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Politique
 

La Chine et l'Europe
par Jean-Paul Baquiast
25 juin 2005

Les représentations que les Français se font de la Chine, y compris quand il s'agit des décideurs, sont encore dangereusement floues. Les lieux communs abondent, que ce soit pour apprécier les points faibles ou les points forts de ce grand pays. Il n'est pas question dans ce court article de proposer une vision exhaustive de la Chine, mais seulement de fixer quelques traits que nous pourrons préciser dans des articles ultérieurs. La question devrait intéresser nos lecteurs industriels et chercheurs car ce sera sur eux que reposera la responsabilité d'équilibrer dans l'avenir les relations économiques et culturelles de l'Europe avec la Chine.

Le "miracle économique" chinois
Certains chiffres cités dans ce paragraphe ont été tirés d'un dossier consacré par Le Monde à la Chine les 15, 16 et 17 juin. Nous ne les avons pas vérifiés, mais ils ne sont là que pour donner des ordres de grandeur.

Il s'agit aujourd'hui de ce qui impressionne le plus le monde occidental. Les acteurs économiques chinois sont désormais présents dans tous les secteurs et sur tous les marchés mondiaux, qu'il s'agisse de conglomérats industriels encore en partie étatisés ou d'une myriade d'entreprises dont le statut est incertain, entre l'initiative privée et le soutien de la puissance publique ou du parti communiste. Leur action est prolongée par celle de la diaspora chinoise particulièrement présente aux États-Unis et en Europe c'est-à-dire dans les pays où le progrès technologique et industriel est le plus fort. Même si cette diaspora ne se livre pas systématiquement, comme on le lui reproche parfois, à de l'espionnage économique, elle est naturellement portée à servir de relais aux entreprises chinoises.

Le temps n'est plus où la Chine était considérée par les industries occidentales comme un terrain d’investissement relativement facile caractérisé par des salaires ridiculement bas. Certes les autorités chinoises continuent à encourager l'implantation des grandes entreprises occidentales, notamment américaines, mais celles-ci ne peuvent pas s’y avancer en terrain conquis. Elles sont obligées de consentir à des accords compliqués avec des partenaires locaux souvent aussi dynamiques et parfois aussi riches qu'elles. Par ailleurs elles sont obligées de se couler dans le moule de la culture économique et sociale chinoise, ce qui n'est pas à la portée du premier exportateur venu.

En fait la Chine a réussi ce que l'économie russe avait été incapable de faire, c'est-à-dire mettre en place un cercle vertueux de développement permettant de passer des vieilles industries communistes à des industries compétitives à la mode occidentale. Elle a joué pour cela à fond la carte de l’exportation, ce qui lui a été rendu possible par la mise en sommeil de toutes les réglementations protectrices de la main d’œuvre héritées d’un communisme plus traditionnel. En libérant les initiatives des contraintes réglementaires, le pouvoir a donné à une multitude de petits et moyens entrepreneurs la possibilité de fabriquer à bon compte des biens de consommation et d’équipements exportables dans le reste du monde. Il s'est agi dans un premier temps de technologie et de produits rustique. Mais progressivement la qualité des fabrications s’est accrue et a permis d’accéder aux marchés d’exportations les plus exigeants, en profitant de coûts de production particulièrement compétitifs.

Aujourd'hui on observe une montée en gamme des produits exportés qui permet aux industriels chinois, d'accéder par exemple aux marchés des ordinateurs portables et des produits pharmaceutiques les plus évolués. La Chine fabrique ainsi aujourd'hui 29 % des téléviseurs vendus dans le monde, 30 % des climatiseurs, 50 % des ordinateurs portables, 55 % des appareils photo, 70 % des jouets, 75 % des montres et 85 % des tracteurs. Par ailleurs elle vend 50 % de la vitamine C consommée dans le monde et 60 % des antibiotiques. Le total de ses ventes représente 8 % des exportations mondiales. Aujourd'hui, les ventes à l'étranger ont été multipliées par huit entre 1990 et 2004.

En conséquence d’une croissance extrêmement rapide des ventes à l’exportation, elle-même suivie d'une croissance plus modérée mais régulière des ventes sur le marché intérieur, la Chine a été obligée d'augmenter considérablement ses importations de matières premières et de produits énergétiques. Aujourd'hui la Chine se situe au rang des grands consommateurs mondiaux d’acier, de cuivre, de charbon et de ciment. Elle est le deuxième consommateur mondial de pétrole. Comme la plupart des matières premières dont elle a besoin ne sont pas, hors le charbon, produits sur son territoire, elle se porte sur les marchés mondiaux où elle est responsable d'une hausse des prix et des tarifs de transport. Ceci gêne de plus en plus les industries concurrentes qui voient ainsi augmenter leurs coûts et se réduire leurs propres marchés. L’appétit des entreprises chinoises pour les matières premières et produits bruts redonne par contre du tonus à certains secteurs auparavant menacés par la récession, comme les aciéries et les transporteurs maritimes.

Les autorités chinoises n'ont pas l'intention de s'en tenir là. Elles abordent dorénavant le secteur des hautes technologies et des sciences émergentes, secteur dans lequel les États-Unis sont encore très largement dominants. La Chine dispose de bons atouts pour se faire puisque, grâce à des effectifs considérables de chercheurs et à des réserves encore plus considérables d’étudiants formés, elle pourra dans l'avenir rivaliser avec les sociétés occidentales au sein desquelles au contraire la recherche et les études scientifiques semblent faire l'objet d'un désintérêt social croissant. C’est ainsi que, en dehors de leurs applications militaires, les programmes chinois de vols habités ont pour principal objectif de créer parmi la populations un intérêt de plus en plus marqué pour les perspectives stratégiques des grands programmes scientifiques.

Les données macro-économiques fournies par la Chine, bien que généralement reçues avec réserve par les statisticiens occidentaux, confirme bien le fait que ce pays est désormais un acteur de poids dans le commerce mondial. Ceci lui permettra notamment de jouer au sein de l'Organisation mondiale du commerce comme dans les accords régionaux avec ses proches voisins un rôle de plus en plus influent. Le produit intérieur brut de la Chine en fait la septième puissance économique mondiale, proche du Royaume-Uni. Ses exportations ont plus que doublé en quatre ans. Elles atteignent aujourd'hui 600 milliards de dollars, l'essentiel se faisant en direction du Japon et de la Corée mais de plus en plus également vers les États-Unis et l'Europe. Ces deux zones enregistrent d'ailleurs un déficit commercial devenu permanent avec la Chine, déficit qui n'est pas sans leur poser de nombreux problèmes. On a tendance à dire que la Chine est en train de devenir leur atelier industriel. La compétitivité des exportations chinoises est accrue par la sous-évaluation du yuan, qui est aligné depuis des années sur le dollar, lui-même considéré comme structurellement sous-évalué. La contrepartie de cette sous-évaluation est qu’elle renchérit les importations, notamment d’énergie, ce qui pousse la Chine à prendre des participations chez les pays producteurs.

La richesse nationale enfin est évaluée à 1.400 milliards de dollars en 2004 et son PIB par habitant atteint environ 1000 $ par an aujourd'hui. Le taux de croissance est depuis plusieurs années de 9 ou 10 % par an, ce qui permet à la Chine d’assurer 18 % de la croissance économique internationale et 8 % des exportations mondiales.

Enfin, disposant grâce aux excédents de son commerce international de réserves de change considérables, évaluées à 600 milliards de dollars dont plus de 200 milliards de bons du trésor américain, la Chine peut jouer sur les marchés financiers un rôle de plus en plus actif. Elle compte 11 des entreprises les plus puissantes du monde, telles que recensées en 2004 par le magazine Fortune. Il est vrai que la moitié de ces entreprises sont domiciliés à Hong Kong et ne représentent pas exactement le capitalisme à la chinoise tel qu'on le trouve à Shanghai ou dans les autres parties du territoire national. La Chine ne se limite pas à développer ses ventes à l'étranger. Elle investit de plus en plus dans les pays voisins et même dans les pays plus lointains et réputés difficiles comme les États-Unis et l'Europe. 8.000 entreprises chinoises sont présentes dans plus de 150 pays. Elles sont pour cela aidées par les réseaux de la diaspora évoqués ci-dessus, évalués à 50 millions de personnes, qui lui servent d’intermédiaire pour repérer les investissements potentiels les plus rentables.

La majorité des entreprises chinoises sont à capitaux publics, capitaux fournis par l'État ou par des collectivités locales. Leur gestion est la plupart du temps handicapée par la corruption, les malversations ou la politique locale. Les premiers milliardaires chinois enregistrés par le monde des affaires se sont souvent enrichis dans le jeu, la grande distribution ou la prise de participation dans des secteurs en déficit, tous secteurs laissant une grande place aux trafics d’influence. Mais au contact de l'Occident, et par crainte de mesures de rétorsions, elles tendent à devenir plus régulières.

Les pays qui se heurtent à la concurrence chinoise se plaignent ce pendant de son manque de fair-play. La Chine passe, à raison plus qu'à tort, pour l’empire de la contrefaçon et du non respect des droits de propriétés industrielles ou des normes destinées à protéger le consommateur. Les industries occidentales en souffrent mais les plus atteintes sont celles des pays intermédiaires comme ceux d’Amérique Latine et du Maghreb qui avaient fait de gros efforts pour devenir des partenaires respectables au sein du commerce mondial. Aucun pays, que ce soit à l’OMC ou dans les relations bilatérales, n’est encore parvenu à « moraliser » systématiquement les comportements chinois. Ils ne veulent pas en effet se couper des perspectives de vente en Chine qui demeurent importantes. On l’a vu récemment à propos du conflit entre la Chine et les Etats-Unis d’une part, l’Europe de l’autre, en ce qui concerne les exportations textiles. Les Européens ont fait preuve d’un grand esprit de conciliation pour ne pas compromettre leurs perspectives de contrats dans le domaine aéronautique ou ferroviaire.

Les points faibles de l’économie et de la société chinoise

Comme l’Inde, sa grande voisine, la Chine souffre de déséquilibres structurels importants. Ceux-ci l'empêchent de se comporter en grande puissance hégémonique entièrement libre de ses choix, comme peuvent l'être les États-Unis.

Le premier de ces déséquilibres tient à l'importance du pourcentage de sa population vivant aux alentours de ce que l’on considère généralement comme le seuil de pauvreté. 600 millions de personnes sont en effet isolés dans des zones rurales de plus en plus appauvries et privées, malgré l’exode vers les villes, des bénéfices de la croissance caractérisant la partie de la Chine ouverte sur le monde. De plus cette population, jusque-là à peu près convenablement alimentée et disposant d'un état sanitaire moyen satisfaisant - ce qui n'est pas le cas dans de nombreux pays sous-développés voisins – va dans les années prochaines se trouvée soumise à des contraintes multiples. La première sera la faim. L'agriculture chinoise sera en effet de moins en moins capable d'assurer l’auto-subsistance alimentaire. Ceci tient à de multiples facteurs : disparition de nombreuses terres agricoles devant les grands travaux et l’urbanisation, destruction naturelle des sols due à la surexploitation, archaïsme des méthodes agraires, pollutions dues à l’abus des produits chimiques.

Plus généralement, trois grands dangers menacent les populations rurales et par voie de conséquence l'ensemble de la société : il s'agit d'abord de la raréfaction des ressources en eau potable liée à un abus de l'irrigation et à de grands travaux généralement considérés comme mal conçue sur le plan de la conservation. Le deuxième fléau découle des modifications climatiques provoquées par les rejets chimiques et de poussière au-dessus de l'Asie. Les observations satellitaires ont en effet montré qu'un nuage toxiques (le nuage brun) aux multiples effets délétères surplombe en haute altitude une partie du territoire chinois, comme d'ailleurs des territoires voisins. D'innombrables troubles en résultent pour les hommes, les animaux et les plantes. Enfin, liées aux phénomènes précédents, la déforestation et la dévastation du manteau végétal provoquent chaque année, notamment en été, des tempêtes de poussière desséchantes dont les effets nuisibles ne cessent de s'étendre. La Chine a ouvert pour lutter contre ce fléau des chantiers de reforestation que l'on considère généralement comme les plus grands travaux de restauration du milieu naturel du monde, mais il n'est pas du tout sûr que ces travaux aboutissent comme espéré à restaurer un équilibre climatique.

Un quatrième danger menace l'agriculture chinoise et par voie de conséquence l'ensemble de sa population. Il s'agit du développement des épizooties et pandémies frappant les espèces animales qui composent l'essentiel de l'alimentation carnée des Chinois, volailles et porcs notamment. On connaît l'inquiétude que suscitent les développements de la grippe aviaire dans certaines régions de la Chine, développements qui risquent d'ailleurs de s'étendre à l'ensemble du monde si jamais ils ne sont pas contrôlés dès le début - ce dont la Chine semble pour le moment totalement incapable (voir sur ce sujet très grave http://drmsfvermeulen.skynetblogs.be/.

Le fait que l'agriculture chinoise ne puisse plus assurer la subsistance de la population sera lourd de conséquences tant du moins que des méthodes scientifiques n’existant pas encore, où que ce soit dans le monde, n'auront pas été utilisées pour assurer une production alimentaire de substitution. La Chine est entourée en effet de pays qui sont soit désertique soit incapables d’assurer leur propre suffisance alimentaire. Elle aura donc le plus grand mal à faire appel à l'importation. Des contrats de longue durée avec des pays dont les agricultures sont puissantes, comme c’est le cas dans les pays européens, pourraient permettre d'alléger les contraintes de l'agriculture chinoise, mais pour le moment ces contrats ne sont pas à l'étude.

Récemment, concernant l'évolution de la démographie chinoise, une nouvelle préoccupation est apparue, conséquences de la politique dite de l'enfant unique. Il était légitime pour le pouvoir de vouloir contrôler la croissance démographique de la population chinoise qui aurait balayé toute tous les efforts de redressement si elle s’était poursuivie au rythme des décennies précédentes. Mais la préférence accordée aux enfants mâles est en train de déséquilibrer durablement la future pyramide des âges, en provoquant un excédent sensible des garçons sur les filles. À terme il pourra en résulter une baisse de la fécondité qui diminuera le dynamisme traditionnel de la population chinoise et risquera de faire de la Chine vers la fin de ce siècle, comme c'est déjà le cas du Japon, un pays de retraités.

Même dans les zones bénéficiant de la croissance les problèmes ne manque pas. Ils découlent de l'absence de maîtrise du développement : urbanisme chaotique, réseaux de transports terrestres saturés, grande inégalité dans l’accès aux soins et aux services sociaux.

Nous n'insisterons pas ici sur les problèmes politiques de la Chine mais il est probable que si le régime continue à freiner le développement vers une démocratie à l’occidentale, l’équilibre de sa croissance en souffrira inévitablement. Le poids de l’armée dans le jeu politique ne favorise pas les initiatives citoyennes et encourage les réactions nationalistes, comme on le voit actuellement dans les relations entre la Chine et le Japon. Le contrôle politique du parti sur la vie civile, la censure qui continue de s’exercer sur les medias et les réseaux de télécommunication, l'absence d’un Etat de droit et le mépris des libertés individuelles ne contribuent pas à encourager une créativité sortant un peu de la norme, laquelle pourrait favoriser l’auta-adaptation du système. La population s'accommode apparemment de ces contraintes, mais il est à peu près prévisible que des mouvements de contestation se développeront ici et là. Manifestement, les élites chinoises s’estiment en mesure de les canaliser dans l'avenir, mais il ne faudrait pas qu’elles aient recours pour ce faire soit au nationalisme, soit plus grave, à des gesticulations belliqueuses toujours susceptibles de dégénérer. Les plus grandes catastrophes pourraient en sortir, dont le monde tout entier souffrirait.

La Chine entre la force et la diplomatie

La population chinoise a manifestement les yeux tournés vers le modèle américain, plutôt que vers l'Europe. Elle ambitionne très certainement un développement identique à celui d’un pays qui est à la fois un modèle et un rival. Mais moins encore que l’Inde, la Chine ne peut espérer atteindre le niveau de vie et la puissance des États-Unis en s'en tenant aux recettes traditionnelles de la croissance. Elle n'aurait pas grand chose à tirer non plus d'affrontements directs. On ne voit pas comment le fantasme de certains Américains, voir dans le courant de ce siècle une grande guerre éclater entre les Etats-Unis et la Chine, pourrait devenir une réalité. En effet, la Chine est enfermée dans les limites étroites d'un territoire et de ressources inextensibles. On concevrait mal qu'elle puisse espérer, comme le Japon d'avant la deuxième guerre mondiale, agrandir sa zone d'influence par le recours à des solutions militaires, fussent-elles locales. On pourrait évidemment envisager que, pris de folie, le gouvernement chinois s'attaque un jour directement aux États-Unis et à ses alliés, mais tant que l'Amérique conservera son actuelle supériorité écrasante dans le domaine des armes de destruction massive, cette tentative serait évidemment vouée à l'échec. La seule solution permettant à la Chine de devenir une véritable super-puissance sera de faire appel aux technologies et aux sciences émergentes. De nouvelles sources d'énergies moins polluantes, de nouvelles méthodes de production intéressant l’alimentation et les biens manufacturés, permettront seules de faire face aux exigences d'une élévation du niveau de vie respectant les exigences du développement durable.

Mais, malgré tous les efforts qu'elle pourra faire en ce sens, la Chine ne pourra pas sans doute pas se doter seule des technologies nécessaires. Elle devra nécessairement négocier avec d'autres pays possédant les acquis scientifiques nécessaires. Il ne s'agira sans doute pas pour elle de se limiter à importer des produits finis, ni même des brevets et des savoir-faire. Il lui faudra plutôt, dans le cadre d’accords de co-développement, investir en profondeur avec des partenaires recherchant comme elle des solutions réellement innovantes. Il est difficile aujourd'hui de dire si les États-Unis accepteront de s'engager dans une telle politique de coopération avec la Chine. Ils semblent très réticents à l'idée de doter ce pays de compétences qui pourraient se retourner contre eux, dans la perspective d’éventuels conflits économiques ou militaires caractérisés.

Par contre on peut penser que l'Europe ne devrait pas nourrir de telles craintes. On n'imagine pas la Chine décider subitement d'annexer l'Europe à ses ambitions de superpuissance. Par contre, un co-développement équilibré, aussi bien dans le domaine des sciences fondamentales que dans la recherche-développement et les politiques industrielles, pourrait servir conjointement à la croissance de la Chine et de l'Europe dans un monde multipolaire. On attachera à cet égard beaucoup d'intérêt à la façon dont la Chine coopérera avec les pays européens dans le développement d'un certain nombre de grands projets tels celui du réacteur thermonucléaire Iter ou du réseau Galiléo de satellites de géolocalisation. Les Américains font valoir aux Européens que coopérer avec la Chine dans ces domaines ou d’autres analogues serait quasiment coopérer avec le diable, c’est-à-dire lui donner des armes qu'elle retournera un jour contre ses alliés d’aujourd’hui. Mais l’Europe a tout intérêt à faire le pari contraire, c'est-à-dire considérer que même si la Chine présente dans certains cas des aspects inquiétants, elle pourra à terme se révéler un allié fidèle- et utile - dans la maîtrise des grands problèmes auxquels l'humanité tout entière se trouve dorénavant confrontée.

Bien évidemment une coopération de cette nature avec la Chine ne devrait pas empêcher les Européens de proposer des alliances scientifiques et technologiques parallèles avec l'Inde ou le Japon, si du moins ces pays se montraient ouverts à de telles perspectives.

Avenir à long terme des relations entre la Chine et l'Europe

Il est évidemment difficile sinon impossible de faire des prévisions sérieuses dans un tel domaine géopolitique. Ceci d’autant plus que ces relations dépendront de nombreux autres facteurs n’impliquant pas nécessairement l’Europe, par exemple les relations de la Chine avec les Etats-Unis ou avec ses voisins d’Asie. On peut évoquer cependant une question que les Européens devraient se poser, lorsqu’ils sont confrontés à des géants pleins d’ambition, tels que la Chine et l’Inde. Est-ce que ces pays, même s’ils ne nourrissent pas de politiques explicitement hostiles sinon belliqueuses, ne vont pas par leur masse même étouffer l’Europe.

Revenons à la Chine. On constate que celle-ci, dans le cadre d’une « croissance » qui ne pourra pas se ralentir, continuera à se porter massivement sur les marchés de l’énergie et des matières premières, provoquant une inéluctable hausse des prix. Ceci même si elle fait par ailleurs de plus en plus appel à des produits de substitution de haute technologie dont elle ne dispose pas encore mais dont elle se dotera certainement dans l’avenir (par exemple l’énergie thermonucléaire civile). Pour pouvoir continuer à s’approvisionner, les pays européens devront payer des prix de plus en plus élevés. Mais d’où tireront-ils les ressources nécessaires, si par ailleurs, ils ne sont plus capables de vendre à la Chine des biens et services jusqu’ici non produits par elle mais dont elle a l’intention de devenir progressivement productrice ?

On considère désormais en effet que la Chine est l’atelier industriel du monde. L’Europe n’a donc aucun espoir de lui vendre des produits et services classiques. On a tout lieu de penser qu’avec le potentiel énorme de chercheurs dont la Chine est en train de se doter, l’Europe ne conservera pas indéfiniment d’avance dans les produits à haute technologie. On ne voit pas par exemple pourquoi la Chine ne se déciderait pas à produire et vendre dans le monde entier des avions et des fusées à prix cassés (comme elle le vise déjà dans le domaine des lanceurs et des satellites). Que resterait-il à l’Europe comme monnaie d’échange ? On ne voit qu’une seule réponse pour le moment : les produits agricoles et le tourisme. Ce n’est pas grand-chose.

Mais si nous poussons le raisonnement aux limites, un peu d’espoir pourrait renaître. La suprématie économique chinoise repose essentiellement sur l’exportation. La consommation intérieure joue très peu dans son enrichissement actuel, compte tenu de la faiblesse du revenu intérieur par habitant. Mais si les acheteurs extérieurs, notamment européens, sont progressivement ruinés par la concurrence chinoise, ils ne pourront plus acheter grand-chose à l’économie chinoise. Celle-ci perdra donc une partie de ses revenus et par conséquent une partie de sa capacité à investir dans les produits d’avenir.

Ce raisonnement certainement critiquable parce qu’un peu simple, montre cependant une voie pour l’Europe. Elle devrait d’abord se rendre compte qu’elle ne pourra pas survivre à la masse chinoise sans un effort considérable d’investissement, visant notamment la réduction des dépendances extérieures, par exemple la dépendance au pétrole et à l’acier. Mais il lui faudra aussi comprendre – et faire comprendre à ses partenaires asiatiques, Chine en premier lieu – que des affrontements sauvages dans le cadre d’un marché international entièrement soumis à la loi du plus fort, seraient destructeurs pour les uns comme pour les autres. Il conviendrait au contraire, comme nous l’avons indiqué plus haut dans cet article, programmer des accords à long terme de co-développement et co-investissement, dans les sciences et technologies émergentes comme dans les grands programmes à portée mondiale. Ces programmes ne peuvent que relever de politiques publiques, ce qui impose à la Chine comme à l’Europe de ne pas saborder ce qui leur reste de structures et procédures décisionnelles dans le domaine de l’Etat.

Certains milieux politiques américains ont déjà commencé à le comprendre en ce qui concerne les relations Etats-Unis/Asie. Ils poussent à la coopération. Réussiront-ils à l’emporter face aux faucons de la radicalisation, quasi-défenseurs de « frappes préventives » ? On peut le penser et d’ailleurs l’espérer. Mais il faudra que l’Europe ne reste pas à la traîne. Elle doit se doter de sa propre politique de co-développement avec l’Asie (y compris, pourquoi pas, dans le domaine militaire).

Hélène Lavoix propose les observations suivantes en complément de l'article ci-dessus.

Je propose d'ajouter à cet article les suggestions suivantes, mais qui demanderaient un autre débat:

- la diaspora chinoise est aussi très présente en Asie du sud-est.

- il est important de garder à l'esprit lorsqu'on pense Chine que, compte tenu de la diversité et du gigantisme auxquels le gouvernement chinois fait face, les autorités doivent toujours prévenir la possibilité d'une "désintégration". Ce risque a été récurrent tout au long de l'histoire de la Chine et l'évolution actuelle de l'ex-URSS ne peut que réactiver la peur. Donc, l'Etat chinois n'est pas toujours aussi fort qu'il pourrait le souhaiter, et il le sait.

- sur le nationalisme, je crois qe celui-ci n'est pas seulement manipulé, mais aussi très présent au sein de la population.

- il me semble que les Chinois sont sages de progresser lentement sur le chemin démocratique, car la démocratie se superposant à un Etat faible produit des catastrophes. Un scénario à l'Irakienne n'est jamais impossible et serait dramatique. L'optique des dialogues politiques développés par l'Union Européenne pour aider à la transition vers un Etat de droit, de façon très « douce » et respectueuse, me semble très judicieuse.

- d'accord sur l'improbabilité d'un scénario d'attaque des Chinois. La Chine fut un empire, mais pas un empire impérialiste... Si jamais ils se révélaient agressifs, ce serait parce que poussés dans leurs derniers retranchements... Si le scénario se précisait, l'axe crucial à surveiller serait ici l'axe Japon/US, qui pourrait en se militarisant, nécessairement contre la Chine, faire tout basculer. Les pays du sud-est asiatique et de la zone le sentent bien et ont les yeux rivés sur la montée du nationalisme japonais complété d’éventuels alliances entre ce dernier et le militarisme américain.

On trouvera en annexe un tableau de chiffres que j’ai établi pour illustrer la situation actuelle de la Chine dans le monde et son évol
aution possible.

Pour en savoir plus
La Chine par l'encyclopédie Wikipedia http://fr.wikipedia.org/wiki/Chine

 

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