation privilégiée par rapport aux autres espèces. On peut espérer qu'avec le développement lent mais sans doute indubitable de la démocratie et des niveaux de vie, ainsi qu'avec celui des réseaux mondiaux, cette aptitude à la conscience et à l'intelligence se généralisera. C'est ce que l'essayiste anglais Kenan Malik a nommé le rêve de l'homme de l'Unesco.

Mais d'autres objections seront tout à fait différentes. Elles viendront des milieux ou intérêts issus de l'Occident, actuellement détenteurs des rares facultés de conscience et d'intelligence collective dont dispose les sociétés humaines. Ceux-ci considéreront peut-être qu'ils disposent là d'un privilège acquis au terme d'une filière évolutive (celle ayant donné notamment naissance aux sciences et aux techniques) qu'ils n'ont pas de raisons de partager avec d'autres sociétés humaines. C'est un point de vue évoqué par le titre de l'ouvrage " Quand la Chine s'éveillera ". Quand la Chine s'éveillera, les Chinois nous disputeront la maîtrise du monde. Faisons donc en sorte qu'ils restent " inconscients et inintelligents " le plus longtemps possible.

Il est certain que plus des populations actuellement le jouet passif de situations de domination en prendront mieux conscience, et se doteront de stratégies collectives intelligentes pour y échapper, stratégies qui n'excluront sans doute pas le recours à la violence contre ceux qui s'efforceront de conserver leurs monopoles et privilèges, des crises de grande ampleur pourront en résulter, dont l'humanité toute entière pourrait être victime.

Conscience et intelligence ne sont en effet pas des garanties de bonne gouvernance globale. Des impasses évolutives inattendues peuvent survenir de leur généralisation au sein des sociétés humaines - ne fut-ce effectivement parce que la conscience de soi peut engendrer le conservatisme ou l'égoïsme systématique.

Lorsqu'on regarde cependant le futur de l'environnement mondial, on peut apercevoir des risques eux-mêmes globaux, dont tous les hommes du monde, quels que soient leurs affrontements internes, pourraient prendre conscience. Il en est ainsi du danger atomique, ou des catastrophes écologiques de grande ampleur. A l'inverse, certaines solutions elles-mêmes globales pourront apparaître à tous les hommes justifier qu'ils s'unissent dans un esprit Unesco ou ONU afin d'y atteindre. Pensons par exemple à ce que pourrait être l'obtention de sources d'énergies non polluantes à partir de relais lunaires, comme l'idée en est actuellement envisagée pour la fin de ce 21e siècle.

Dans les deux cas, perception des risques ou engagement en faveur de nouveaux progrès scientifiques et intellectuels, les remèdes viendront de la diffusion, au sein dès que possible de l'humanité toute entière, de contenus de conscience communs, assortis de moyens intelligents pour maîtriser ensemble le futur, quelles que puissent être par ailleurs les rivalités entre partenaires. Il s'agit là d'un aspect éminemment souhaitable de la mondialisation par les réseaux de l'information et de la connaissance, qui rejoint l'idéal encore utopique de l'humanisme global.

Il va donc s'engager une course de vitesse, compte-tenu du développement des technologies de la communication et de l'évolution artificiellement assistée, entre les sociétés ou nations les plus développées, et les autres, pour un partage des nouveaux moyens d'accès à la conscience et à la décision intelligente.

Le pari de la démocratie

Le pari de la démocratie, que nous pourrions faire, sera que ces moyens d'accès se diffusent le plus vite possible, y compris et surtout parmi les populations qui en sont actuellement les plus dépourvues, pour d'une part que les détenteurs actuels de la connaissance soient obligés de partager leurs pouvoirs, et pour d'autre part que les nouveaux admis à la connaissance utilisent les pouvoirs qu'ils obtiendront ainsi non seulement à leur promotion égoïste, mais à l'amélioration des chances de survie de l'humanité toute entière.

Ceci dit, la conscience et l'intelligence ne se décrètent pas. Nulle autorité au monde ne pourrait décider que telle ou telle société doit prendre conscience de telle ou telle chose, en abandonnant le cas échéant ses croyances ou conceptions actuelles. Il en est de même en ce qui concerne l'usage de l'intelligence. Même si on déplore que certains choix collectifs soient pris de façon apparemment inintelligente, on ne pourra se substituer à ceux qui les prennent pour décider autrement, sauf à provoquer des conflits incessants.

La seule façon d'agir - qui est d'ailleurs à la base du contrat démocratique dans les sociétés libérales - consiste à créer les conditions économiques et culturelles pour que ceux dont on déplore actuellement le manque d'informations ou le manque de possibilité de dialoguer soient en mesure de s'affranchir de ces handicaps. En termes darwiniens, on dira qu'il s'agira de susciter les conditions pour qu'apparaissent des compétiteurs à ceux qui détiennent actuellement les sources de l'information et de la décision. Rien ne peut permettre de pronostiquer le sens dans lequel se prononceront ces compétiteurs. Il s'agira en effet, dans l'esprit de l'évolution sur le mode hasard-sélection, de mutations au hasard, pouvant être bénéfiques ou maléfiques à la souche au sein de laquelle elles seront survenues.

Mais ces mutations au hasard auront l'avantage de créer les conditions d'un renouvellement des contenus de conscience existants, c'est-à-dire de permettre une nouvelle ouverture et une nouvelle flexibilité de la société dans son ensemble. Celle-ci sera ainsi mieux en mesure de faire face aux difficultés qu'elle affrontera de toutes façons.

On voit l'originalité de cette approche. Plutôt que suivre la pente habituelle des " réformateurs ", qui consiste à réformer en fonction de l'idée a priori qu'ils ont de la réforme, on s'efforce de générer ou régénérer de nouveaux acteurs qui, s'ils survivent à la compétition, seront par définition porteurs de réformes. Leur survie sera en effet le gage qu'ils ont apporté une solution là où se posait un problème. Nous nous trouvons ainsi dans la démarche devenue classique de l'intelligence artificielle, qui trouve les solutions nouvelles dont elle a besoin en mettant en compétition des algorithmes génétiques ou des agents intelligents dans un espace de choix suffisamment ouvert pour qu'émergent de véritables innovations, non prévues par les initiateurs de ces expériences.

Les politiques, notamment publiques, consistant à créer des conditions pour que se diffusent la conscience et l'accès aux informations intelligentes ne sont pas originales. Elles ont été à la base de toutes les actions, nationales ou internationales, d' " émancipation " par l'accès à l'éducation et à la culture. Aujourd'hui, les défenseurs de l'Internet citoyen mettent également beaucoup d'espoir en ce média pour que se répandent à grande échelle les moyens de l'information et de la discussion. Dans ce cas, la principale condition à remplir est de favoriser l'accès des personnes ou des pays défavorisés à ce média. Il en sera de même avec les techniques de l'intelligence artificielle, qui, grâce d'ailleurs aux réseaux, pourront être largement répandues parmi les populations.

Si nous acceptons de faire ce pari démocratique, la question que nous nous poserons sera la suivante : à l'heure où l'on simule des formes de vie et d'intelligence artificielles évoluées, s'appliquant d'ailleurs avec succès dans toutes les industries modernes (aéronautique-espace, chimie, génétique, jeux, créations artistiques et de loisir, pour ne citer que quelques exemples), ne pourrait-on simuler ce que pourrait être une forme de société plus consciente d'elle-même, plus intelligente, disposant en conséquence d'un mode de gouvernement ou plutôt de gouvernance plus intelligent, s'appuyant sur des citoyens eux-mêmes connectés en réseaux et s'efforçant en ce qui les concerne, à leur niveau, d'être aussi conscients et intelligents que possible ?

Pour répondre à cette question en évitant les débats théoriques, il faut regarder avec un œil critique comment fonctionnent aujourd'hui les organisations politiques et administratives, ainsi d'ailleurs que les entreprises et toutes autres formes de collectivités interférant avec elles. De quels potentiels de conscience et d'intelligence collective disposent-elles ? Comment pourrait-on améliorer ces potentiels, en transposant à la vie collective les outils développés par les sciences modernes afin de réaliser des automates intelligents ? Quelles marges d'initiative enfin ont ou pourraient avoir à titre personnel les individus, insérés dans les organisations politiques et économiques pour jouer le rôle de ce que l'on appellerait en intelligence artificielle des agents intelligents ?

Ne pas oublier les religions

Ce faisant, on ne doit pas oublier une réalité très importante, que les rationalistes issus des laboratoires négligent le plus souvent. Les 4/5 de l'humanité se rattachent à des confessions religieuses qui, d'une part s'ignorent ou se combattent, et d'autre part n'ont pas nécessairement pour idéal l'amélioration du passage de l'homme sur la terre, amélioration à laquelle elles préfèrent disent-elles les espoirs de vie éternelle. Les convictions, croyances et préconisations de ces religions continuent à peser d'un poids considérable, sur des milliards d'individus. On le voit lors des grands rassemblements organisés par certaines églises, notamment l'Eglise catholique et l'hindouisme, mais aussi à l'occasion d'innombrables manifestations allant de la foi tranquille à l'affirmation d'un fanatisme hérité du fonds des âges et toujours actif. Les positions prises par ces religions peuvent aussi bien militer pour un meilleur contrôle de soi et un meilleur partage des richesses que pour le maintien en position subordonnée des femmes ou des ressortissants d'autres religions. Beaucoup enfin mettent leurs croyances et possibilités de mobilisation au service d'intérêts de puissance qui n'ont rien de pacifique. Cela a toujours été le cas du protestantisme anglo-saxon, mais quelle religion pourrait honnêtement dire qu'elle est désintéressée vis-à-vis des enjeux géo-politiques ?

La quasi-universalité des comportements et convictions de type religieux ou mystique a fait suspecter leur origine génétique. C'est ce qu'un chercheur américain laïc a appelé The God part of the brain, c'est-à-dire le câblage neuronale développé chez l'homme pour lui permettre de supporter la prise de conscience de sa solitude dans l'univers et les perspectives de sa mort prochaine. On peut d'ailleurs remarquer que la foi inconsidérée en d'autres convictions que les religions caractérise souvent ceux qui se disent athées : foi en des partis, des idéologies, voire même en la science supposée remède à tous les maux. Le cerveau humain ne paraît qu'exceptionnellement capable de traiter les réalités de ce monde sans faire appel à de puissants moteurs d'enthousiasme et de mobilisation, diront les uns, d'illusion diront les autres.

Quoi qu'il en soit, les rationalistes, qu'ils soient athées ou adeptes raisonnables de diverses croyances, doivent tenir compte de ces réalités. Ils ne peuvent changer les opinions et moins encore l'organisation cérébrale de milliards d'hommes. Toute action supposant un engagement universel, notamment en ce qui concerne le développement durable, doit donc être négociée au regard des croyances et des réflexes sociétaux de chacune des grandes religions, et pas seulement dans les termes de l'économie. Cela ne sera pas facile, compte tenu des différences d'approche, voire de l'hostilité, continuant à séparer les croyants de diverses obédiences. La première chose à faire consisterait à mieux comprendre ce qui les anime, et rechercher la tolérance, sinon les convergences. Des études scientifiques approfondies des diverses religions, même si les athées les considèrent comme inutiles voire dangereuses, sont indispensables aujourd'hui. Il est certain qu'un bouddhiste, un protestant et un athée, pour ne prendre que ces exemples, sont sans doute dans leurs ressorts intimes profondément étrangers. Mais on peut espérer qu'une conscience de leur appartenance commune à l'humanité transcendera toutes les bonnes raisons qu'ils auront de s'ignorer ou de s'affronter - raisons que l'inégalité d'accès aux richesses, la défense du territoire ou de l'ethnie, ne feront qu'exaspérer.

Face aux technologies du futur en tous cas, les différences actuelles d'approche entre peuples développés et moins développés, accentuées parfois délibérément par certains Etats ou confessions, diminueront vraisemblablement très vite. Dans le monde entier, on a vu en cinquante ans se généraliser, hélas, la pratique des armements les plus modernes. Il en est de même actuellement d'Internet. Celui-ci n'est pas nécessairement un lien entre nations et croyances. Il peut aussi être une arme de guerre, d'abord au profit des Etats dominants, comme les Etats-Unis, mais aussi au profit des dominés. Ceux qui voudront en tous cas jouer la carte de l'œcuménisme et des alliances globales devront savoir s'en servir efficacement. Il en sera de même des nouveaux outils de l'intelligence artificielle.

Quoi qu'il en soit, dans la démarche ambitieuse visant à proposer des approches intelligentes à portée universelle, nous envisagerons quelques considérations théoriques, transposées des cyber-sciences et bio-sciences. Mais surtout, nous devrons envisager des réalisations expérimentales, à petite échelle, destinée à montrer que l'on peut faire mieux qu'actuellement en matière de décision collective - que ce soit à l'échelle mondiale ou, au contraire, à l'échelle d'une petite collectivité locale. Il s'agira sans doute d'abord d'expériences de pensée, comme disent les scientifiques. Mais les outils de l'intelligence artificielle et de la cognitique sont disponibles pour tous et rien n'empêche quelques chercheurs imaginatifs, simples citoyens eux-mêmes, de s'en saisir pour expérimenter des prototypes qui seraient ensuite soumis, comme il se doit, à la compétition darwinienne.


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