Intervention de Jean-Claude Empereur, Vice-président délégué de Paneurope France

La politique spatiale, un impératif pour l’Europe

La souveraineté technologique, c'est-à-dire la maîtrise de certaines technologies cruciales, est la clef de l’indépendance de l’Europe, dans un monde multipolaire en constante évolution. Cette indépendance, qui n’exclut ni les partenariats ni les alliances, est, pour les Européens un impératif absolu s’ils veulent assurer leur sécurité, améliorer leur mode de vie, préserver leur identité et peser sur les affaires du monde.

Le monde multipolaire est devenu le théâtre d’une compétition acharnée pour l’accès aux ressources primordiales de l’humanité : énergie, matières premières, eau, nourriture, etc.
L’âpreté de cette compétition engendre des besoins de plus en plus considérables d’acquisition d’information, quasiment en temps réel, sur l’état de la planète et les flux d’information, de biens et de services qui la parcourent.

Cette situation se traduit par la conception et la mise en œuvre de systèmes techniques civils et militaires spatiaux, globaux, de plus en plus complexes et invasifs.

Les systèmes spatiaux deviennent ainsi des éléments majeurs et indispensables de la souveraineté des grandes puissances.

Pourtant, dans une époque ou les Etats-Unis, la Chine, l’Inde, la Russie ne manifestent aucun états d’âme quant à l’affirmation de leur souveraineté, et, s’engagent, parallèlement, dans le lancement de programmes spatiaux à trente ans, l’Union Européenne, malgré des apparences brillantes mais trompeuses, n’a pas de réelle politique spatiale, et, se préoccupe encore moins de définir le contenu et les contours d’une souveraineté qui lui permettrait d’être maître de son destin.

Il est urgent que les Européens réagissent et définissent une politique spatiale perçue à la fois comme un impératif de souveraineté en même temps qu’un enjeu de société.

Un impératif de souveraineté

H. G. Wells disait que pour comprendre et contrôler le monde il fallait adopter le « point de vue de l’aviateur ». C’est ce que les américains expriment par leur doctrine du « space control ». C’est cette « idéologie spatiale », nouveau volet du concept « d’ idéologie territoriale » développé par certains géopolitologues, qui inspire la plupart des stratégies des acteurs du monde multipolaire, qui se traduisent, pour les Etats-Unis et la Russie par la poursuite de l’effort engagé depuis longtemps et pour les puissances émergentes telles que la Chine et l’Inde par des programmes à vingt cinq ans très élaborés. Ces programmes font tous appel, bien entendu, à des financements publics considérables, sans lesquels il ne peut y avoir, contrairement à ce que pensent certains Européens, de politique spatiale digne de ce nom.

Pour leur part, les Etats-Unis, viennent de rappeler avec une extrême vigueur dans une directive présidentielle publiée discrètement le 31 août 2006 les objectifs géopolitiques et de souveraineté de leur stratégie spatiale. La lecture de ce document mérite attention tant elle reflète la volonté des américains de préserver leur leadership, d’accroître encore leur avance et d’interdire à quiconque, fussent ils leurs alliés naturels, d’interférer avec cette politique d’hégémonie.
Même si, dans cette directive, le président insiste sur certains principes déjà connus, notamment l’importance du « space power », dans la conception d’une stratégie globale de sécurité et de supériorité, certains commentateurs, voient dans ce texte le franchissement d’une nouvelle étape capitale. Ils le perçoivent comme le signe avant coureur d’un futur conflit pour la maîtrise des armements de l’espace, allant jusqu’à évoquer un véritable « coup d’Etat spatial », avec en ligne de mire les ambitions chinoises.

Pour ce qui concerne l’Union Européenne, on est malheureusement encore loin du compte dans la prise de conscience du caractère stratégique de la politique spatiale, même si l’on doit reconnaître que les programmes Galileo et GMES ( Global Monitoring for Environment and Security ) constituent , malgré les incertitudes politiques et financières qui subsistent encore sur leur avenir, l’ébauche d’une politique spatiale communautaire.

En effet, à la différence des autres acteurs du monde multipolaire les Européens ne semblent pas percevoir combien leur indépendance et leur liberté d’action, dans un monde dangereux, dépend de leur détermination à mettre en œuvre, au niveau de l’Union, une politique spatiale à la fois civile et militaire, malgré les bonnes intentions exprimées dans différents rapports, livres verts ou blancs, pourtant parfaitement clairs sur ce sujet, mais restés, pour le moment, sans grand écho.

Un enjeu de société

Au-delà de cet impératif de sécurité et de souveraineté la conquête et la maîtrise de l’espace représentent un véritable enjeu de société.
Cet aspect de la question est rarement pris en compte, dans une réflexion politique le plus souvent cantonnée, par manque de vision, aux aspects technique ou financiers. Cette dimension sociétale échappe, de ce fait, la plupart du temps, à une opinion publique, qui, en cette période de crise latente et d’inquiétude est, naturellement, peu portée à considérer les politiques spatiales comme prioritaires.

Elles le sont pourtant au moins à deux titre : la maîtrise de l’information, la mobilisation des générations futures.

Pour ce qui est du premier point, il est clair que l’objectif essentiel des stratégies spatiales, stratégies qui se traduisent concrètement par la mise en place de réseaux satellitaires, n’est autre que la maîtrise de systèmes d’information, c'est-à-dire de systèmes d’observation, de diffusion, de télécommunication, de navigation ou de géolocalisation qui sont tous indispensables, aujourd’hui, au fonctionnement des Etats de l’économie et de la société.
L’espace devient ainsi, le premier vecteur de diffusion de la connaissance.
On comprendrait mal, dans ces conditions, que l’Union Européenne qui se propose de devenir la première économie de la connaissance, selon les termes du sommet de Lisbonne,ne se dote pas de l’outil qui en devient le support essentiel
Si, dans un autre domaine, on prend l’exemple de Galileo, les choses prennent un tour encore plus concret ,on s’aperçoit ,en effet, que ce système, a l’instar de tous les systèmes de géolocalisation, va progressivement devenir un instrument de traçabilité instantanée de l’ensemble de nos activités. Il est aisé, devant une telle évidence, d’en mesurer tous les effets et de se convaincre ainsi que l’Europe ne peut s’en remettre à d’autres pour gérer un tel outil. Ce serait une erreur politique grave dont les conséquences seraient à terme incalculables. La mise en place de Galileo ne devrait donc subir aucun retard, tant celle ci correspond à une nécessité absolue. Toute tentative visant à freiner,limiter ou entraver son déploiement ne pourrait être interprétée que comme une volonté de porter atteinte ,plus ou moins subrepticement à l’indépendance de l’Europe et à maintenir celle-ci sous tutelle spatiale .
Il est malheureusement loin d’être certain que l’ensemble de la classe politique, et, surtout que l’opinion publique européenne, insuffisamment informée, soient conscientes du caractère impérieux de cette nécessité.

Concernant le second point : l’avenir des générations futures, il est évident que les grands projet spatiaux peuvent devenir de formidables programmes mobilisateurs pour la jeunesse. C’est ainsi qu’ils sont perçus en Inde, en Chine, et, bien entendu, aux Etats-Unis grâce au programme de conquête de Mars à l’horizon 2030.
Quel meilleur moyen pour éviter la fuite des cerveaux que de faire rêver une jeunesse en manque de perspectives, en attente de vocations, tout en donnant une réalité à ces rêves ! Quand on apprend que la NASA vient de créer un fonds d’investissement exclusivement dédié au financement des technologies nécessaires à la conquête de Mars et, que de surcroît, elle en a confié la direction à un Français on se prend à imaginer les immenses possibilités qui s’offrent aux Européens pour peu qu’ils veuillent bien s’en donner la peine !

L’Europe doit reprendre le chemin de l’aventure, c’est affaire de volonté politique et de mobilisation en profondeur, par tous les moyens disponibles d’une pédagogie politique de masse, du demi milliard d’habitants qu’elle est sur le point de compter aujourd’hui. A cet égard le rôle joué par la très influente Mars Society américaine, auprès des jeunes notamment, mérite d’être examiné de près, tout comme la récente initiative prise conjointement par Google et la NASA visant à mettre à la disposition du grand public les images de l’exploration spatiale à l’exemple de ce qui a été fait pour celles de la Terre.

Il est essentiel de rendre à l’effort spatial européen son élan de jadis, en lui donnant toute sa dimension politique et géopolitique, probablement aussi sa dimension onirique, car lorsque la politique et la science ne font plus rêver il n’y a plus ni de science ni de politique. Conquérir l’espace c’est réenchanter le monde c’est réenchanter aussi la politique, et, celle-ci en a bien besoin en ces temps de désarroi.