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| Editorial
2
Transformer
les scientifiques en zombies sans histoire ?
par
Jean-Paul Baquiast et al.
11/12/2009
|
Source:
img.dailymail.co.uk/.../ZombieWalk_468x604.jpg
Le
zombie est une entité à visage et comportement
apparemment humains, mais incapable de la moindre émotion
et du moindre jugement. Le système capitaliste
libéral étroitement productiviste qui domine
encore l'ensemble du monde, à l'ouest comme à
l'est, au nord comme au sud, n'a pas besoin de scientifiques
capables de penser et de se souvenir. Il suffit qu'ils
puissent résoudre, le plus rapidement et le plus
économiquement possible, les questions bassement
techniques se posant aux grands systèmes de pouvoir
en compétition pour dominer le monde.
Les
scientifiques n'ont donc pas à faire de politique,
ce serait du temps perdu. Par conséquent ils n'ont
pas besoin de connaître l'histoire politique, qui
pourrait les conduire, comme dit le langage courant, à
« faire des histoires » c'est-à-dire
faire des rapprochements mal venus entre les leçons
du passé et les événements d'aujourd'hui.
Certains scientifiques ou techniciens, quelles que soient
leurs spécialités, refusent de se laisser
ainsi traiter en outils. Ou, du moins, ils s'y essaient.
C'est le cas de nos amis britanniques du groupe SGR, Scientists
for Global Responsability (http://www.sgr.org.uk/)
à qui nous donnons à l'occasion la parole.
Beaucoup travaillent pour la défense, mais ils
tiennent à conserver leur liberté d'expression.
En
France, le président et la majorité actuellement
au gouvernement, sans expliquer clairement aux scientifiques
qu'ils n'ont pas à s'intéresser à l'histoire
parce que celle-ci serait la source de critiques politiques
mal venues, semblent avoir décidé de passer
le même message subliminal à la totalité
de la nation, étudiants en sciences et scientifiques
compris. Quelles que soient les raisons invoquées,
tenant notamment à l'encombrement des programmes
en terminale scientifique, la décision d'en exclure
l'histoire est lourde de sous-entendus. Elle fait partie
de l'entreprise générale de décervèlement
de la nation actuellement en cours.
Bien
évidemment, ce ne sont pas 2 heures de plus ou de
moins avant la fin des études secondaires qui rendront
les étudiants en sciences et technologies aveugles
aux réalités politiques. Néanmoins
le message reste fort. L'histoire relève des sciences
humaines. Les sciences humaines constituent des pertes de
temps voire des foyers de contestation. Donc, vous, qui
êtes ou serez des professionnels sérieux, garder
le nez sur vos guidons, sinon la machine déraillera.
Ce
message est évidemment scandaleux, lorsqu'il s'adresse
à des jeunes qui peuvent se laisser impressionner.
Mais il l'est encore plus du fait que, finalement, il
semble aussi s'adresser à l'ensemble des scientifiques,
de tous âges et de toutes disciplines. Comme si
la science, appliquée ou fondamentale, n'avait
pas besoin de connaître l'histoire. Le propre même
de la recherche, le propre même des applications
réussies, suppose une connaissance historique approfondie
des découvertes et des conditions dans lesquelles
elles ont été reçues (et souvent
détournées) par les milieux et forces politiques
dont elles étaient contemporaines. Au plan académique,
et, risquons le mot, épistémologique, elles
supposent également le retour aux sources et leurs
critiques, c'est-à-dire un véritable travail
d'historien.
Le
temps n'est plus certes où il fallait posséder
sur le bout des doigts Aristote – et la Bible –
pour être reconnu au sein des communautés
savantes. Mais aujourd'hui celui qui arrive vierge
de toute connaissance en histoire des sciences et en histoire
générale se condamne à être
une proie passive pour de multiples récupérations
commerciales, idéologiques et religieuses.
Mais
c'est sans doute ce à quoi rêve le système
de déstructuration qui est le nôtre.