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Article
Bienvenu au royaume de l'hyperscience

par Jean-Paul Baquiast 11/10/07


Revenons sur la définition de l’hyperscience, esquissée dans notre éditorial. Appelons hyperscience, en simplifiant beaucoup, une science qui sortirait systématiquement de ses limites actuelles et se mettrait à interroger de façon scientifique les innombrables évènements ou concepts que la science actuelle ne sait pas voir ou ne juge pas digne de ses recherches.

Ces évènements ou concepts sont-ils nombreux ? Nous répondrons qu’ils sont en nombre infini. Un nombre infini de questions non encore posées pourrait être posé et traité selon les procédures de la recherche scientifique expérimentale. Toutes les connaissances scientifiques pourraient faire naître, convenablement critiquées et rapprochées, des hypothèses ou inductions révolutionnaires au regard desquelles le paysage actuel des questionnements apparaîtrait comme un triste cliché noir et blanc. De plus, l’hyperscience pourrait – ou plutôt devrait – réintégrer dans le champ scientifique et les traiter par la procédure expérimentale toutes les questions négligées par les sciences contemporaines, questions nées de la philosophie, de la morale, de la politique et des différentes formes de création artistique. Il s’agirait, mais nous allons revenir plus loin sur cette idée, d’un projet aussi ambitieux que celui du siècle des Lumières au 18e siècle, par lequel la pensée avait commencé à se libérer des prisons bâties par les religions monothéistes.

Freins et obstacles

Pourquoi la science actuelle recule-t-elle devant l’exercice à très grande échelle d’une imagination critique et constructrice, point de passage obligé pour la création de mondes nouveaux. Il y a à cela une première raison : les chercheurs et les crédits de recherche ne sont pas en nombre suffisant. De plus, ce sont les applications immédiates et rentables de la science (applications civiles et militaires, si l’on peut parler de rentabilité en ce cas) qui intéressent les sociétés. A l’opposé, les problèmes non résolus et à plus forte raison les problèmes non posés n’attirent pas les crédits de recherche. La science se méfie aussi, non sans raisons, des innombrables vendeurs d’illusions pseudo-scientifiques cherchant à se parer de son prestige et dont l’imagination (souvent à fins commerciales) n’est jamais en défaut. Cette imagination ne peut prétendre à la scientificité car elle refuse systématiquement l'épreuve de la démarche expérimentale.

Mais il existe des raisons bien plus fondamentales à l’absence d’imagination heuristique. On en connaît un certain nombre, par exemple l’enfermement disciplinaire qui conduit les spécialistes des diverses disciplines à se replier sur eux-mêmes afin de survivre à la concurrence des autres. De même nature est, au sein de chaque discipline, la peur qu’éprouvent les mandarins, peur bien décrite par Kuhn, face à des hypothèses iconoclastes pouvant mettre à bas l’œuvre de leur vie. On citera aussi le fait que la science reste en l’état actuel de ses ressources une activité élitiste qui éloigne des universités et des laboratoires de nombreuses personnes pouvant y apporter des questionnements renouvelés. N’oublions pas enfin l’intervention permanente des religions qui, voulant conserver leur pouvoir sur les esprits et les avantages matériels que ce pouvoir apporte, continuent à interdire d’aborder les questions de recherche fondamentale dont elles veulent se conserver le monopole.

Que se passerait-il si le rêve formulé dans l’éditorial devenait réalité, si l’humanité se mettait à consacrer des milliers de milliards supplémentaires à la science, tout en brisant les barrières entre disciplines évoquées ci-dessus. Ceux que la science effraie prédiront un enchaînement de catastrophes provoquées par la multiplication des apprentis sorciers. Mais ceux qui sont persuadés du bon effet du développement des connaissances scientifiques se réjouiront. Au plan des applications, dans ce cas, la convergence des nouvelles sciences, info, bio, nano et cognisciences devrait faire apparaître de nouveaux produits et services capables de résoudre les besoins majeurs de l’humanité sans mettre en danger le milieu terrestre, si du moins ce processus était soumis à un contrôle démocratique suffisant.

Un regard systémique

Mais c’est au plan bien plus important de la recherche fondamentale, autrement dit de l’avenir des systèmes intelligents dans le l’univers que devrait être abordée la question de l’hyperscience. Pour le comprendre, un minimum de regard systémique s’impose. Depuis quelques décennies se met en place sur Terre un méta-cerveau ou cerveau global fait de tous les cerveaux, humains ou non-humains, interconnectés en réseau. Cette « cérébralisation » a résulté de l’évolution darwinienne, en conséquence d’évènements survenus au hasard. Elle n’a de ce fait été voulue par personne et ne répondait à aucun but. Avec ses qualités et ses défauts en termes d’adaptation, le cerveau global n’est que la matérialisation d’un grand nombre de solutions également possibles qui ne se sont pas produites.

Ceci étant, ce cerveau global influence désormais, au moins au niveau local, l’évolution de l’univers. Il génère des modèles informationnels et technologiques qui jouent un rôle plus ou moins important dans la commande des processus physiques se déroulant sur Terre et dans l’espace proche. Quel est le statut cosmologique des artefacts ainsi produits, tels que des observatoires satellitaires ou des robots autonomes? Quelle influence ont-ils et auront-ils sur le cosmos au sens large ? Il n’est pas possible de répondre objectivement à cette question, puisqu’on ne peut pas évaluer le cosmos globalement et de l’extérieur. On ne peut que proposer des réponses locales.

Or que constate-t-on localement ? Les systèmes techno-scientifiques, à l’instar des organismes biologiques ayant occupé la Terre avant l’homme, construisent des entités complexes qui n’existaient pas sur Terre ni, semble-t-il, dans le système solaire proche. On se trouve donc en face d’un processus de création et d’enrichissement. Mais à partir de quelle source se fait cette création? Pour les « réalistes », il n’y a pas vraiment création mais copie. Le système technologique exploite des lois physiques pré-existantes et vise à se rapprocher de l’organisation d’un « réel en soi » qui lui sert de modèle à la fois incontournable et inaccessible. La liberté de création est donc fortement contrainte, tant dans ses mécanismes que dans son objectif final. En aucun cas, elle ne pourra atteindre ou dépasser le réel en soi qui, tel Dieu, lui demeurera toujours inaccessible. A l’échelle cosmologique, il y a peu d’espoir de pouvoir influencer par les technologies scientifiques l’organisation et évolution du cosmos.

Pour les « constructivistes » au contraire, parmi lesquels on l’a compris nous nous situons, il existe autant de réels qu’il existe de modèles scientifiques prétendant les décrire. Ce sont ces modèles qui construisent les réels locaux dans lesquels s’insèrent les activités des agents terrestres, non humains et humains. Certes, ces réels ne sont pas générés à partir d’un néant absolu. Ils proviennent d’un inframonde primordial, constituant un réservoir infini de « possibles » non exploités. Pour que ces possibles se matérialisent, il faut que se produisent des évènements favorables de nature énergétique. Mais sous ces conditions, rien ne vient limiter le champ des processus de création. Tout devient possible et, à condition d’y mettre le temps, comme le prédit le modèle des multivers, tout ce qui est possible finira par être, c’est-à-dire venir à l’existence quelque part.

La comparaison avec la façon dont on décrit aujourd’hui l’origine de notre univers à partir du monde quantique sous-jacent s’impose. Les particules matérielles dont nous sommes composées auraient été le résultat d’une fluctuation primordiale d’énergie au sein du vide quantique. Celle-ci aurait bien tourné, si l’on peut dire. Au lieu de s’annihiler, cet évènement aurait, de façon aléatoire, produit par décohérence en chaîne, prenant la forme d’un Big Bang, ce type d’univers particulier qui est le nôtre. Un univers tout différent, dans lequel aurait habité des individus semblables ou différents de nous, aurait pu tout aussi bien être généré. C’est d’ailleurs un tel phénomène qui d’après certaines théories du multivers, se réédite en permanence.

Selon cette façon de voir les choses, les modèles scientifiques et leurs traductions cosmologiques pourraient donc produire des univers. Mais s’agirait-il d’univers matériels ? Comment les distinguer des productions de l’imaginaire et du fantasme, qui restent au niveau du virtuel ? Seule la sanction de l’expérience peut départager les premiers des seconds. Les univers créés par la démarche scientifique doivent respecter des lois pré-existantes nées du Big Bang fondateur. Les créations qui s’en inspirent fonctionnent effectivement dans le monde matériel qui est le nôtre, celui résultant de ce Big Bang. Ce n’est pas le cas des créations de l’imaginaire. Un avion, pour voler, doit obéir à certaines règles lui permettant de s’affranchir de la loi de la gravitation. Un ange n’est pas obligé de s’y soumettre. L’ange pourra certes aller partout, mais seulement dans l’esprit de celui qui fantasme à ce sujet. L’avion ira moins loin, mais il pourra emmener des passagers.

Un milieu fluctuant sur le mode aléatoire

Cependant les lois elles-mêmes, dans l’approche constructiviste, sont considérées comme formalisant les résultats d’expériences par essais et erreurs engagées de façon aléatoire par les organismes vivants au cours de leur évolution terrestre. La démarche est nécessairement et fondamentalement empirique. Si aucun organisme n’avait essayé de voler, aucun n’aurait découvert la gravité. Qu’est-ce qui pousse les organismes terrestres à tenter des expériences par essais et erreurs, à partir desquelles ils pourront formaliser des lois expliquant leur échec ou leur réussite ? Sans doute est-ce lié à une propriété des systèmes vivants par laquelle ils explorent sans cesse leur environnement. Nous pouvons pour la comprendre reprendre l’analogie des fluctuations du vide quantique. Le milieu vivant terrestre, qu’il soit biologique ou mental, est analogue à ce dernier. Il est turbulent, parcouru de fluctuations énergétiques. Certaines de celles-ci donnent naissance sue le mode aléatoire soit à des mutations génétiques (en ce qui concerne les systèmes biologiques) soit à des « idées nouvelles » ( dans le cas des cerveaux). Celles d’entre elles, mutations ou idées, qui ne sont pas directement en contradiction avec l’état de l’univers précédemment construit, s’ajoutent à lui et le transforment. Dans ce cas, la formulation de la loi qui semblait devoir les interdire à la suite d’échecs précédents doit être modifiée pour tenir compte du nouvel état de l’univers résultant de la prise en compte de l’innovation. Une nouvelle loi, décrivant un univers plus tolérant, sera donc élaborée jusqu’à être un peu plus tard, à son tour, mise en défaut par une nouvelle innovation réussie.

Il s’établit donc ainsi une relation complexe entre les innovations et le bloc des lois auxquelles celles-ci sont soumises. Certaines innovations sont trop éloignées de l’état présent de l’univers (ou si l’on préfère, des lois qui le décrivent). Elles échouent et sont rejetées. A l’inverse, les innovations qui réussissent modifient l’univers et obligent en conséquence à modifier les lois. On fera valoir les limites d’un tel constructivisme. On dira que les innovations les plus audacieuses ou les plus irresponsables se heurteront, de façon inéluctable, à des caractéristiques de l’univers si profondes qu’elles ne pourront être modifiées, telles que les constantes fondamentales de la physique.

Mais dans une conception radicale du constructivisme, on pourra répondre que ces constantes fondamentales elles-mêmes n’ont pas été imposées par des décisions supérieures que rien ne pourrait d’ailleurs justifier. Elles ont résulté de la façon spécifique dont à partir d’un vide quantique n’obéissant à aucune méta-loi connue, réservoir de tous les possibles, se sont matérialisées les premières particules à l’origine de notre univers. Ces lois auraient pu être autres si la réduction du vecteur d’état de ces premières particules avait fait apparaître d’autres types d’organisation de la matière. Et si, d’une façon encore inimaginable, nous pouvions réécrire l’histoire de notre univers et de ses lois, à l’envers jusqu’avant le Big Bang, puis reprendre le cours, rien ne permet de dire que ce nouvel univers ne ferait pas apparaître des formes de vie et d’intelligence organisées sur des bases différentes de celles que nous connaissons. C’est d’ailleurs ce que postule une des formes de la théorie des multivers telle que décrite par Aurélien Duffau.

Un grand changment dans la puissance du cerveau global

Mais pourquoi parler aujourd’hui d’hyperscience, reposant sur la multiplication à grande échelle d’un nombre considérable d’hypothèses innovantes, alors que rien jusqu’à ce jour n’avait suggéré une telle perspective ? Un grand changement dans la puissance du cerveau global terrestre est en train de se produire, en conséquence de la révolution technologique et sociologique en cours. Dans les prochaines années, une convergence des différentes technologies mettant en réseau les cerveaux biologiques ou artificiels et les bases de connaissances se produira vraisemblablement, de façon d’ailleurs spontanée. Ce sera ce que l’on désigne désormais du terme de Singularité. L’essai de Serge Boisse, présenté dans ce numéro, en propose une version. La Terre et l’espace proche se rempliront de super-cerveaux capables de performances constructivistes inconnues à ce jour. Il s’agit évidemment de la version optimiste de cette prédiction. Aujourd’hui malheureusement, il est tout aussi réaliste d’envisager que la Singularité envisagée ne puisse se produire, du fait de l’exacerbation des antagonismes inter-humains et d’un effondrement de l’environnement naturel terrestre.

Restons-en cependant à l’hypothèse optimiste. L’explosion du nombre et de la variété des hypothèses résultant de la multiplication des entités capables de les formuler se traduira par de vastes constructions informationnelles faisant appel non plus seulement à la déduction mais à l’induction voire à ce que l’on appelle l’abduction qui est une forme plus ambitieuse d’induction. Si l’argent ne manque pas, inévitablement, se multiplieront de grands et petits équipements technologiques. En résulteront des modifications matérielles de l’environnement terrestre, voire du système solaire. Ces dernières à leur tour pourront se répercuter sur le caractère estimé fondamental des lois de la physique. Il faudra les modifier car l'expérience rendra accessibles des univers ou portions d’univers jusqu’ici interdites, voire fera surgir du néant des univers ou portions d’univers jusqu’ici ignorées,

Les capacités constructivistes du super-cerveau global en cours de mise en place n’ont pas encore été exploitées, du fait des limites à la recherche scientifique énumérées en début d’article. Mais grâce à l’interconnexion possible entre tous les contenus, ces limites disparaîtront peu à peu. C’est ainsi que des utilisateurs, agents humains ou informatiques, pourront facilement circuler entre les champs de connaissance, réalisant sur le mode automatique des rapprochements entre concepts et hypothèses qui ne se produisaient pas spontanément. La nécessité de formuler à toute force des synthèses cohérentes perdra de sa tyrannie. Il apparaîtra naturel de se référer sans se contredire à des mondes aussi différents que ceux de la physique, de la biologie, de la vie et de l’intelligence artificielle, des neurosciences, de la mémétique et de la science des superorganismes. Les contenus de la création artistique ou de la pensée philosophique et morale s’y retrouveront. Tout ceci générera une grande turbulence, de grands bouillonnements dont émergeront forcément, sans que personne ne dirige le mouvement, un nombre jamais rencontré jusqu’alors d’hypothèses scientifiques et de processus de recherche révolutionnaires, capables de conquérir sur une grande échelle le milieu du cerveau global et créer ainsi les conditions d’apparition de cette science radicalement nouvelle que nous désignons ici du terme d’hyperscience.

Alleluia?

En résultat de cette effervescence, un grand nombre d’objets voire d’univers différents seront générés et se développeront en interagissant sur le mode darwinien : physiques, biologiques, mentaux, sociétaux et artificiels, ces derniers ayant le pouvoir de simuler tous les autres et jouant de la sorte un rôle essentiel dans la construction de mondes nouveaux. Un méta-monde de plus en plus riche et complexe se construira ainsi en puisant sans cesse de nouvelles ressources dans le fonds tumultueux des anciens mondes. Les humains en seront-ils transformés ? Certainement. Seront-ils plus heureux ? Sans doute aussi car les vastes horizons s’ouvrant à eux, au sein desquels ils pourront multiplier des œuvres originales, les délivreront de l’ancien assujettissement à des statuts, à des interdits physiques, mentaux et moraux, aux pouvoirs oppressants des hiérarchies et des églises. L’hyperscience ouvrira ainsi à tous la porte de l’hypercréation, royaume que les anciens hommes réservaient aux Dieux.


Note
* Dépenses militaires mondiales. D'après les études convergentes de divers Instituts de recherche, le niveau des dépenses militaires mondiales a dépassé en 2006, avec 1.204 milliards de dollars, celui le plus élevé atteint durant la guerre froide. La progression a été de 37% depuis 10 ans. La somme atteinte correspond à 2,5% du PIB mondial soit 184 dollars par habitant. Les effectifs militaires et paramilitaires ont dépassé les 31 millions d'hommes.

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