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Peut-on parler de différences génétiques entre les races humaines?
par Jean-Paul Baquiast 12/10/06


Hérodote (480 ? - 425 avant J.-C.), surnommé le "Père de l'Histoire", grand voyageur et témoin oculaire écrit (Livre II, Euterpe §104):

"Manifestement, en effet, les Colchidiens sont de race égyptienne ; mais des Egyptiens me dirent qu'à leur avis les Colchidiens descendaient des soldats de Sésostris. Je l'avais conjecturé moi-même d'après deux indices : d'abord parce qu'ils ont la peau noire et les cheveux crépus (à vrai dire, cela ne prouve rien, car d'autres peuples encore sont dans ce cas), ensuite et avec plus d'autorité, pour la raison que, seuls parmi les hommes, les Colchidiens, les Egyptiens et les Ethiopiens pratiquent la circoncision depuis l'origine." Source ankhonline.com

Il y a quelques années, cette question aurait paru indigne d’un article se prétendant scientifique. La doxa était que l’espèce humaine ne comporte pas de races identifiables du point de vue génétique 1). Il s’agissait d’une affirmation dont la motivation était d’abord politique : éviter les résurgences toujours possibles d’un racisme prétendant grâce à la génétique distinguer entre races supérieures et races inférieures, comme l’avait fait le nazisme au siècle dernier. La doxa était cependant confirmée par les observations de la biologie conduites depuis 50 ans avec les outils d’analyse du génome disponibles à cette époque, lesquelles n’avaient jamais pu faire apparaître de différences significatives au sein des génomes humains, quelles que soient les origines ethniques des individus.

Aujourd’hui, si l’on peut toujours affirmer qu’il n’existe pas de races humaines génétiquement parlant, le point de vue politique sur la question, ainsi que les moyens d’analyse des génomes, ont évolué. Le point de vue politique a été modifié depuis une décennie du fait des revendications de minorités raciales ou ethniques souhaitant se distinguer des représentants de la race dite blanche dominant en Europe et en Amérique du Nord. Le phénomène est particulièrement visible aux Etats-Unis mais commence à se répandre ailleurs. Alors qu’après 1945, les minorités voulaient se fondre dans la majorité, aujourd’hui elles souhaitent au contraire afficher leurs différences, que ce soit au plan génétique, culturel ou politique. Si en Europe et plus particulièrement en France, il reste encore aujourd’hui impossible, au plan administratif, d’accoler à une identité la mention d’une appartenance ethnique, aux Etats-Unis par contre, les ressortissants des principales minorités demandent à être classées dans des catégories ethniques séparées : afro-américains, euro-américains, hispano-américains notamment. Ce que de leur côté les White Anglo-Saxon Protestants n’avaient pas manqué de faire dès la création de l’Etat fédéral.

Par ailleurs, en ce qui concerne les moyens d’analyse des génomes, les méthodes modernes de séquençage permettent dorénavant d’identifier avec précision la proportion de nucléotides qui diffèrent d’un individu à l’autre. Un certain nombre de recherches ont donc été entreprises pour tenter de montrer que des données génétiques rendent possible la distinction entre personnes originaires d’Europe, d’Afrique ou d’Extrême-Orient. Ces recherches ne sont pas mal vues des représentants politiques des « races » blanche, noire et jaune, tout au moins en Amérique du Nord. Elles sont même encouragées par les industries pharmaceutiques qui espèrent trouver des médicaments plus efficaces parce que mieux adaptés que ceux destinés à des catégories non différenciées. Ainsi le BiDil 2) lequel est censé traiter plus efficacement l’insuffisance cardiaque chez les patients noirs que chez les autres. Les observations cliniques semblent confirmer, il est vrai, que les malades ont, statistiquement parlant, des modes de réaction aux traitements qui diffèrent selon leur ethnie (mais aussi, bien évidemment, selon de nombreux autres facteurs liés notamment au niveau et au mode de vie). Pourquoi alors, dans l’intérêt même de ces patients, ne pas chercher à les différencier par la présence ou l’absence de tel gènes ou groupes de gènes ?

Dans ces conditions, que conclure des recherches visant à associer la « race » à la présence d’un gène ou variant de gène prédisposant à telle maladie ou au contraire favorable à tel traitement ? Répondre à cette question suppose d’abord de définir à nouveau ce que l’on entend par race. S’agit-il de caractéristiques physiques visibles par tous, telle la couleur de la peau ? Pour le grand public, c’est bien effectivement de cela qu’il s’agit. Il ne sert à rien de le nier. Ces caractéristiques physiques elles-mêmes sont associées, hors métissages, à des origines géographiques très anciennes. Les Blancs ont leur berceau historique en Eurasie, les Noirs en Afrique et les Jaunes en Asie. Dire cela n’a rien d’offensant pour personne. Par contre, quelle que soit la race, les différences entre génomes sont très faibles. Deux humains pris au hasard sont génétiquement identiques à 99,9% (l’homme et le chimpanzé étant identiques à 95 ou 99% selon le mode de calcul). Le génome humain comportant 3 milliards de paires de bases, deux humains diffèrent en moyenne de 2 à 3 millions de paires de bases, ceci indépendamment de leur « appartenance raciale ».

Mais en quoi diffèrent-ils? Par la présence et la répartition de petite modifications du génome appelées polymorphismes qui consistent en la substitution d’un nucléotide par un autre ou en son déplacement dans la séquence. Certains seulement de ces polymorphismes sont codants, c’est-à-dire qu’ils contribuent directement à des variations de traits du phénotype ou à des maladies génétiques. Les autres semblent génétiquement neutres. Or il apparaît que 80 à 90% de ces polymorphismes codants se retrouvent au sein de populations provenant d’un même bassin géographique continental, les autres étant répartis entre continents. Mais ceci ne tient pas compte de la circulation des individus entre continents, du métissage et autres facteurs de différenciation individuelle. Ce n’est donc qu’en termes statistiquement très globaux que l’on peut attribuer un profil génétique à un individu plutôt qu’à un autre, en fonction de son appartenance à l’une des trois grandes races provenant elle-même, historiquement, de l’un des trois grands continents. Par ailleurs, compte tenu des migrations et croisements multiples depuis plusieurs millénaires, la variation s’effectue d’une façon continue d’un bassin géographique à l’autre. Il n’y a pas de frontières génétiques nettes entre eux.

Qu’en conclure ? Si l’on ne peut pas nier que, en fonction de son appartenance ethnique, tel individu puisse être plus réceptif qu’un autre à un traitement ou à une agression microbienne, les facteurs déterminants ne sont pas cette appartenance, mais la présence ou non dans son génome de tel ou tel gène ou allèle qui elle n’est que très grossièrement liée à l’appartenance ethnique de la personne. Autrement dit, pour se prononcer avec un peu de sécurité sur la meilleure façon de traiter cette personne, il faut procéder à une analyse détaillée de son génome. Aujourd’hui, l’opération est encore difficile et coûteuse, mais elle le sera de moins en moins.

Mais, pour donner à de telles études les meilleurs chances de succès individuel, il sera nécessaire de disposer de bases de données de référence où l’appartenance ethnique, loin d’être considérée comme une information à proscrire, sera l’une des données devant être prise en compte, à titre, répétons-le, de repérage, parmi de nombreuses autres données liées notamment au niveau et au mode de vie.

Notes
1) Rappelons que l’on définit l’espèce comme l’ensemble des individus interféconds. Au sein de l’espèce, en fonction de divers critères morphologiques, on peut identifier des races ou, dans l’espèce humaine, des ethnies.
2) Le BiDil était devenu un médicament potentiellement racial (au bon sens du terme), dont la promotion avait été faite par l’Association des Cardiologues Noirs. Aujourd’hui, son bon effet spécifique semble remis en cause.

Pour en savoir plus
Consulter le Dossier La science et les races, dans le numéro 401 de La Recherche, octobre 2006.


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