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Economie
politique
No Low Cost. Contre la course aux petits
prix
par Jean-Paul Baquias et Christophe
Jacquemin - 13/12/2009
No Low Cost par Bruno Fay et Stéphane Reynaud,
Editions du Moment 2009
Cet
ouvrage bien reçu par le public, dénonce l'hypocrisie
des pays riches qui délocalisent leurs productions
polluantes dans les pays pauvres, au prétexte d'obtenir
les prix les plus bas possibles pour leurs consommateurs.
Reste à savoir comment sortir de ce piège,
dont souffrent tout autant les pays pauvres que les pays
riches. La question n'est pas vraiment posée au sommet
de Copenhague. Reprenons ici quelques propositions de bon
sens, déjà dans l'air mais peu entendues encore.
Bruno
Fay et Stéphane Reynaud ont publié une présentation
de leur thèse dans Le Monde du 12 décembre
2009. Nous en extrayons les passages les plus significatifs
suivants :
«
D'un côté, il y aurait les bons, entendez les
pays développés engagés dans la lutte
contre le réchauffement climatique : l'Union européenne,
les Etats-Unis depuis peu. De l'autre, les renégats
: la Chine, l'Inde et les Etats dits salissants, accusés
de tous les maux. Une vision du monde simpliste qui passe
à côté de l'essentiel : l'Inde et la
Chine émettent des gaz à effet de serre pour
fabriquer nos jouets, pour cultiver nos légumes.
La course aux bas coûts, la folie low cost, ne délocalise
pas seulement les emplois. Elle délocalise aussi
nos propres pollutions...
«
Les exportations alimentaires de la Chine vers la France
ont augmenté de 44 % entre 2005 et 2007. En 2008,
la France a importé 411 millions d'euros d'aliments
chinois. Une asperge sur deux vendue dans l'Hexagone est
"made in China", car quatre fois moins chère
à produire du côté de Shenzen que sur
les rives de la Méditerranée. En deux ans,
les importations de meubles chinois ont bondi de 54 %.
«
Drapés dans notre bonne conscience, nous refusons
de voir que nous sommes les premiers producteurs de CO2
en nous ruant sur les étalages de tee-shirts à
2 euros, en achetant des tomates à 1 euro le kilo
ou en prenant l'avion pour passer des vacances à
Saint-Domingue à 299 euros la semaine.
«
Nous sommes entrés dans une spirale de consommation
hystérique. Pour répondre à nos besoins,
les entreprises ont délocalisé leur production.
Et tant pis si cette production à bas coût
est polluante, puisqu'elle pollue loin....
«
...Le consommateur low cost, paradoxalement présenté
comme un "consommateur intelligent", préfère
ne pas se poser de questions. Est-il raisonnable qu'un jean
bon marché parcoure en moyenne 70 000 km avant d'être
vendu à Paris ou à Limoges ?
«
Doit-on accepter que la production d'une tomate marocaine,
du côté d'Agadir, entraîne l'assèchement
des nappes phréatiques locales et des bouleversements
irréversibles sur le milieu naturel ? ...
«
Nous préférons croire à la magie low
cost, imaginer qu'il est possible de produire la même
voiture ou la même robe pour un coût dix fois
moins élevé sans impact supplémentaire
sur l'état de la planète. En vérité,
le miracle low cost n'est qu'un mirage. Le consommateur
à bas coût est le premier responsable du réchauffement
climatique, incapable de voir que son comportement est suicidaire."
Notre
appréciation
Ce
ne sont pas seulement les consommateurs des pays riches,
recherchant des produits et services à des prix toujours
plus faibles, qui sont les seuls responsables du désastre
dénoncé par nos auteurs. Il faut voir que
l'on ne sortira pas facilement du piège du Low Cost,
car les intérêts qui en tirent profit sont
bien plus forts politiquement que ceux qui en souffrent.
Les manifestations en faveur de la lutte contre le réchauffement
climatique ne suffiront pas. Ce serait une véritable
révolution politique et économique qui s'imposerait,
à la fois au niveau des pays riches et des pays pauvres.
Qui
tire profit du Low Cost, sous ses diverses formes ? On doit
en premier lieu mentionner les gouvernements. Ceux des pays
riches donnent à leurs consommateurs l'impression
qu'ils se battent pour leur pouvoir d'achat en encourageant
la baisse des prix à la consommation. Ceux des pays
pauvres donnent à leurs entrepreneurs et aux salariés
de ceux-ci (à 2 dollars/jour) l'impression qu'ils
se battent pour la croissance des économies nationales,
en encourageant les délocalisations d'activités
provenant des pays riches.
Mais
il faut mentionner d'autres profiteurs, quasiment intouchables
car très influents sur le plan politique. Il s'agit
des industriels, transformateurs, transporteurs et réseaux
de grande distribution des pays riches, qui s'insèrent
dans la chaîne de la délocalisation ou de la
course à la réduction des coûts, en
y prélevant des profits bien supérieurs aux
valeurs ajoutées qu'ils y apportent. Les bénéfices
résultant de la mise en place de circuits Low Cost,
que ce soit sous forme de délocalisation ou de compression
des prix d'achat aux producteurs primaires des pays riches,
sont largement supérieures aux baisses de prix de
vente au détail répercutées sur les
consommateurs des pays riches par la grande distribution.
La différence va dans la poche des dirigeants et
actionnaires de ces diverses entreprises.
Dans les pays pauvres, ce sont parallèlement les producteurs
locaux et leurs salariés, bien représentés
politiquement, qui bénéficient du Low Cost.
Même si les gains qu'ils en retirent sont faibles par
rapport à ceux prélevés par leurs complices
des pays riches, ces gains sont considérés comme
substantiels, vu le faible niveau général des
profits et des salaires.
Que
faire ?
Il
résulte de ce qui précède que, pour
modifier l'équilibre stable résultant du fait
que les processus économiques Low Cost sont soutenus
par de très puissants intérêts, tant
dans les pays riches que dans les pays pauvres, il faudrait
que ceux qui en souffrent directement ne se limitent pas
à se plaindre gentiment, mais manifestent de façon
suffisamment énergique leur mécontentement
(on dira même leur révolte), ceci pour inquiéter
les gouvernements respectifs.
Dans
les pays riches, les premiers à souffrir sont les
producteurs primaires : agriculteurs menacés de disparition
du fait des importations de produits agro-alimentaires venant
des pays pauvres, salariés devenus chômeurs
du fait de la délocalisation de leurs entreprises.
Il serait facile de montrer aux uns et aux autres qu'ils
ne bénéficient aucunement des circuits Low
Cost qui leurs sont imposés. Certes, ils sont aussi
consommateurs. Mais que consommeront-ils s'ils n'ont plus
de revenus ? L'éleveur français obligé
de fermer son exploitation laitière ou le salarié
du textile mis au chômage du fait du départ
de son entreprise pour les pays à bas salaires pourront
certes se procurer dans les grandes surfaces un pot de yaourt
ou un blue-jean un peu meilleur marché que ceux qui
auraient été produits sur place. Mais ils
préféreraient certainement les payer quelques
centimes ou euros de plus et pouvoir continuer à
les acheter – ce que devenus chômeurs en fin
de droits, ils ne pourront plus faire. Par ailleurs, en
termes d'écologie politique, si ces produits nationaux
étaient vendus un peu plus chers, les acheteurs auraient
moins tendance à les gaspiller, ce que beaucoup cependant,
riches ou moins riches, font actuellement.
Cependant,
pour que les producteurs primaires soient entendus, il faudrait
qu'ils en prennent les moyens. Lors de la crise du lait qui
s'était produite dans l'Union européenne à
l'automne 2009, les exploitants ont montré qu'ils pouvaient
faire peur aux pouvoirs en ne renonçant pas à
quelques manifestations spectaculaires. Ils n'ont malheureusement
pas obtenu grand-chose. Il faudra qu'ils recommencent si nécessaire,
un peu plus bruyamment. De même (et même si c'est
regrettable de devoir en arriver là), les salariés
qui séquestrent leurs patrons ou brûlent en effigie
les actionnaires (généralement américains)
obtiennent rapidement une certaine attention des pouvoirs
publics et de l'opinion.
Tout
ceci est encore très marginal mais montre la voie.
Il conviendrait en fait que les différentes catégories
de producteurs primaires et de travailleurs s'organisent
en forces capables de tenir tête aux puissants monopoles
économiques qui les maintiennent sous leur dépendance.
Notons que cet objectif avait déjà été
formulé lors des grandes grèves survenues
dans les DOM il y a un an. Mais là encore, les suites
étaient restées peu visibles, car ces mouvements
étaient trop isolés et n'avaient reçu
aucun soutien de la métropole.
Il
serait aussi aussi bénéfique que les travailleurs
sachent mettre les consommateurs finaux de leur côté,
en leur montrant que les nouveaux modes de production et de
distribution non délocalisés – autrement
dit locaux – qu'ils proposent de restaurer ne feraient
pas ressurgir les spectres de la rareté, de la vie
chère et du marché noir évoqués
par leurs adversaires du grand capital international. Les
ventes directes et circuits courts sont une solution, mais
pour le moment on en reste à l'anecdotique. Il est
vrai qu'il est difficile et parfois physiquement dangereux
de vouloir concurrencer directement la grande distribution.
En
ce qui concerne la situation dans les pays pauvres, ce n'est
pas aux pays riches de donner des leçons. Soulignons
cependant que les masses populaires incapables aujourd'hui
d'accéder à la consommation de base jugée
indispensable en Occident pourraient être intéressées
au fait que leurs gouvernements favorisent des investissements
tournés vers la satisfaction de leurs besoins plutôt
que vers celle des consommateurs et spéculateurs des
pays riches. "Ils n'auraient pas de quoi payer",
nous objectera-t-on... Qu'à cela ne tienne. Leurs gouvernements
qui disposent de beaucoup de liquidités n'auraient
qu'à en investir une partie au service de la croissance
de la demande intérieure de base, sans laquelle des
ferments de guerre civile continueront à fragiliser
les appareils étatiques apparemment les plus forts.
Ajoutons
que les ambitions évoquées ici ne pourraient
pas se concrétiser en conservant sans les modifier
le libre-échange et la dérégulation qui
font encore la loi. Nous avons plusieurs fois indiqué
ici que nulle croissance raisonnée (d'aucuns diront
plus justement décroissance), nul « verdissement
» des comportements économiques ne seront possibles
sans un retour à des économies administrées,
tant au niveau des Etats qu'en ce qui nous concerne, à
celui de l'Union Européenne. De cela aussi malheureusement
on ne parle pas beaucoup à Copenhague.