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Editorial
Pour une Fédération paneuropéenne de l'Atlantique à l'Oural
(aspects scientifiques et technologiques)
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
31/08/2008


Les Européens ont été aveuglés par les manoeuvres américaines et par leurs propres intérêts atlantistes, au point de ne pas se rendre compte que la Russie était en train de changer, y compris sous la direction de Wladimir Poutine. Elle était loin d'être devenue angélique, mais elle était désormais suffisamment fréquentable pour que les stratèges des deux camps puissent envisager cette Europe de l'Atlantique à l'Oural qui est la seule perspective crédible face aux blocs anciens et aux Empires montants.

Dans la chronique de France Culture, La Rumeur du monde, datée du 30/08, deux intervenants de poids, Hubert Védrine et Thierry de Montbrial, ont constaté que l'Europe, une nouvelle fois, face à la crise du Caucase comme d'ailleurs aux autres crises, était incapable d'élaborer des stratégies géopolitiques réalistes. Les Européens, à quelque niveau de responsabilité qu'ils se trouvent, ne savent que réagir à l'évènement, de préférence sur le plan affectif et en se référant à des images du passé. Plus grave encore, ils restent persuadés de la nécessité pour l'Europe de rester dans l'ombre et au service de la politique américaine, sous prétexte d'une appartenance à un « Occident » en partie imaginaire, dont de toutes façons les valeurs et les buts sont définis unilatéralement par Washington.

De ce fait, les Européens sont en train de laisser passer une occasion historique. Le mois d'août 2008 restera sans doute dans l'histoire, comme nous l'avons indiqué dans un article publié par ailleurs ( Regards sur le mois d'août 2008 ) un mois riche en évènements préfigurant certains des futurs grands équilibres géopolitiques autour desquels se construira le 21e siècle. L'Europe avait l'occasion de prouver, face à une Russie qui amorçait avec fracas son retour sur la scène internationale, qu'elle aussi pouvait être, sinon de retour puisqu'elle n'a jamais figuré sur ladite scène, du moins présente en tant que telle. Or elle a, une nouvelle fois, et peut-être pour longtemps, laissé passer son tour.

Si l'Occident dans sa version européenne manque de vision géopolitique, ce n'est pas le cas pensons-nous de la puissance américaine. Les éléments du complexe politico-industriel américain au pouvoir depuis soixante ans, conservateurs radicaux, industriels du pétrole, des technologies d'armements et des médias, personnels politico-administratifs verrouillant l'appareil d'Etat, entretiennent tous une vision géopolitique très précise visant au leadership mondial. Les sciences et les technologies civiles et militaires sont évidemment considérées comme indispensables pour ce faire. Mais tous les ressorts de la diplomatie ou de l'influence médiatique sont également utilisés.

Cette vision a paru générer des erreurs, telles la guerre en Irak. Mais il n'est pas exclu que ces erreurs apparentes n'en soient pas. Elles serviraient en fait une politique de risque calculé, tendant à susciter en permanence des ennemis contre lesquels mobiliser les ressources de la nation. Après Al Qaïda, c'est maintenant la Russie qui joue ce rôle de monstre providentiel. Tout est fait pour provoquer voire déstabiliser ce pays – riche hélas lui aussi en extrémistes - afin de faire renaître les tensions de l'ex-guerre froide, si utiles quand il s'agit de réduire au silence des opposants éventuels.

Or une des caractéristiques de la stratégie américaine à long terme consiste à empêcher que l'Europe ne se rapproche de puissances capables de faire de l'ombre à l'Empire américain. Concernant la Russie, il faut rendre impossible la négociation d'un partenariat stratégique sérieux entre l'Union européenne et celle-ci. L'Europe doit donc rester enfermée dans le cadre de l'Otan, elle-même conçue comme l'instrument permettant d'ouvrir de multiples points de conflits aux frontières de la Russie.

Depuis deux ou trois ans, les Européens ont été aveuglés par les manœuvres américaines et par leurs propres intérêts atlantistes, au point de ne pas se rendre compte que la Russie était en train de changer, y compris sous la direction de Wladimir Poutine. Elle était loin d'être devenue angélique, mais elle était désormais suffisamment fréquentable pour que les stratèges des deux camps puissent envisager cette Europe de l'Atlantique à l'Oural qui est la seule perspective crédible face aux blocs montants, Chine, Inde, monde islamique, ou comme contrepoids à une Amérique toujours impérialiste. Le partenariat à établir aurait pu être très ambitieux. Il aurait visé à terme la constitution d'une fédération paneuropéenne élargie rassemblant la Russie et l'Union européenne stricto sensu.

Eléments pour une alliance stratégique

Une telle alliance n'aurait évidemment été concevable que si l'Union avait rassemblé toutes ses forces, y compris en termes militaires, industriels et scientifiques, pour ne pas dépendre de la bonne volonté de la Russie sa partenaire. Celle-ci, dont les faiblesses sont et resteront considérables, n'aurait sans doute alors vu que des avantages à participer de bonne foi au développement de la nouvelle puissance géostratégique esquissée ici. Des coopérations multiples en auraient découlé, comme celle s'esquissant actuellement dans le domaine spatial.

Il n'est pas difficile de montrer, notamment dans les domaines déterminants des sciences et technologies, les complémentarités considérables existant entre les pays de l'Union européenne et ceux de la Fédération de Russie. La coopération pourrait ne pas se limiter au spatial évoqué ci-dessus. La Russie dispose, on le sait, de ressources énergétiques fossiles et en matières premières industrielles importantes, mais l'exploitation de celles-ci ne suffira pas à assurer sa prospérité. Elle dispose aussi d'un potentiel agricole considérable mais mal valorisé. Elle a conservé des filières industrielles non négligeables, notamment dans le secteur des biens d'équipement et de l'armement, qui devraient cependant être profondément modernisées. Il en est de même de ses laboratoires de recherche appliquée et fondamentale. Sa situation démographique est déplorable et nécessitera qu'elle fasse appel à l'immigration, sans pour autant se laisser envahir.

En échange de coopérations donnant-donnant dans les domaines où la Russie dispose de vecteurs de puissance, l'Europe pourrait apporter à la Russie des contributions au moins aussi importantes que celles attendues de relations avec les Etats-Unis. Citons les sciences et technologies de l'information, de la communication et de la robotique, les biotechnologies (sans doute aussi les nanotechnologies), les sciences de l'environnement et de la protection des écosystèmes, les sciences humaines et sociales. Pour booster tout cela, des formules de soutien à de grands programmes d'infrastructure (énergies renouvelables, équipements de santé, transports, logement, réhabilitation des milieux pollués) pourraient être envisagées. Ces programmes seraient financés en grande partie sur des fonds publics, afin d'échapper au court-termisme des marchés financiers.

Il ne s'agit pas de se cacher les risques que pourrait courir l'Europe dans de telles coopérations avec une Russie dont les organes politiques ont conservé en partie les habitudes de l'ancien régime, où les mafias sont nombreuses, où par ailleurs se développent des tendances mystiques, panslavistes voire néonazies, peu rassurantes. Mais l'Europe, si elle réussissait à se convaincre de la force que lui donnerait une volonté affirmée de puissance technologique et d'indépendance diplomatique, n'aurait rien à craindre pensons-nous des « mauvais côtés » de l'actuelle Russie. Ils se dissoudraient dans la synthèse paneuropéenne envisagée ici.

Est-il encore possible de concrétiser cette vision ? Nous pensons que si les gouvernements en cause sont aujourd'hui trop aveuglés par les manœuvres à court terme pour réfléchir calmement à ce que pourrait être cette future Fédération paneuropéenne, des associations ou Think Tanks convaincus de la justesse d'une telle stratégie pourraient commencer à étudier les options possibles. Elles feraient appel aux géostratèges de bonne volonté qui ne manquent pas, de l'Atlantique à l'Oural ...et au-delà.

* Pour mieux connaître la presse russe, on devrait lire plus systématiquement (en dépouillant évidemment toute naïveté) les textes en français publiés par l'agence RIA Novosti http://fr.rian.ru/

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