Vers le site Automates Intelilgents
La Revue mensuelle n° 90
Robotique, vie artificielle, réalité virtuelle

Information, réflexion, discussion
logo admiroutes

Tous les numéros


Archives
(classement par rubriques)

Image animée
 Dans La Revue
 

Retour au sommaire

Automates Intelligents s'enrichit du logiciel Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront alors définitions, synonymes et expressions constituées de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi d'accéder à la définition du mot dans une autre langue (22 langues sont disponibles, dont le Japonais).

Nouvelles de la décroissance
Les politiques de décroissance et les sciences
par Jean-Paul Baquiast 29/07/2008

Le thème de la décroissance s’impose de plus en plus dans les débats politiques contemporains. Il recoupe en partie mais surtout dépasse celui de la protection de la nature autour duquel se sont construits les mouvements écologistes. Il ne peut pas laisser indifférents les scientifiques, que ceux-ci se consacrent à des recherches fondamentales ou qu’ils participent au développement des applications de la recherche, souvent dites, avec une volonté de rejet, technosciences.

Notre revue ne doit pas rester en dehors de ces discussions, bien que d’innombrables voix, en France et partout ailleurs dans le monde, y expriment des points de vue plus compétents que ceux que nous pouvons exprimer ici. Comme cependant ces points de vue sont souvent contradictoires, il nous semble que nous pouvons, à titre très provisoire, essayer d’y apporter un peu d’ordre.

Nous voudrions distinguer à cette fin les points qui nous paraissent, sinon incontestables (car rien ne l’est) mais fondés sur des observations difficilement discutables, et ceux relevant d’interprétations politiques auxquelles il peut être légitime d’adhérer, mais qui relèvent en grande partie de convictions individuelles elles-mêmes inspirées à celui qui les formule par son statut dans le monde.

I. Les points incontestables (ou difficilement contestables)

1. La consommation des ressources terrestres croit dorénavant plus vite que la capacité de ces ressources à se renouveler ou à être renouvelées. Cela tient à deux facteurs principaux :
- l’augmentation des besoins élémentaires ou de survie, provenant d’une population mondiale dont la croissance démographique ne se stabilisera pas avant au moins un demi-siècle et dont au moins la moitié des effectifs sont aujourd’hui aux alentours du seuil de survie.
- l’augmentation des exigences de biens et services que l’on pourrait qualifier de confort, émanant de populations de plus en plus larges s’inspirant des modèles de consommations propres aux sociétés s’étant à ce jour appropriées l’accès aux ressources.

2. Il en résulte des situations de raréfaction ou crise, susceptibles de dégénérer en catastrophes. Elles se conjuguent:
- Crise énergétique, notamment concernant les énergies fondées sur l’exploitation des combustibles fossiles, dont la raréfaction ou en tous cas l’augmentation du coût rendra l’utilisation de moins en moins rentable.
- Crise des ressources alimentaires.
- Crise des ressources en eau et en sol cultivable.
- Crise des matières premières industrielles et des matières premières rares
- Crise des écosystèmes traditionnels avec perte massive de la biodiversité. Celle-ci résulte principalement de la surexploitation des ressources et de l’accumulation des déchets.

3. Les ressources disponibles peuvent certainement augmenter, pour faire face à l’augmentation de la demande. Les sciences et technologies jouent un rôle essentiel à cet égard. Mais cette augmentation se heurte à trois limites :
- des limites dans la chronologie : il faut compter de longs délais pour que de nouvelles technologies produisent les effets de masse qui seraient nécessaires. En attendant, la croissance rapide, sinon exponentielle des besoins, provoquera des conflits entre pauvres et riches, qui risqueront de rendre inopérants les programmes de substitution.
- des limites économiques : pour trouver de nouvelles solutions, il faut investir lourdement, que ce soit dans la formation des hommes ou dans la mise en place de laboratoires. Ces investissements ne peuvent être financés que par des épargnes portant sur les consommations. Ils ne rapporteront pas pendant de longues années. Ces épargnes seront-elles acceptées par ceux qui pourraient les supporter ?
- des limites systémiques, tenant aux risques et nuisances mal étudiées pouvant découler de nouvelles technologies dont les effets seraient à terme pire que les maux combattus. Ce point est évoqué par principe, mais il est évident que c’est à ce sujet que se déchaînent les campagnes de rejet des « technosciences ». Il conviendra donc de le reprendre dans la seconde partie de ce document, consacrée à l’exposé des interprétations politiques. Disons ici qu’il appartient aux scientifiques et au dialogue social de distinguer entre les risques contrôlables valant la peine d’être courus et les risques à refuser parce que les conséquences des technologies proposées paraissent susceptibles d’entraîner des effets destructeurs à grande échelle et/ou irréversibles. On donnera comme exemple de telles technologies celles visant à ensemencer les océans d’intrants divers pour modifier la capacité de la mer à nourrir de la vie ou à jouer un rôle nouveau dans les équilibres thermiques.

4. La façon la plus immédiate et sans doute aussi la seule permettant de faire face à la surexploitation des ressources serait la réduction des consommations jusqu’à des niveaux assurant le renouvellement ou la préservation de ces ressources. Dans la mesure où la « croissance », assimilée aussi au « progrès », est conçue comme supposant une augmentation sans fin des consommations matérielles, il conviendrait donc de la limiter, sinon de la faire décroître. Mais cette réduction se heurte à de nombreuses limites :
- Egoïsme des « possédants » (les « have ») qui ne veulent ni se restreindre ni partager.
- Besoins de survie des démunis (les « have not ») qui refuseront de plus en plus de se laisser éliminer par la maladie et la famine.
- Conflits entre « have » et « have not ». Ces conflits prendront la forme de guerres dites de survivance, de la part des premiers visant à préserver leurs approvisionnements, et de guerres de la misère, de la part des seconds. Ces guerres accroîtront les gaspillages et les destructions.

5. Les risques sont d’autant plus grands que les facteurs de risque demeurent mal connus ou volontairement cachés. Seule la science, associée si besoin était aux observations des populations traditionnelles, peut fournir les instruments et méthodes permettant d’observer et comprendre les évolutions de la Terre et des espèces vivantes, humanité comprise. Or ces instruments et méthodes sont encore trop rares. Leur développement se heurte à deux grands obstacles :
- Au plan technologique, l’instrumentation suppose des programmes lourds, multipliant les capteurs terrestres, océaniques et spatiaux. Elle suppose aussi de nombreuses équipes hautement qualifiées et polyvalentes.
- Au plan économique et plus généralement des sciences humaines, le besoin est différent mais aussi grand. Il faut définir les outils permettant d’évaluer le plus objectivement possible les différentes retombées des pratiques économiques et sociales : empreinte écologique, effets sur la croissance ou la décroissance, efficacité des politiques administratives d’incitation ou de prévention. Il faut aussi multiplier les réseaux d’informations et d’alerte.
Toutes ces recherches devraient, pour éclairer les politiques globales ou locales, mobiliser un nombre considérable de chercheurs et de crédits. Or elles ne sont pas encore considérées comme prioritaires, au regard de recherches entraînant des bénéfices à court terme ou moins politiquement engagées. Elles doivent en effet être conduites dans une approche aussi indépendante que possible des influences politiques, économiques et religieuses visant à dicter aux scientifiques des réponses conformes aux intérêts de ceux qui financent la science.

6. Les risques connus et documentés ne peuvent être combattus que par des comportements collectifs et individuels définis spécifiquement à cette fin, notamment avec l’éclairage des scientifiques. Au-delà des bonnes volontés des militants, des politiques publiques locales, nationales et mondiales s’imposent donc. Ces politiques devraient être conçues de façon participative, intégrant le plus possible d’intérêts et de personnes concernés. Mais de telles politiques suscitent d’innombrables rejets :
- Les rejets nés de l’idéologie libérale, générée par les entreprises capitalistes soumises à la loi du profit immédiat, pour qui les initiatives publiques ne peuvent qu’être inefficaces, au regard des avantages apportés par la liberté du commerce et de l’industrie..
- Les rejets nés des abus de pouvoir des gouvernements centralisés, qui n’ont pas contribué, dans l’histoire à valoriser le rôle des autorités administratives en matière de politique économique.
- Les craintes face à un éventuel « pouvoir scientifique » de type faustien, qui perdrait la conscience des limites à ne pas dépasser.

II. Les points faisant l’objet de débats politiques.

Appelons débats politiques ceux où se confrontent les opinions relatives à la façon dont devrait être organisée la cité, autrement dit la société, que ce soit au plan local ou global. Ces débats s’expriment à travers la discussion de grands types de questions.

1. Que sont les objectifs à donner à la « croissance », au « développement », au « progrès » ? Même si ces termes sont des constructions intellectuelles, ils correspondent à la « tendance à croire en l’avenir» apparemment inscrite dans l’organisation des cerveaux humains au cours de l’évolution. Les hommes sont donc portés à les sous-tendre par des buts et valeurs permettant de les concrétiser.
En fonction des définitions données aux termes de croissance, développement, progrès, on précisera les objectifs et les limites des politiques inverses, dites globalement de décroissance.
On peut distinguer trois grandes catégories de contenus, intéressant des populations souvent différentes :
- Le développement de la connaissance scientifique et philosophique. Pour ceux qui se retrouvent dans les valeurs de la rationalité scientifique collective, il s’agit d’objectifs sur lesquels ils ne sauraient compromettre. La décroissance ne serait pas acceptable en ce domaine.
- Le développement d’ascèses personnelles, intéressant le corps et/ou l’esprit. On rangera dans cette catégorie les valeurs de la vie en société, de l’art ou de la morale. Ces ascèses ne sont pas nécessairement austères. Elles peuvent s’inscrire dans l’hédonisme partagé. Là aussi, aucune décroissance ne parait s’imposer a priori.
- Le développement des consommations matérielles, alimentaires, de produits industriels ou de services. Chez ceux qui n’ont rien, ce développement parait légitime. On devrait néanmoins veiller à ce qu’il ne mette pas en danger l’équilibre général de la planète. Il doit par contre être contesté plus ou moins fortement s’il provient de populations déjà favorisées, dont les prélèvements sur les ressources communes inextensibles sont déjà disproportionnés par rapport à leurs effectifs.

2. Qui définit les objectifs que devraient selon les cas poursuivre la croissance ou la décroissance ?
- Idéalement, au regard des principes de la démocratie occidentale, ce devrait être des gouvernements convenablement représentatifs, conseillés par des autorités scientifiques et morales objectives. Ces gouvernements, relayés par des organisations de la société civile, devraient viser l’intérêt général, non seulement de l’humanité dans sa globalité, mais de toute la biosphère. Ce n’est pas parce que cet idéal parait encore loin des réalités qu’il faudrait y renoncer. Il n’est pas impossible que, sous la pression des nécessités de survie, l’on puisse s’en rapprocher.
- Les Etats conduisant des politiques de puissance dites aussi de souveraineté visant à imposer au reste du monde des contraintes favorables au maintien ou au développement de leurs pouvoirs et de ceux des collectivités dont ils émanent. Il peut s’agir aussi bien d’Etats dits démocratiques à l’occidentale, que de dictatures ou d’organisations politico-religieuses dictatoriales. Ces organismes agissent principalement par la force, complétée par la propagande.
- Les entreprises capitalistes libérales à la recherche du profit à court terme. Celles-ci sont loin de rechercher en priorité le bien-être des consommateurs. Beaucoup exploitent toutes les faiblesses de ceux-ci, toutes leurs addictions fussent-elles mortifères, afin d’en faire des « clients » dépendants. Elles agissent principalement par la publicité, directe ou s’exerçant à travers les industries culturelles modernes. Les entreprises s’abritent souvent sous l’autorité des Etats précités. Mais beaucoup sont de plus en plus transnationales.
- A la frontière entre les deux types d’intérêt, on doit mentionner l’importante catégorie des entreprises maffieuses ou criminelles, qui détournent à leur profit environ 30% des flux économiques.

3. Que peut on attendre des compétitions entre tous les organismes énumérés ci-dessus ? Il est indiscutable que chacun d’entre eux poursuit pour sa part des objectifs inspirés par un minimum de rationalité, mais cette rationalité est d’abord au service de leurs intérêts propres et non à celui de la survie des écosystèmes. Dans une optique darwinienne, l’évolution du système global dépendra du poids compétitif que prendront les facteurs d’accroissement des déséquilibres au regard des facteurs de restauration de nouveaux équilibres. En simplifiant beaucoup, on verra donc s’imposer des résultats très différents, selon les poids respectifs de ces facteurs :
- Une dégradation de plus accélérée, se traduisant par des catastrophes en chaînes, impulsées par des sociétés humaines incontrôlables et relayées par des emballements aux plans géologiques, climatiques et biologiques.
- Le maintien d’équilibres fragiles entre ressources et consommations, supposant des politiques extrêmement strictes de contrôle des dépenses et d’encouragement aux investissements scientifiques. En aucun cas, ces équilibres maintenus ne pourront signifier le retour aux principes du « business as usual » encore considérés comme des impératifs incontournables. Ils pourront par contre supporter, voire inciter des développements quasi-illimités dans la créativité scientifique, artistique, d’expression personnelle dont le coût écologique devrait être réduit au regard des immenses bénéfices sociétaux pouvant en découler.

Cette dernière perspective, un peu idéalisée certes ici mais qui parait envisageable, devrait donner des raisons d’agir à long terme aux militants de la décroissance. 29/07/07


NB Ci dessous, commentaire de Guillaume de Lamérie et ma réponse:

G. de L.:

Une chose me frappe régulièrement dans les articles que je lis autour des questions de l’évolution de l’économie mondiale, de la raréfaction des ressources, de la surpopulation, c’est l’absence totale de prise en compte du fait que la terre n’est pas un système clos ! Rien que dans le système solaire, il existe des ressources colossales de matière première, de surface potentiellement habitable, dont l’exploitation pourrait transformer radicalement la donne actuelle.

Or il me semble que nous sommes actuellement dans une phase de transition, avec l’émergence sur le secteur spatial, y compris celui des lanceurs, d’acteurs privés (le dernier en date, spectaculaire, étant Google) dont la taille financière leur permet d’envisager des projets avec des espoirs de retour sur investissement positif.

L’espace n’étant plus le pré carré des Etats, celui-ci va progressivement passer du statut d’un espace dédié principalement aux applications scientifiques, militaires et aux télécommunications tournées vers la terre à celui d’un espace économique tourné vers l’espace dont l’importance ne pourra que croitre au fur et à mesure que l’espace et les ressources terrestres se raréfierons.

Dès lors, la question qui me semble pertinente à poser est celle de savoir si il est possible d’anticiper de façon plus précise cette évolution :

- L’économie mondiale sera-t-elle capable de trouver et de concentrer les ressources nécessaires pour franchir de façon durable (c'est-à-dire économiquement rentable) cette redoutable barrière qu’est l’attraction gravitationnelle terrestre ?

- Quels seront les acteurs privés ou étatiques susceptibles de compter dans la bataille qui se profile ?

- Quelles innovations technologiques en cours de développement ou à venir seraient susceptibles de modifier la donne de façon importante ?

Je suis en grande partie d’accord avec votre article et l’impérative nécessité de reconsidérer nos modèles économique en appuyant notre réflexion sur la rationalité et la démarche scientifique, sous peine de désordre graves. Mais n’envisager notre avenir qu’à l’horizon de notre petite planète me semble à la fois trop réducteur et psychologiquement néfaste !

Réponse de JPB

Merci de votre commentaire. Je suis d'accord avec vous sur le fond. Mais la question que l'on doit poser concerne la vitesse relative des deux courbes qui se croisent, celle de l'augmentation des demandes ne pouvant être satisfaites à long terme sauf désastres et celle de l'arrivée de nouvelles ressources, qui demandent des investissements considérables (inv estissements que bien entendu le privé seul ne pourra pas et ne voudra pas satisfaire). A cette question, même Kurzweil, l'apôtre de la Singuarité, ne répond pas. Je pense que pour laisser du temps aux nouvelles solutions pour se mettre en place, il faudrait dès maintenant réduire les croissances, sélectivement, certes, mais massivement. On en est encore loin.


Retour au sommaire