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Editorial
La nouvelle course aux armements est-ouest
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
21/11/2009


Dans la compétition entre grands ensembles économiques pour la maîtrise des filières dites vertes, la Chine (pour ne pas mentionner l'Inde) est en train de prendre une avance considérable sur les Etats-Unis (pour ne pas mentionner l'Europe). Il s'agit d'une nouvelle course mondiale aux armements.

Un article de Robert F. Kennedy*, fils du sénateur récemment décédé, paru dans le Huffington Post, formule à l'intention des lecteurs américains une constatation de bon sens. Une constatation souvent faite dans nos colonnes et que les Européens devraient, à notre avis, méditer. Les gisements de productivité et de croissance durables pour le futur résident moins dans les industries et technologies traditionnelles que dans celles liées aux nouvelles technologies dites vertes. Or dans la compétition entre grands ensembles économiques pour la maîtrise des filières vertes, la Chine (pour ne pas mentionner l'Inde) est en train de prendre une avance considérable sur les Etats-Unis (pour ne pas mentionner l'Europe).
Une véritable course aux armements est désormais lancée, analogue à celle ayant opposé au siècle dernier les Etats-Unis et l'URSS dans les domaines de l'espace et de la bombe atomique. Elle oppose désormais la Chine et le reste du monde. Les Etats-Unis dans cette course sont en train de prendre un retard inquiétant, en contradiction avec leur réputation d'excellence technologique.

Voyons d'abord les faits. Nous ferons ensuite quelques commentaires.

La Chine prend la tête

Même si la Chine base encore une grande partie de ses exportations et de sa croissance sur des productions industrielles de qualité moyenne ou basse, elle est en train d'acquérir des compétences industrielles et de recherche qui la mettront en état d'inonder le monde avec des produits de haute technologie. Ceux-ci seront exportés à des prix très compétitifs compte tenu des bas coût de la main d'œuvre locale, fut-elle très qualifiée. La Chine se donnera ainsi en quelques années la maîtrise quasi monopolistique de ces nouveaux marchés. Ceci ne pourra que renforcer son poids politique, bien plus efficacement que ne le feraient des dépenses militaires du type de celles dans lesquelles les Etats-Unis ont acquis une maîtrise incontestable. Les Etats-Unis (comme l'Europe) dépendront alors des importations vertes chinoises bien plus étroitement qu'ils ne dépendent des importations de combustibles fossiles.

L'article de Robert Kennedy précise que la Chine investit actuellement dans les technologies vertes autant sinon davantage que dans les dépenses militaires, à hauteur de centaines de milliards de dollars annuellement. 38% de l'enveloppe consacrée cette année à la relance (stimulus package) servira à financer les énergies renouvelables et l'amélioration des réseaux de distribution (contre 12% du programme de relance décidé récemment par Barack Obama). En 2013, les technologies vertes représenteront 15% du PNB chinois.
En matière d'aérogénération, la Chine multipliera par 12 les capacités de production, tandis que celles intéressant le solaire seront augmentés de 20.000% vers 2020. Les chiffres correspondants sont pour les Etats-Unis de 2 et 33%.

Dès maintenant, les efforts entrepris bénéficient aux industriels chinois des domaines concernés. Dans celui des panneaux solaires, des produits chinois de bonne qualité et à bas coût commencent à inonder les marchés américains et européens. Les industriels occidentaux qui comptaient sur ces nouveaux créneaux pour créer des milliers d'emplois se retrouvent en difficulté, sinon en faillite. C'est le cas de BP Solar, Evergreen et General Electric, ainsi que des centaines de petits producteurs plus petits, qui n'ont d'autres ressources que délocaliser en Asie leurs usines existantes ou projetées. Ainsi le leader américain du solaire, Applied Materials, annonce la création de la plus grande implantation de recherche sur le solaire en Chine. A l'inverse, la plus grande installation solaire installée aux Etats-Unis, à la base aérienne Nellis dans le Nevada, a été réalisée par le consortium chinois Suntech Power Holdings.

Dans le domaine des éoliennes, les Etats-Unis avaient cru en 2008 prendre la première place des investisseurs, grâce à des industries qui employaient déjà plus de main d'oeuvre que les industries charbonnières. Mais aujourd'hui, parmi les 5 plus grandes entreprises mondiales dans le secteur de la turbo-génération, une seulement est américaine, les 4 autres chinoises. Elles s'emparent déjà du marché américain, en produisant en partie leurs matériels aux Etats-Unis même, mais au bénéfice principalement de l'emploi chinois. C'est ainsi que le Shenyang Power Group a signé un contrat qui en fait le fournisseur exclusif d'un grand projet de fermes éoliennes dans le Texas, lequel créera 2.400 emplois en Chine même, contre seulement 400 aux Etats-Unis. Au-delà de l'énergie, les mêmes tendances s'annoncent dans le domaine des batteries et des véhicules électriques, ainsi que dans les moteurs à explosion peu consommateurs.

Alors qu'aux Etats-Unis les lobbies traditionnels du pétrole, du charbon des industries mécaniques et de l'armement ont encore toute la faveur du Congrès, selon Robert Kennedy, personne ne veut voir que le nouveau compétiteur mondial dans la course aux armements et la domination du monde qui s'engage n'est pas ce que l'on nomme encore la Chine Rouge (Red China), mais la Chine Verte (Green China). Le gouvernement fédéral encourage cet aveuglement, puisqu'il se refuse encore à rendre obligatoire des engagements chiffrés en matière de production de CO2 et d'économie d'énergie.

Commentaires

Ces faits illustrent des réalités que bien peu d'économistes occidentaux semblent encore refuser de voir :

- Les technologies avancées ne sont plus le monopole des vieilles économies industrielles mais deviendront celui des grandes économies émergentes (Chine, Inde, éventuellement Brésil). C'est déjà le cas des technologies vertes, mais le sera de plus en plus de celles de l'information et du calcul, domaine américain d'excellence.

- Dans ces pays, la domination montante des industriels high-tech et verts résulte d'un mélange subtil entre libéralisme et dirigisme. Le libéralisme joue notamment en matière d'emploi de la main d'œuvre locale, qui ne bénéficie encore d'aucun des avantages sociaux obtenus aux Etats-Unis et en Europe. Ceci leur donne un plus de compétitivité inépuisable en termes de coûts finaux. Le libéralisme joue aussi en ce sens que les Etats asiatiques ne refusent pas les implantations locales de filiales émanant de firmes high tech occidentales, à condition que celles-ci respectent les normes et lois locales (notamment en termes d'emplois). Ces implantations ne sont pas considérés comme obérant la souveraineté nationale dans des secteurs stratégiques, car elles sont très contrôlées, notamment en termes d'emplois locaux et de transferts de bénéfices. Elles sont toujours à la merci d'une renationalisation de fait ou de droit.

A l'inverse, l'ouverture des marchés occidentaux est exploitée à plein. Les firmes high tech asiatiques n'hésitent pas à s'implanter en Occident pour y vendre leurs produits. Mais ce faisant, elles y pratiquent une véritable économie coloniale, en important des éléments entiers réalisés chez elles et limitant les recrutements locaux à ce que l'on nommait jadis la main d'œuvre tournevis.

- Plus généralement, le dirigisme politique et économique émanant des grands Etats émergents s'exerce à plein. Les investissements publics bénéficiant d'une épargne forcée sur les consommateurs intérieurs permettent aux groupes industriels de se procurer à l'étranger les meilleures technologies et les meilleurs ingénieurs, en attendant d'être capable de s'en passer. C'est par milliards de dollars que coulent les investissements technologiques (à comparer aux 50 misérables millions du grand emprunt français). Une politique subtile de politique monétaire (taux de change), de protectionnisme et d'ouverture, orchestrée par les Etats, protège les exportations et les importations, sans s'encombrer de précautions diplomatiques. En permanence, les objectifs correspondants aux stratégies élaborées dans le secret des gouvernements sont réévalués et ajustés en fonction des résultats. Seul compte le succès final.

- Dans le cas particulier des relations entre Chine et Amérique, comment interpréter le fait que les bénéfices provenant des biens de consommation chinois achetés par les consommateurs américains sont en partie réutilisés par le Trésor chinois afin de consentir des prêts au Trésor fédéral, servant en dernier ressort à permettre aux Américains de continuer à acheter chinois.?
Qui est gagnant et qui est perdant ?
Pour le gouvernement américain, comme le montre bien la prudence de Barack Obama dans ses relations avec la Chine, il s'agit d'un mal nécessaire. Il est nécessaire car il permet de maintenir un minimum de consommations bon marché aux Etats-Unis. Mais c'est un mal car il enchaîne politiquement les Etats-Unis à la Chine, celle-ci pouvant à tous moments cesser d'acheter des dollars et provoquer l'effondrement de la zone dollar toute entière. La Chine y perdrait quelque 800 milliards de valeurs nominales mais elle conserverait les industries construites les années précédentes avec l'aide des revenus des acheteurs américains. Sans envisager cette situation extrême, on ne peut que constater là un aspect des relations de type colonial bénéficiant à la Chine. Le consommateur américain travaille non au profit des industries de son pays mais au profit des industries du pays concurrent. Chaque jour qui passe accroît sa dépendance.

- On fera valoir que tout ce qui précède n'est pas exempt de points noirs au détriment des Chinois : corruption des administrations, principalement au niveau régional, mauvaises conditions d'hygiène et pollutions, sans mentionner les bas niveaux des salaires, y compris ceux des cadres, dépendance enfin à la bonne volonté et aux ressources des pays acheteurs, Etats-Unis et Europe en priorité. Si ces derniers décidaient de fermer leurs marchés et de ne plus emprunter pour consommer, beaucoup des entreprises high-tech asiatiques seraient en grande difficulté, compte tenu de l'étroitesse des marchés intérieurs. Mais il s'agirait d'un casus belli devant lesquels les Occidentaux reculeraient. On l'a vu aux propos plus que prudents tenus par Barack Obama lors de son dernier séjour à Pékin. De plus, ces industries pourraient repartir au profit du marché intérieur ou d'autres marchés dans les pays pauvres, grâce à des plans de relance adéquats.

Comment faire pour sortir de l'étranglement ?

Le mécanisme exposé ci-dessus, par lequel la Chine se met en posture de gagner la nouvelle course aux armements qui l'oppose aux Etats-Unis, ne pourra pas durer indéfiniment. La raison très simple en est que les Etats-Unis ne pourront pas continuer à s'endetter pour acheter les produits chinois high tech et verts, sans produire en contrepartie, avec leurs propres ressources, un montant équivalent de produits high tech et verts. Seules ces productions leur permettront de couvrir en partie leurs besoins intérieurs et aussi d'exporter dans le reste du monde afin de financer les importations.

Si le pseudo-équilibre actuel ne dure pas, que se passera-t-il ? Selon non, ou bien les Etats-Unis accepteront le statut d'un véritable peuple colonisé, dominé économiquement et politiquement par la Chine et vivant des miettes de la puissance de cette dernière...ou bien ils réagiront. Ils n'en prennent pas encore le chemin, nous l'avons vu, cependant nécessité fera loi. Mais réagir supposera une véritable révolution culturelle et politique. Il leur faudra accepter les risques de casus belli évoqués ci-dessus et mettre en place une véritable économie de guerre : fermeture des frontières, au moins sous couvert de réciprocité, aux flux de marchandises et aux capitaux étrangers ; installation d'un gouvernement économique fort assurant épargnes forcées, investissements stratégiques et sans doute aussi suppression de l'économie de marché dans de nombreux secteurs sensibles ; renforcement massif des investissements publics de recherche et de production...

Cependant, si face aux concurrences asiatiques les Etats-Unis décidaient de relancer leurs productions et leurs recherches high tech dans le domaine de l'économie verte, ils bénéficieraient d'un acquis intellectuel, industriel et scientifique encore considérable, résultat de 50 années de « global dominance » et de grands programmes de développement, notamment dans le spatial et la défense. Ils auraient donc des chances de ne pas être submergés par la Chine.
Dans la meilleure des hypothèses pourrait alors s'établir la domination du monde à 2, autrement dit le G2, que semblait recommander Barack Obama à Pékin et dont les Chinois ont clairement fait entendre qu'ils ne voulaient pas. Les Chinois préféreraient certainement dominer seuls. Pour le moment, ils en prennent le chemin et ne voient pas l'avantage de faire des concessions, si le reste du monde et notamment les Etats-Unis se laissaient faire.

Qu'en sera-t-il de l'Europe dans cette nouvelle course aux armements ? Y jouera-t-elle un rôle aussi passif que durant la course entre les deux grands, Amérique et Russie, en matière d'armements nucléaires et spatiaux ? Elle pourrait ne pas le faire. Les solutions esquissées ci-dessus concernant les Etats-Unis pourraient aussi être retenues par l'Europe. Les sacrifices à consentir seraient bien plus grands, compte tenu du retard de la plupart des pays européens, non seulement dans les technologies vertes (atome et spatial excepté) mais dans les autres technologies de puissance, informatique et télécommunication notamment. Mais les enjeux sont les mêmes : réagir ou disparaître. Les gouvernements et les populations européennes s'en rendront-ils compte ? Cela ne semble pas être le cas aujourd'hui.

* Article de Robert F Kennedy
http://www.huffingtonpost.com/robert-f-kennedy-jr/the-new-arms-race_b_364211.html

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