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Revue n° 9
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L'informatique, sciences ou technologie ?
par Alain Cardon
LIP 6 Paris VI, LIH Université du Havre

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L’informatique peut être vue comme une discipline très jeune, attractive sinon séduisante, et qui, sans conteste, est en pleine expansion. On peut dire qu’elle s’est formée rapidement, en intégrant des concepts pris dans d’autres sciences et en les mettant à sa main : dégager des concepts du domaine du calculable utilisés avec une méthodologie propre, celle de la calculabilité effective sur ordinateur. Elle occupe une place sociale et économique très forte, en étant utilisée partout. Mais en disant cela, que donne-t-on à penser ? On laisse à penser que l’informatique est la technologie des manipulations symboliques sur des machines programmables, les ordinateurs. On laisse entendre que, comme toute technologie, elle est au service des besoins des hommes, dans les sociétés marchandes d’aujourd’hui dont elle participe, et très fortement, à la croissance. Et on place naturellement l’informatique dans le cadre des disciplines indispensables à la formation de tous les techniciens et ingénieurs, qui étudient, par ailleurs et plus précisément, des sciences considérées comme bien reconnues.

Une technique peut être comprise comme une forme primaire d’instrumentalisation de procédés, qui naît d’un "besoin spontané d’action effective" de l’Homme [R. Thom, in Apologie du Logos, Hachette, 1990]. Une science, elle, se fonde alors à partir de la technique existante, en adoptant une posture disciplinaire. Elle est démarche de connaissance dans le champ que la technique a ouvert. Et c’est une démarche théorisée qui nécessite la confrontation à l’opinion de tous les siens, dont elle requiert le consensus. Elle est toujours bien ancrée dans l’imaginaire nécessaire de l’être de l’Homme, qui la déploie en y pratiquant la recherche. Une technologie, enfin, se forme par dérivation d’une science. C'est un savoir qui a été au préalable théorisé et qu’on place en situation d’utilité sociale systématique pour répondre à des besoins d’abord strictement économiques. Elle est applications, par essence. Technique, science, technologie : distinctions ontologiques de catégories bien différentes.

Le fait d’exister, pour une discipline, est une lutte continue, ne serait-ce que pour établir et maintenir son statut parmi les autres disciplines connexes ou concurrentes. L’informatique, sous une unique dénomination, est la technologie des ordinateurs. C’est aussi le marché des matériels et des logiciels afférents. Et c’est encore, et surtout, la science des modèles calculables et de leurs réalisations effectives. De par l’ampleur de ce qu’elle peut et veut modéliser et réaliser, cette science apparaît comme majeure. Et cette importance, cette ambition à laquelle elle peut prétendre, ce fait de paraître quand même un peu hégémonique, ne laisse pas les autres sciences indifférentes, ni passives : il lui faudra conquérir sa place, toujours, par ses réalisations conceptuelles, par l’approfondissement et l’élargissement de ses domaines de recherche et également par son pouvoir d’intégration de concepts externes.

Cette approche place l’informatique comme une science comparable aux mathématiques, par insertion en haut du tableau de la vielle hiérarchie positiviste d'Auguste Comte, qui classe les sciences selon leur degré de théorisation, qui va des mathématiques à la psychologie, en passant par la mécanique, la physique, la chimie, la biologie et la sociologie, et en laissant sur les bords les technologies dérivées, subalternes. Et si les mathématiques offrent un si général et si fin moyen de représentation existentielle des choses du monde dans leur être abstrait, l'informatique offre le moyen général d'exprimer toutes ces choses au niveau de leur comportement, de leur être comportemental, dans l'espace et le temps des machines symboliques en action de calcul. L'informatique paraît alors avoir un avenir immense. Une science n’a pas à justifier de son utilité sociale et de ses limites, comme une technologie doit le faire par nécessité. Elle ouvre, au plus loin qu'elle le peut ses propres champs de problématiques et oeuvre, dans son propre domaine qu'elle borne et étend sans cesse, à la connaissance du monde. Et son domaine premier d'application est elle-même.

Mais qu’est, plus précisément, la science des modèles calculables ? Il s’agit d’une science de l’imaginaire de l’Homme, une science qui construit et exprime dans le calculable symbolique tout ce qui est pensable et concevable avec régularité. Et c'est une science qui progresse par toute sa surface, par tout ce qui la met en communication avec son extérieur, c'est-à-dire avec les autres disciplines qui la nourrissent et qu'elle nourrit. Et cette surface adhère à toutes les autres sciences. En cela, la science informatique a une certaine vocation naturelle d’ouverture transdisciplinaire. Elle met à la modélisation calculable tous les modèles particuliers des autres sciences et des autres disciplines, et elle réalise effectivement ces modèles en développant ses propres systèmes, ses propres architectures et ses propres représentations. Elle sait valider et justifier ses modèles et ses réalisations. Elle sait structurer, simuler, prévoir les phénomènes, conduire les processus, apprendre, interroger ... Elle engage à développer automatiquement de la représentation conceptuelle, sinon de la pensée conceptualisée, ce qui la distingue de toutes les autres sciences. Et elle sait trouver comme champ d’application tout ce que les hommes ont l'habitude de manipuler en se servant de leur esprit, de leurs cultures et de leurs langues.

Dans cette optique, l'Intelligence Artificielle est simplement la partie essentielle de l’informatique, qui ouvre le plus loin le domaine de cette science. L'Intelligence Artificielle traite de la connaissance et des connaissances tel que l’entend l’homme, du raisonnement, de l’apprentissage, de l'intelligence collective, de la signification et même de la conscience artificielle. Elle s’intéresse à la manière de reproduire conceptuellement et effectivement toutes les productions intellectuelles de l’Homme, et pas seulement en l’observant au microscope, ou à la loupe, ou à l’aide de multiples enquêtes, mais en en construisant, effectivement, des modèles équivalents produisant des formes conceptuelles.

L'Intelligence Artificielle, dans la science des modèles calculables, peut raisonnablement envisager de modéliser, de façon calculable, l’Homme qui pense et raisonne, l'Homme situé dans son monde et ses sociétés, et sans aucune justification autre que la curiosité scientifique désintéressée. Formidable entreprise ? Une science informatique, en effet, est une formidable entreprise, mais comme l'est toute autre science. Il n’y a que les technologies qui n’ont pas d’envergure aucune, et qui restent définitivement domestiques, au service de leurs utilisateurs qui consomment leurs productions.

Le progrès scientifique, au cours du temps, revient toujours à remplacer une technique par une science, puis à substituer à cette science, par la suite, une technologie. L’informatique est née de la technique des artefacts humains, de la volonté de l’Homme de construire des automates qui se comportent tel lui-même dans son monde, pour l'aider à se comprendre. Elle a pris des concepts dans d’autres espaces scientifiques, en mathématiques, en physique, puis aujourd’hui en biologie, en sociologie, en psychologie, en linguistique, en éthologie .... Elle s’est érigée comme science des modèles calculables appliquée à tout ce qui se représente à la suite d’un quelconque processus descriptible, à n’importe quelle échelle, et qui est calculable à partir d’un jeu fini d’instructions, sur des grappes de machines en réseau.

Mais on peut faire l’économie d’une science. Le règne actuel des technologies, dans nos sociétés marchandes, y pousse avec force. On peut, à partir du besoin fondamental de l’Homme qui l’engage à se reconstruire à son image, se limiter à des aspects locaux, réduits, secondaires, sans unité et sans objectif global. Et on peut développer d’innombrables objets d'usage en utilisant les moyens de traitement les plus rapides possibles avec des composantes graphiques les plus suggestives possibles. Et la distinction entre la science informatique et la technologie informatique est bien là, entre la définition d’une recherche globale à propos d'un calculable général, sans autre objectif que de le développer pour connaître encore et toujours, et la définition d’objets que l’on se donne à étudier et à construire, pour en fait les vendre. Différence de genre et différence d’être, absolues, définitives. Distinction d’exigence et d’ambition.

On peut donc développer, aujourd'hui, une technologie sans science préalable. On peut développer une technologie économiquement très importante, mais dépourvue de sens car ne se mettant jamais par nature en question, ne questionnant jamais directement l’Homme qui l'utilise, n’ayant même pas pour sujet le moindre questionnement fondamental et apportant simplement des réponses efficaces à propos de la faisabilité d’objets utilitaires innombrables.

L’informatique sera peut-être un jour réduite à une technologie, mais souhaitons qu’elle soit d'abord la science qu'elle doit être, et puis peut-être qu'elle devienne, après cette aventure, une technologie au service de machines pensantes, de robots en posture dialogique avec leurs créateurs humains, lorsque ces dites machines élaboreront leurs propres champs de problématiques, au service d’un autre type de savoir et de science. Et pour cela, le rôle de l'Intelligence Artificielle reste central, pour longtemps, n'en déplaise aux réductionnistes de tous bords.

Contact : Alain.Cardon@lip6.fr
http://scott.univ-lehavre.fr/~cardon/

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