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Biblionet

Xavier Saint Martin

L’appareil psychique dans la théorie de Freud. Essai de psychanalyse cognitive
L’Harmattan 2007


Présentation et commentaires par Jean-Paul Baquiast 20/10/2009


 
Présentation
(4e de couverture)

Les sciences cognitives sont à double titre en quête d'intelligence. Tout d'abord parce qu'elles continuent à rechercher les concepts fondamentaux qui permettraient de bâtir une science des fonctions supérieures de l'Homme, d'autre part pour réaliser des systèmes artificiels doués de compétences cognitives comparables à celles dont il fait concrètement preuve. L'ouvrage invite à une traversée de l'œuvre de Freud, pour illustrer à quel point la pensée du père de la psychanalyse était proche, en de multiples aspects, des questionnements contemporains en sciences cognitives, tels que : qu'est-ce que penser? Comment s'origine l'acte de création ? Ce faisant, l'auteur appelle de ses vœux à une coopération étroite entre les psychanalystes et les chercheurs en sciences cognitives, pour fonder les principes auxquels devront obéir les systèmes artificiels intelligents. Au passage, l'ouvrage montre combien l'informatique contemporaine est inapte à doter les machines de telles capacités, ne serait-ce que parce qu'il n'y a pas de pensée sans désir, ni de désir sans corps(1).

Biographie de l'auteur

Xavier Saint-MartinXavier Saint-Martin est né en 1954 en région parisienne. Enfant, sa curiosité naturelle le poussait à comprendre les mécanismes qui régissaient tant son univers humain que matériel. Jeune adulte, poursuivant ce double profil, il a suivi une formation universitaire en Sciences de l'ingénieur, puis en Sciences humaines cliniques et psychanalyse. C'est à ce double titre qu'il étudie depuis plusieurs années les développements contemporains des sciences cognitives. Il est membre de l'Association pour la Recherche Cognitive. Par ailleurs, ingénieur reconnu dans le milieu de l'informatique, Xavier Saint-Martin est l'auteur de plusieurs publications techniques présentées lors de congrès internationaux.

L’auteur recevra les commentaires et critiques aux adresses suivantes : x.stmartin (at) aliceadsl.fr et xavier.saint-martin (at) bull.net

(1) NDLR: Cette remarque mériterait d'être nuancée. Les robots modernes pourront acquérir de telles capacités.

 

Nous ne connaissions pas cet ouvrage, que l’auteur a eu la gentillesse de nous adresser. Bien qu’il soit déjà relativement ancien, à l’aune où évoluent les idées et les techniques, nous pensons utile de le présenter et le discuter à l’intention de nos lecteurs. Il nous permet d’ailleurs de reprendre et le cas échéant modifier quelques uns des commentaires que nous avons fait au livre de Lionel Naccache, dont il parait utile de le rapprocher, bien que les points de vue soient très différents : Le nouvel inconscient, Freud, Christophe Colomb des neurosciences, Odile Jacob 2006. Voir:
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2007/jan/naccache.html

Xavier Saint Martin est tout à fait autorisé pour parler à la fois de Freud et du monde très divers des sciences dites cognitives, puisque sa formation universitaire et professionnelle l’a conduit à pratiquer ces deux grandes catégories de disciplines, y compris en tant qu’ingénieur informatique. Le livre s’inscrit dans une démarche encore assez peu répandue (nous verrons pourquoi) mais qui ne peut manquer d’intéresser nos lecteurs : rappeler ce que furent l’œuvre scientifique et la pratique thérapeutique proposées par Freud, rechercher en quoi la démarche de Freud enrichirait les sciences cognitives, rechercher symétriquement en quoi ces sciences cognitives permettraient d’apprécier la pertinence du freudisme.

Le livre respecte strictement ce programme, puisqu’il est constitué de 2 grandes parties :

1. Eléments de théorie freudienne (assortis d’un grand nombre de citations)
2. Vers une psychanalyse cognitive, où l’auteur, pour donner une base aux propositions qu’il y présente, rappelle sommairement en quoi consistent les sciences cognitives, notamment sous l’angle des outils informatiques permettant de décrire ou simuler le cerveau.

Notons d’ailleurs que la partie essentielle de ses propositions, relatives à la construction d’une psychanalyse cognitive, aurait sans doute méritée d’être individualisée sous la forme d’une 3e partie. Elle est actuellement un peu noyée dans sa seconde partie, alors que le cœur en est résumé dans le graphique des pages 130 et 131, suivi de commentaires. C’est en fait à partir de ces pages que commence ce que nous pourrions appeler le véritable travail de construction proposé par l’auteur. Il ne lui reste malheureusement plus que 13 pages pour le préciser.

Il est vrai que son but est d’abord de corriger ce que les psychanalystes disent de Freud, et de corriger ce que les cogniticiens croient comprendre de lui. Ceci suppose un retour aux écrits de Freud, rarement fait aujourd’hui. L’auteur s’est astreint à cette tâche essentielle, en nous évitant l’effort du travail documentaire correspondant. D’où les 360 citations qu’il présente en fin d’ouvrage. Le lecteur pressé pourra ne pas s’y référer, mais à notre avis, il aurait tort.

Une critique plus sérieuse nous parait mériter d’être faite, concernant les références aux sciences cognitives. Celles-ci sont anciennes, et ne tiennent donc pas compte de la richesse des travaux caractérisant ce domaine. Certes, le livre écrit en grande partie avant 2007 ne pouvait pas citer les publications récentes. Certains des auteurs cités ne nous paraissent donc pas apporter beaucoup de crédit à la thèse. Nous dirions en forme de clin d’œil qu’il est dommage que Xavier Saint Martin n’ait pas connu notre site, beaucoup plus à jour que sa bibliographie. L’auteur nous a confirmé qu’il avait entrepris l’actualisation nécessaire.

Résumé du livre

Après ces préambules, et sans nous arrêter aux détails, essayons de résumer la démarche proposée par l’auteur, visant à construire une psychanalyse cognitive. Quel pourrait en être le but ? Qu’en serait le bénéfice ? Pour Xavier Saint Martin comme pour tous ceux qui s’intéressent aux mécanismes psychiques, il s’agit d’abord d’éclairer un monde dont la complexité ne cesse de nous surprendre. L’objectif est donc scientifique. Il est en priorité de convaincre les cogniticiens que s’ils veulent comprendre comment le cerveau fonctionne, ils ne pourront pas faire l’économie des travaux de la psychanalyse. Plus précisément, Xavier Saint Martin propose une démarche qui viserait comme indiqué ci-dessus à enrichir réciproquement la psychanalyse et les sciences cognitives : montrer comment les intuitions et hypothèses de Freud pourraient enrichir les sciences cognitives et, réciproquement, comment celles-ci, avec notamment leurs nouveaux instruments, pourraient éventuellement confirmer ou infirmer les hypothèses de la psychanalyse.

Réapprendre à connaître Freud

Pour cela, il faut commencer par connaître, ou redécouvrir la richesse de la démarche de Freud et son caractère véritablement scientifique. On peut toujours discuter la question de savoir si la psychanalyse moderne est une science au sens, d’ailleurs très imprécis, donné à ce mot quand il concerne les sciences humaines. Mais à quoi bon? Concernant le travail fait tout au long de sa vie par Freud, le livre consacre un long chapitre, le chapitre 2, à démontrer comment, au vu des critères de son époque, comme d’ailleurs en grande partie au vu des nôtres, Freud s’était comporté en scientifique, afin notamment de mieux illustrer le fonctionnement du psychisme.

Les explications qu’en donnaient à la fin du 19e siècle les psychologues et médecins de l’époque, imbues de préjugés traditionnels voire de croyances mythologiques, avaient en effet perdu tout caractère éclairant. Freud se comporta à cet égard en véritable génie, et en génie courageux, puisqu’il affronta sans hésiter les forces conservatrices qui tenaient, notamment pour conserver leur pouvoir sur les malades, mais aussi plus généralement sur les femmes, les enfants et les pauvres, à dénier toute autonomie aux uns et aux autres. On sait, inutile de développer ce point ici, comment la mise en valeur par Freud de la libido, des pulsions sexuelles, des inhibitions conduisit des millions de personnes à mieux comprendre la société et parfois à mieux se comprendre elles-mêmes.

Nous ne pouvons résumer ici les 80 pages (sans compter les citations présentées en notes) consacrées par le chapitre 2 du livre à analyser ce que l’auteur nomme la théorie freudienne. Il y aborde successivement : 1. La méthode, véritablement scientifique, reposant sur l’observation elle-même inspirée par le déterminisme. 2. La description des entités observables, que l’auteur nomme les inscriptions psychiques (affects, représentations, complexes…). 3. La présentation de la vision associationniste qui est à la base des activités psychiques et de leurs mises en évidence. 4. La présentation de la « défense » en relation avec ce que les psychanalystes nomment les topiques (ou études de la structure mentale) successivement décrites par Freud : conscient/inconscient ; moi/ça ; vie/mort. . 5. La spécificité du sexuel avec ses différentes manifestations : refoulement, transposabilité, symptôme, régression, fixation, traumatisme…et finalement 6. Le rôle du sujet en psychanalyse, y compris en ce qui concerne la cure.

Xavier Saint Martin nous rappelle, à l’occasion de cette présentation, que ces bases théoriques avaient été élaborées à partir d’un nombre considérable d’observations cliniques. Freud y avait procédé avec les moyens dont disposaient la psychologie et la psychiatrie de l’époque, mais l’on sait qu’il s’intéressait beaucoup aux premiers pas de la neurologie et de l’anatomie pathologique. Il aurait vécu 50 ou 100 ans plus tard, sans doute n’aurait-il pas renié les fondements de sa théorie, du moins les auraient-ils fortement enrichis sinon nuancés. C’est bien ce que devraient faire les psychanalystes aujourd’hui.

Vers une psychanalyse cognitive

Cet objectif, qui donne son titre au livre et fait l’objet du Chapitre 3, vise à illustrer la grande proximité des questions posées sur l’appareil psychique tant par la théorie de Freud que par les sciences cognitives. L’ambition de l’auteur, comme il l’indique lui-même, est de faire savoir à la communauté psychanalytique que ses méthodes, concepts et processus expérimentaux pourraient utilement participer aux travaux en cours intéressant les sciences cognitives au sens large, mais aussi les recherches et développements concernant les systèmes artificiels dits intelligents. Plus particulièrement à cette fin, il indique les outils conceptuels et les connaissances factuelles découlant de ces sciences et techniques, que Freud aurait probablement exploités si ces matériaux avaient été disponibles de son temps. L'ambition de l'auteur serait que les successeurs de Freud réalisent ce travail.

Il présente pour cela (sous réserve d’une future mise à jour que nous avons évoquée et qui pourrait aisément être réalisée), les métaphores ou simulations permises par l’informatique et l’intelligence artificielle. Il énumère ensuite les lignes de convergence : établissement des liaisons entre neurones, association, investissement, apprentissage, représentation, mémoire. Il discute enfin les questions liées au fonctionnement du cerveau à partir des structures neurales innées et acquises, la construction du sujet, la catégorisation, les affects et motivations conscients ou inconscients, etc. Le chapitre se termine par un tableau synoptique présentant les bases génétiques et phylogénétiques du psychisme, les entités psychiques, les règles présidant à leurs relations, sur un mode déterministe ou au contraire chaotique, et finalement les conséquences observables en découlant: névroses, psychoses, perversions, avec leurs divers symptômes et manifestations rationalisées.

Quelques réflexions

Le sujet abordé par Xavier Saint Martin est immense, et nous ne pouvons pas ici prétendre l’évaluer avec pertinence. Bornons nous à présenter quelques réflexions rapides.

L’inconvénient de l’apparition d’un grand novateur est qu’elle génère derrière lui d’innombrables disciples. Ceux-ci, par respect, souvent aussi par facilité, pour s’éviter les efforts de nouveaux renouvellements, finissent pas se comporter en véritables gardiens du temple. Ils exploitent les premiers filons mais ils renoncent à en chercher d’autres. On sait à cet égard que si Freud n’avait pas lui-même été avare d’imagination pour décrire les comportements psychiques et leurs antécédents supposés, ses élèves, c’est-à-dire l’immense communauté des psychanalystes de par le monde, ont infiniment compliqué le tableau mais sans le renouveler réellement. La lecture des ouvrages des psychanalystes contemporains ou des articles de revues nous plonge dans une jungle d’entités aux mille nuances, généralement présentées comme découlant des fondations posées par le père de la psychanalyse, dans laquelle on ne peut naviguer ou se retrouver que par l’intercession des spécialistes. Cela porte un grand tort au dialogue interdisciplinaire(1).

Ajoutons que les psychanalystes, imprégnés de leur lutte contre une psychiatrie réductionniste, symbolisée par l’électrochoc et la camisole chimique, se refusent encore à considérer ce que peuvent dire du cerveau et de son fonctionnement non seulement les neurosciences observationnelles, mais aussi la génétique et la biologie évolutionnaire. A plus forte raison veulent-ils encore ignorer les perspectives de l’intelligence artificielle et de la robotique autonome. L’idée qu’un robot puisse faire montre d’affects, complexes, refoulements et pathologies diverses, pourtant sérieusement à l’ordre du jour chez les roboticiens, leur parait relever de l’escroquerie intellectuelle.

La complexité de la jungle des entités étudiées par la psychanalyse(2), à supposer qu’elle ne soit pas principalement destinée à sauvegarder le monopole des psychanalystes sur les cures, rend difficile l’objectif que pourraient selon nous se fixer les sciences cognitives, retrouver derrière chacune de ces entités un mécanisme génétique, neurologique ou culturel susceptible d’être identifié et analysé avec leurs méthodes et leurs instruments. Des tentatives ont été faites récemment, sous le concept notamment de neuro-psycho-analyse, mais elles ne semblent pas avoir donné de résultats probants.

Un certain nombre de neuroscientifiques se sont demandés si les comportements et symptômes identifiés par Freud tout au long d’une œuvre de 50 ans correspondent à des « observables » de caractère durable sinon universel. Ils pourraient en ce cas aujourd’hui encore être effectivement observés et analysées avec les outils modernes des sciences cognitives. Il en serait de même des causes ou déterminismes qui seraient à la source de ces comportements et symptômes. Ainsi, pour prendre un exemple excessivement simpliste, des façons d’être telles que celles qualifiées de perversions ou, au contraire, de refoulements pourraient être imputées à la combinaison (stochastique) d’un certain nombre de mécanismes générateurs dont l’on pourrait trouver une trace dans des sécrétions endocriniennes, des observations en imagerie cérébrale, voire en amont dans l’expression de certains gènes.

L'imprécision des concepts freudiens

Malheureusement, pour cela, les observations éventuelles se heurtent à l’imprécision des concepts freudiens. Entendons-nous. Il ne s’agirait pas de nier ce que chacun peut constater, que les individus sont constamment victimes d’aberrations psychiques telles que le délire de persécution, les obsessions et addictions, les dépressions et autres névroses. On ne nierait pas non plus l’existence de phénomènes dont chacun est témoin, à commencer dans son propre psychisme, tels que les rêves, les oublis, les défenses contre le déplaisir, etc. Il s’agirait par contre d’en rechercher les causes dans le monde infiniment complexe et encore mal exploré du fonctionnement du cerveau « incorporé » dans un corps doté de centaines de capteurs et effecteurs portant tout autant sur l’intérieur que sur l’extérieur. Que resterait-il alors de la « belle simplicité » des concepts freudiens ? Répétons une nouvelle fois que si Freud avait vécu aujourd’hui, il n’aurait sans doute pas refusé de voir cette complexité, ni rejeté les mises à jour doctrinales qui en auraient découlé.

C’est ce qu’explique fort bien le livre de Lionel Naccache précité, à propos de l’inconscient dont on sait le rôle essentiel pour Freud et ses disciples : l’inconscient tel que décrit par ces derniers (il y a presque 100 ans maintenant), n’existe (vraisemblablement) pas. L’inconscient constitue pourtant ce que l’on pourrait qualifier de fonctionnement par défaut de tous les organismes vivants. Mais il n’a pas grand-chose à voir avec l’inconscient freudien. Que serait alors l’inconscient freudien ?

Les organismes vivants fonctionnent essentiellement sur le mode inconscient du fait que les opérations mentales accédant à l’espace de travail conscient identifié chez les animaux supérieurs sont extrêmement rares (et ne disposent généralement pas des propriétés généralement prêtées à la conscience par le sens commun). Si l’on veut comprendre ce qui se passe sur le mode inconscient dans le corps et le cerveau d’un chien ou d’un humain, il faut mettre en œuvre les instruments d’analyse de plus en plus perfectionnés fournis notamment par la pharmacologie et l’imagerie cérébrale fonctionnelle. Mais il s’agit alors de recherches considérables, qui n’intéressent que peu les organismes de financements (sauf peut-être les militaires). Raison de plus pour ne pas partir sur de mauvaises bases, autrement dit ne pas s'appuyer sur des hypothèses freudiennes dont la plupart ne sont plus considérées comme scientifique, c’est-à-dire vérifiables et falsifiables.

Prenons un exemple simple tiré de la météorologie. Traditionnellement, les agriculteurs et marins constataient que des vents différents se succédaient, avec des caractères qu’ils avaient bien identifiés. Mais ils avaient attribué les causes de ces vents à des conflits entre divinités, le timide Zéphyr affrontant le rude Borée, sous l’œil sourcilleux de Jupiter tonnant, maître des Dieux et des hommes. Si les météorologues modernes, dotés de tous les instruments perfectionnés dont ils disposent, avaient conservé cette dramaturgie, ils n’auraient pas identifié les vrais acteurs qui sont les mélanges d’air chaud et froid au sein des couches atmosphériques. Certes, lorsqu'un prévisionniste veut se faire comprendre d’un public non expert, aujourd’hui encore, il fait appel aux divinités traditionnelles (sauf à les remplacer par des concepts mythologiques identifiés dans le ballet des cartes météorologiques télévisuelles par des conflits entre D (la méchante dépressions) et A (le gentil Anticyclone). Mais il ne se prend pas au mot et sait bien qu'élucider les déterminismes chaotiques du climat nécessite d’autres concepts et d’autres approches.

A la question sempiternelle de savoir si la psychanalyse est ou pourrait devenir une science, nous serions donc tentés pour notre part de répondre qu’elle ne pourrait le devenir, sous la forme d’une psychanalyse cognitive, qu’en soumettant à la critique des sciences cognitives et de nombreuses autres sciences, l’ensemble des concepts et des observables à partir desquels elle s’efforcerait de proposer des lois. On peut évidemment considérer que la psychanalyse doit être traitée comme d’autres sciences humaines et sociales : sciences économiques, sciences de l’organisation, histoire, voire même médecine, à qui l’on ne demande pas de se confronter aux épreuves imposées aux sciences dites dures, incluant la biologie. Mais dans la mesure où l’on voudrait la mettre à l’épreuve d’instruments émanant de ces sciences dures, il faudrait bien en accepter les contraintes(3).

L'ambiguité des instruments d'observation

Cela ne veut pas dire que ces sciences cognitives elles-mêmes ne devraient pas être critiquées du point de vue épistémologique. Il n’y a pas de raison de leur faire une confiance absolue. Développons un peu ce point. On nous objecte souvent, dans cette revue, que les techniques de l’imagerie fonctionnelle, notamment la fameuse IRM(f), sont des instruments comme les autres, autrement dit marqués des mêmes limites que l’épistémologie critique détecte à juste titre dans toute observation instrumentale, que ce soit en science macroscopique ou en physique microscopique. Elles ne font pas apparaître un réel existant en soi, mais ce que certains nomment une entité-objet résultant de la relation, toujours révocable, entre un infra-réel non qualifiable en soi, un instrument et un observateur/acteur. Autrement dit, l’image des aires neurales activées lors d’un comportement donné ne correspond pas vraiment à ce qui se passerait dans le cerveau selon la « narration » qui en est faite par les neuroscientifiques, mais à ce que l’observateur et son instrument peuvent et veulent détecter. D’autres instruments d’ailleurs, non encore réalisés, pourraient faire apercevoir d’autres choses et susciter d’autres « narratives ».

Ces réserves cependant ne signifient pas pour nous qu’il serait impossible de faire de la psychanalyse cognitive proposée par Xavier Saint Martin une véritable science. Elles signalent nous semble-t-il l’immensité des chantiers qu’il faudrait ouvrir, puisqu’il faudrait à la fois critiquer tous les concepts de départ, empruntés à Freud ou importés plus récemment dans la psychologie, notamment à partir de la psychologie évolutionnaire, et les méthodes permettant d’en justifier la pertinence à partir de l’observation des corps et des cerveaux du monde animal. L’importance de la tâche ne serait pas à elle seule une raison pour ne pas l’entreprendre. Disons seulement qu’il ne faut pas s’illusionner. Comme rappelé plus haut, ces objectifs n’intéressent pas vraiment, aujourd’hui, ni les décideurs de la science, ni les citoyens. Ceux-ci se satisfont fort bien des explications fournies par les religions et par les astrologues.

La psychanalyse cognitive en tant qu’instrument pour la cure.

Cette question n’a pas été retenue, nous l’avons indiqué, pour Xavier Saint Martin, parce que débordant selon lui du champ de ses compétences. Nous pouvons cependant en dire un mot ici, sans l’aborder au fond. La plupart des psychanalystes, comme ceux des patients qui acceptent de supporter les sacrifices en temps et en argent qu’implique une cure, ne se préoccupent pas de savoir si la psychanalyse est ou non une science, car cette question n’aurait pas pour eux d’intérêt pratique. Ce qui compte, tant pour les soignants que pour les patients, est que la psychanalyse soulage. Mais soulage-t-elle ?

On pourrait discuter interminablement des conditions dans lesquelles intervient le remède apporté par la cure psychanalytique traditionnelle, pratiquée depuis près de cent ans maintenant sous des formes peu différentes par la communauté des psychanalystes, qu’ils soient ou non docteurs en médecine. Les patients véritablement guéris, se reconnaissant comme tels ou non, sont rares. Cependant, en dehors de cas désespérés, enfermés dans des névroses récurrentes, il semble bien que les résultats des traitements soient plutôt favorables. Que demander de mieux ?

Les sciences cognitives se devraient de rechercher le pourquoi de tels résultats. Le font-elles sérieusement ? Ce n’est pas sûr. En dehors d’elles, beaucoup de médecins et psychologues font valoir que ce qui soulage les maux psychiques est la possibilité pour ceux qui en souffrent de s’en ouvrir à des oreilles compatissantes. Ceci souvent de préférence en présence d’un public que l’on pourra émouvoir ou avec qui partager ses émotions. D’où le succès des innombrables consultations de psychothérapie, des groupes de soutien psychologique, des émissions de télé-réalité. D’où aussi le succès de ce que les psychologues sont bien obligés de considérer comme des dérives : confessions en public dans des méga-churches, séances d’hallucination plus ou moins sectaires, exorcismes, etc. Il s’agit d’un effet proche de l’effet placebo, dont on ne peut contester l’intérêt en pharmacie et qui reste encore mystérieux. Il s’agit d’un beau sujet d’étude, tant pour les sciences cognitives que pour la psychanalyse.

Quant à la question évoquée plus haut, celle de savoir si une approche psychanalytique pourrait « guérir » les robots évolutionnaires complexes en cours de développement (sous le nom générique de « systèmes cognitifs ») des diverses anomalies comportementales qu’ils pourront manifester, la réponse parait affirmative. Bien que le thème ne soit pas encore d’actualité, il le deviendra vite. Les approches relativement globales de la psychothérapie et de la psychanalyse, visant à prévenir ou guérir les troubles, même lorsque l’on ne sait pas bien ce qui se passe « au fond de la machine », trouveront là un emploi utile. Ceci pourrait en retour (horresco referens) entraîner quelques retombées utiles dans le traitement des humains.

Ajoutons, pour évoquer le vieux conflit entre psychanalyse et psychiatrie, en le mettant au goût du jour, que beaucoup de praticiens font à la psychanalyse, comme en général aux psychothérapies, le reproche de faire perdre beaucoup de temps aux patients en difficulté, alors que l’administration de drogues calmantes ou euphorisantes pourraient avoir le même effet. Il s’agit d’une question que nous n’aborderons pas ici, mais qui est, qu’on le veuille ou non, sous-jacente à l’appel aux sciences cognitives et à leurs applications en psychiatrie. Aujourd’hui, des expériences montrent par exemple que des variations infimes dans les taux d’adrénaline ou de sérotonine peuvent transformer radicalement un individu tranquille en individu agressif ou réciproquement. Ceci dit, on admettra facilement que la conjonction de méthodes biochimiques et de méthodes psychologiques devrait donner de meilleurs résultats qu’une approche unilatérale.

Finalement, que dire relativement à l’efficacité thérapeutique de la psychanalyse ou d’une future psychanalyse cognitive ? Ce thème, répétons-le, a été volontairement exclu du livre de Xavier Saint Martin, mais nos lecteurs ne manqueront pas de s’y intéresser. On peut penser que, de même que le météorologue n’a pas besoin de connaître les secrets de la dynamique des fluides pour juger de la sévérité d’un épisode dépressionnaire survenant dans la vie quotidienne, des observations barométriques lui suffisant généralement, le psychanalyste peut se satisfaire dans ses relations avec le patient des concepts encore fonctionnellement utilisables retenus par la profession à la suite de Freud, pulsions sexuelles, libido, refoulement, etc., Il y fera allusion avec son patient. Celui-ci « hallucinera » à leur sujet et s’en trouvera généralement bien.

Le soignant devrait-il alors s’engager dans les considérations complexes résultant de l’appel aux sciences cognitives évoquées précédemment ? Ni lui ni le patient n’en tireraient (sauf cas graves) de bénéfices immédiats. S’il fallait rechercher les traces de telles « pulsions » dans les bases neurales ou dans le génome du patient, avec l'instrumentation lourde nécessaire, il ne s’agirait plus alors de cure mais de recherche. Le coût en serait évidemment modifié.

Conclusion

Compte-tenu de la richesse des perspectives ouvertes par le livre de Xavier Saint Martin, nous ne pouvons qu’en conseiller la lecture. Bien plus, si lui-même, s’associant avec d’autres chercheurs partageant son approche, voulait préciser le contenu de la psychanalyse cognitive qu’il propose, nous serions heureux d’en faire ici l’écho.

Notes
(1) Nous ne pouvions pas ne pas citer ici Le livre noir de la psychanalyse, Sous la direction de Catherine Meyer, 2005, Les Arènes. Il s’agit d’un corpus d'articles de plus de 800 pages dont l'ambition affichée est de remettre en cause les théories et de souligner les échecs de la psychanalyse. Ce livre, paru en septembre 2005, rassemble une quarantaine d'auteurs de différentes nationalités et de différentes spécialités : historiens, psychiatres, philosophes. On l’a suspecté d’être une publicité cachée pour d’autres pratiques thérapeutiques.
(2) Voir le Vocabulaire de la psychanalyse,
de Jean-Bertrand Pontalis, Jean Laplanche et Daniel Lagache , Presses Universitaires de France - PUF; 3e édition (novembre 2004) .
(3) Sur la question de savoir si la psychanalyse est ou non une science, voir l'article de Marc Jeannerod et Nicolas Georgieff (référence proposée par Xavier Saint Martin) http://www.isc.cnrs.fr/wp/wp00-4.htm


 

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