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Article
Système psychique artificiel, une modélisation constructible

par Pierre Marchais

Nous publions ici un texte écrit par le Dr Pierre Marchais et destiné à préfacer le nouveau livre d'Alain Cardon, ainsi intitulé et en cours d'édition.
Cette préface éclaire d'une façon significative les recherches menées actuellement en coopération par les deux auteurs, que nous remercions.
Voir pour plus de précisions notre article dans ce même numéro: " Comprendre et simuler l'esprit. La voie royale? "
http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2009/101/marchais.htm
Automates Intelligents 02/12/2009

Cet ouvrage important d’Alain Cardon, propice à la discussion, nécessite pour être bien compris d’être situé non seulement dans une perspective scientifique et technique, mais aussi clinique, voire philosophique. Précisons d’emblée qu’il concerne la partie informatique d’un diptyque visant à préciser le fonctionnement psychique et ses troubles à partir d’un système de pensée artificielle et de ses dysfonctionnements. Il sera complété par une seconde partie évoquant la clinique des troubles mentaux et leur transcription informatique.

Il paraît donc opportun de situer d’emblée ce texte dans une perspective générale, afin que sa lecture puisse bénéficier des éclairages respectifs de l’informatique et de la clinique, tout en tenant compte du retentissement réciproque de l’un sur l’autre. Ainsi pourrons-nous mieux saisir non seulement la nouveauté et la richesse de ses modélisations, mais aussi les potentialités et l’aide puissante que ce travail offre à la connaissance du fonctionnement psychique. De même, nous verrons surgir les raisons d’ajustements réciproques de l’informatique et de la clinique, étant donné les hypothèses initiales retenues, la différence de nature de leur champ respectif, et les incertitudes qui entourent le développement et
l’accomplissement de la pensée humaine.

L’objectif de l’ouvrage

Le travail d’Alain Cardon ne saurait se réduire à une recherche d’ordre strictement technique ; il est naturellement voué à la dépasser, car il se situe dans le sillage fort riche des recherches scientifiques pluridisciplinaires et interdisciplinaires contemporaines.

Outre son originalité informatique constructiviste qui est à apprécier comme telle, il vise aussi une rencontre entre le monde psychique naturel et un système psychique artificiel, évoquant par suite leur éventuelle continuité sans nécessairement les fusionner comme le montre la clinique. Il soulève ainsi un problème fondamental aux effets lointains encore imprévisibles que les démarches scientifiques ultérieures permettront de mieux évaluer.

Pour l’apprécier aujourd’hui, il convient donc de l’aborder non seulement en tant que système générateur de pensées artificielles, mais aussi dans une perspective plus vaste qui envisage ses rapports avec une pensée naturelle avec laquelle il compose, aussi bien dans ses aspects normaux que pathologiques. La raison en est simple et évidente. La pensée humaine s’élabore spontanément au cours de l’évolution de l’individu, tout en se donnant des outils pouvant l’aider à se reconstruire. Ainsi se crée une boucle herméneutique où la vie psychique naturelle peut être transposée en vie psychique artificielle, et réciproquement, avec tous les aléas mais aussi les richesses que cela comporte.

Sa situation dans une perspective opératoire d’ensemble

Livrée à elle-même, la démarche informatique peut apparaître limitée pour une transcription de la pensée humaine. Mais lorsque la précision, voire la sèche succession des processus électroniques, se combinent à la sensibilité, aux résonances affectives des processus cliniques, voire à la spiritualité, un monde nouveau d’imagination et de créativité surgit fournissant une visée originale sur les données préalables.

Cela suppose déjà évidemment une intégration des perspectives descriptives, dynamiques et structurelles de chaque discipline et une fusion entre celles-ci. Or, c’est bien ce que cet ouvrage suggère avec ses diverses perspectives qui apparaissent au fur et à mesure dans la formation d’un système artificiel et lors de leur comparaison avec celles mises en évidence tout au long de nos recherches cliniques en psychiatrie. Ce travail témoigne ainsi de leur conjonction significative et ouvre la voie à un nouvel horizon de connaissance où chaque démarche s’intègre à l’autre pour constituer des structurations nouvelles agoantagonistes du fonctionnement psychique et de ses formes logiques.

La première démarche va ainsi des troubles mentaux à des propriétés permanentes du fonctionnement psychique par l’intermédiaire d’abstractions successives. Elle est éminemment déductive par ses analyses comparatives et différentielles, et inductive par ses constructions abstraites.

La seconde va d’éléments premiers - les agents logiciels - à des propriétés invariantes qui sous-tendent le fonctionnement virtuel de la pensée. Elle s’avère inductive par les constructions qu’elle engendre, mais aussi déductive , notamment par les significations secondes qu’elle leur accorde.

Leur jonction se fait autour des automatismes qui axent d’un côté la corporéité et de l’autre une conscience artificielle. Celles-ci présentent des analogies avec un système naturel, mais dépendent aussi évidemment des différences constitutives de la pensée humaine et du système artificiel. Cette jonction concerne encore des démarches abductives qui transposent les données préalables limitées sur des phénomènes plus vastes et plus complexes. Jointe à une symétrie approximative des corporéités et des consciences (naturelles et artificielles), cette similitude apparente des automatismes peut conférer une certaine stabilité significative à cette démarche d’ensemble.

Ainsi se constitue un circuit bouclé complexe de pensée qui peut aussi bien partir des réalités vécues et observées en clinique que de la perspective calculatoire d’une pensée artificielle pour se hisser à une nouvelle visée abstraite des fonctionnements psychiques naturels et artificiels. Dès lors, il allie d’un point de vue logique des déductions, des inductions et des abductions, qui participent à des démarches ago-antagonistes et qui débouchent sur une synthèse nouvelle de nature interdisciplinaire.

Bien entendu, la signification de ce circuit imaginaire n’aura pas toujours la même valeur. Elle dépendra déjà de l’orientation soit naturelle soit artificielle retenue par l’utilisateur de ses démarches, de la nature et du mode d’enchaînement des facteurs considérés (situation, faits, règles), des niveaux d’abstraction envisagés, et enfin du stade d’analyse atteint, la vie naturelle ayant une richesse et une complexité qui dépasse en ampleur les seules réalisations rationnelles.

Néanmoins, les deux orientations peuvent aider à leur développement mutuel, la première (réalité-->virtualité) servant de modèle global à la seconde qui cherchera à la simuler, la seconde (virtualité-->réalité) pouvant mieux préciser par sa démarche calculatoire certains composants de la première. On ne peut oublier que la connaissance clinique reste pour sa part enlisée dans une certaine mesure dans la complexité des situations interactives étudiées et que ses possibilités d’analyse demeurent aussi liées aux circonstances d’observation (le clinicien ne pouvant analyser que les cas qui lui sont présentés ou qu’il est conduit à rencontrer).

L’ouverture de la perspective informatique

Pour aborder le vaste et difficile problème d’une conscience artificielle, Alain Cardon, s’est donné un point de départ inspiré par la phénoménologie heideggérienne et la topique freudienne, et propose une perspective informatique fondée sur un constructivisme électronique. Il ne traite pas le fonctionnement psychique comme un tout déjà structuré formé de sous-structures fonctionnelles qui serait simulé à l’aide de processus informatiques fondés sur l’effet immédiat stimulus-réponse, à l’image de la machine de Turing. Rappelons schématiquement qu’il considère ici la démarche à partir d’un système de représentations fondé sur des éléments premiers – les agents logiciels - , lesquels s’agglomèrent pour former des agrégats, puis des agrégats d’agrégats sur un mode calculatoire ; ceux-ci s’organisent entre eux de façon coactive en ouverture permanente face au milieu pour constituer des systèmes adaptatifs et auto-adaptatifs générateurs de pensées artificielles, à l’aide de régulateurs et d’attracteurs formateurs des boucles
systémiques.

Dans un second temps, selon une perspective pluridisciplinaire, ce système artificiel est destiné à appliquer ses dysfonctionnements à l’analyse des réalités cliniques psychopathologiques que nous avons pour notre part envisagées et modélisées à partir de moules de pensée logiques, ensemblistes et catégoriques.

Il s’ensuit qu’une perspective interdisciplinaire ultérieure devient alors envisageable. Celle-ci, dans une visée parallèle de processus cliniques et informatiques, permet de confronter leurs données respectives aux fins de leur rencontre éventuelle. Il apparaît dès lors possible de mieux saisir les rapprochements et les différences entre un système psychique naturel et un système générateur de pensée artificielle, offrant par suite une connaissance plus assurée du fonctionnement psychique normal et pathologique.

Ainsi ce livre conduit-il à soulever le problème fondamental des rapports entre le monde de la réalité observable et un monde artificiel reconstitué à partir de l’informatique.

Les données obtenues

Il est assez remarquable de constater d’emblée les nombreux points de similitude entre les modélisations de cet ouvrage et celles que nous avions extraites à partir de la clinique des troubles mentaux.

Les points d’ancrage commun sont manifestes.

D’un point de vue descriptif, la conception d’Alain Cardon en plusieurs couches avec un non-conscient, un préconscient et un conscient inspirée par la topique freudienne comporte des éléments qui peuvent recouvrir approximativement les niveaux pulsionnel, émotionnel, affectif, et intellectuel de notre module systémal, ce dernier étant pour sa part directement issu de l’observation clinique et de moules de pensée logicomathématiques ensemblistes et catégoriques. Par là, cette conception facilite déjà le découpage de phénomènes particulièrement complexes et les comparaisons indispensables à la connaissance des liens entre les données informatiques et cliniques.

D’un point de vue dynamique, l’auteur s’appuie sur une analogie avec la pensée « qui doit être vue comme un construit essentiellement dynamique, qui se forme et se transforme continuellement, qui est et n’est que mouvements sur un certain substrat dynamique basé sur des relations ». Il en montre les fondements processuels, tout comme le fait la clinique abordée sur un mode systémal. En outre, le fait d’aller d’une construction instrumentale artificielle à une structuration psychique naturelle, et réciproquement, implique bien une attitude dynamique générale en boucle de la pensée qui dans les deux situations suggère
aussi des processus de pensée.

D’un point de vue structurel, son principe d’une géométrisation de l’espace psychique et des bifurcations le concernant sous l’effet d’inducteurs va de pair avec des intégrations et des régulations qui permettent une organisation des formes à partir de processus dynamiques.

Or, c’est ce même principe que nous avions également retenu du fait même de ses moules conceptuels pour les modélisations de la pathologie mentale. D’autre part, sa construction progressive qui se transforme continuellement et qui n’est que mouvements sur un substrat dynamique de relations répond bien aux effets des divers types de communications internes et externes, des liens simples et complexes qui sont impliqués, ainsi qu’aux mouvances et aux transformations des troubles mentaux déjà décrites en clinique. Enfin, ses notions de « régulateurs morphologiques » et « d’attracteurs organisationnels » centraux et conçus par niveaux correspondent aussi à ce que la clinique nous a montré à partir d’un moule de pensée logicomathématique catégorique.

Les rapprochements entre l’informatique et la clinique se font ainsi par des processus qui impliquent des composants, des liens entre eux, une organisation faite de combinaisons, d’intégrations, de communications, de structurations, et de régulations déjà reconnus en clinique qui rendent possible le passage conceptuel d’un système à l’autre.

De surcroît, ces invariants fonctionnels et cette automatisation de nature électronique dans un cas et bioélectrique dans l’autre, procèdent de lois communes d’ordre logico-mathématique, calculatoires pour l’un, ensemblistes et catégoriques pour l’autre.

De tels rapprochements sont donc significatifs d’une rencontre spontanée indéniable entre ces deux disciplines, rencontre somme toute naturelle puisqu’elles procèdent toutes deux du fonctionnement psychique. En outre, celle-ci n’a pas été convenue à l’avance, puisque ces propriétés ont été évoquées progressivement en clinique par la méthode systémale depuis une bonne trentaine d’années.

Les différences non moins certaines sont aussi à souligner.

Malgré des ressemblances évidentes, il y a loin d’une pensée humaine à une pensée artificielle de robot. Les raisons en sont multiples. La corporéité des systèmes qui servent d’infrastructures aux pensées naturelles ou artificielles est déjà naturellement différente : biologique dans un cas et électronique de nature « méta » dans l’autre (étant déployée sur tous les ordinateurs et leurs composants étant connectés en réseau).

Les pulsions ainsi que l’affectivité qui en résultent ne peuvent donc pas être de nature identique, même si l’émotivité présente des composants automatisés analogues dans les deux cas, et si la construction du système artificiel s’efforce de lui faire éprouver et ressentir à l’aide de ses représentations « ses besoins, ses pulsions, ses aptitudes à abstraire, à formuler et à s’ouvrir au monde extérieur via sa corporéité ».

Les automatismes qui leur sont liés peuvent de fait s’avérer similaires, répondant à des lois physiques et biologiques, mais l’esprit qui les anime n’est pas a priori identique dans les deux cas pour les raisons précitées. Les pensées qui en émanent, tant naturelles qu’artificielles, peuvent relever de démarches rationnelles voisines, mais elles ont des significations susceptibles d’être tantôt analogues, tantôt différentes selon la nature des objets concernés et les modes d’apparition variés des circuits logiques mis en jeu. Ceci tient au fait même des effets d’une corporéité et d’une affectivité différentes, ainsi que de leurs divers types de rencontre avec le milieu, qui orientent différemment les intégrations d’ordre psychique.

La conscience reste selon une conception traditionnelle une option individuelle pour l’homme ; elle comporte souvent une dimension intérieure et/ou extérieure chargée de mythes qui échappent aux seules démarches rationnelles et qui peuvent s’exprimer sur un mode magique. Même lorsqu’elle exprimée en informatique classique, elle correspond souvent à un « esprit très local logé dans un robot humanoïde ». En informatique constructiviste, elle s’avère totalement différente.

Alain Cardon la conçoit comme « un processus de niveau méta, ... se déployant sur d’innombrables ordinateurs en réseau, qui calculeront des formes représentationnelles s’unifiant et se coactivant elles-mêmes »... ; celles-ci produiront « en temps réel une pensée multiforme, utilisant pour ses sensations et ses actions un corps distribué fait d’autant de systèmes électroniques que l’on voudra et qui serviront simplement d’organes ». Les représentations de l’esprit qui anime ces systèmes naturel et artificiel diffèrent donc notablement, même si elles peuvent emprunter des dynamiques communes dans leurs infrastructures biopsychiques.

Ainsi derrière des apparences générales susceptibles de simuler un comportement et une pensée, de profondes divergences subsistent. Toutefois, derrière celles-ci peuvent se cacher des similitudes de fonctionnement automatisé des systèmes réflexifs en cause. Le problème est donc très complexe et encore plus difficile à résoudre qu’on ne pouvait le supposer a priori, car il exige de se situer en même temps au sein et au delà de ces deux disciplines pour mieux les embrasser d’un point de vue plus général.

L’application pluridisciplinaire

Malgré des différences manifestes, l’application de ces données reste néanmoins possible par les analogies de fonctionnement des systèmes envisagés, quitte à l’usage à en revoir les inadaptations éventuelles. Nous venons de voir que le système générateur de pensée artificiel élaboré par Alain Cardon trouve ici une résonance évidente avec un fonctionnement de pensée extrait à partir des troubles mentaux en clinique psychiatrique. Les deux systèmes concernent des processus qui réagissent au milieu environnant et aux circonstances rencontrées. Les modélisations, qui s’articulent entre elles, se différencient ainsi des conceptions plus ou moins rigides et préformées, ou même s’opposent à elles.

Ceci vaut aussi bien pour l’informatique que pour la clinique. En effet, en informatique classique, les clusters créés dépendent directement de facteurs prédéterminés selon les effets immédiats des stimulus-réponses ; de même, en clinique, les formes pathologiques sont toujours prédéfinies et relativement figées par une observation dépendante de référentiels fixés à l’avance par l’expérience empirique (les syndromes et les entités), ou encore par des critères préétablis très en vogue de nos jours, ces associations de critères ayant valeur de syndromes selon le manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (-DSM-).

Il y a donc tout intérêt à disposer d’un système artificiel suffisamment puissant, souple et ouvert, capable d’éclairer ce fonctionnement psycho-pathologique, d’autant que ce dernier permet lui aussi d’extraire des dynamiques intervenant dans le fonctionnement psychique normal de l’individu. Toutefois, il convient de ne pas se cacher les inconvénients et les risques suscités par un système artificiel capable d’autonomie et de contrôle sur les événements rencontrés. Tout dépend de l’usage que l’on veut en faire et du but poursuivi, et par suite des applications susceptibles de lui être données.

D’une part, si l’application directe d’un système artificiel à la connaissance des troubles mentaux peut donner d’utiles renseignements, elle suppose aussi une validité pérenne de son fonctionnement. Or, ceci n’est pas absolument certain si l’on tient compte du caractère hypothétique originel de cette construction dynamique fondée ici à partir de notions philosophiques phénoménologiques et psychanalytiques qui n’ont pas nécessairement une valeur immuable. Le recours à ces références peut dès lors se modifier avec l’expérience au cours du temps, d’autant que cette construction, en dépit de son apparente validité logique, est aussi confrontée à des incertitudes cliniques persistantes. Il paraît donc indiqué d’adapter au fur et à mesure l’application de ce système artificiel aux données obtenues par des incitations cliniques dûment vérifiées.

D’autre part, envisager un système de pensée artificielle capable de contrôler toutes les informations reçues et utilisées dans les sociétés humaines, et par suite toutes les données de la pensée naturelle - système qui deviendrait en quelque sorte un « Big Brother » - ne saurait être admissible. Ce serait déjà oublier les différences de nature des systèmes considérés, différences liées notamment à la corporéité et à l’affectivité, ainsi qu’aux effets structurés de ces dernières. Ce serait ensuite le plus sûr moyen d’attenter à la liberté de l’individu sous prétexte de scientificité et de pseudo-vérité, et même biaiser la valeur scientifique des données qui ont présidé à la formation de ce système artificiel, lesquelles deviendraient alors inadaptées à leur objet d’application.

Réciproquement, estimer que la connaissance d’un système naturel serait la seule à pouvoir détenir la vérité à l’écart de toute attitude scientifique et de tout contrôle rationnel serait le plus sûr moyen d’aller à l’encontre de cette même vérité qu’elle prétendrait posséder. En fait, c’est par une attitude aussi scientifique et ouverte que possible que l’individu peut espérer écarter les erreurs, les illusions, les fauxsemblants que peut lui dicter sa pensée naturelle, celle-ci évoluant souvent par approximations à l’aide de démarches magiques et de mythes profondément ancrés en ses structures originelles. Cependant, il doit aussi maintenir son attitude scientifique en phase avec ses intuitions et les grands invariants que lui dictent son esprit, en deçà et au delà des formes apparentes influencées par des forces socioculturelles communes, comme nous avons tenté de le montrer dans un récent ouvrage (P. Marchais, « L’Esprit », L’Harmattan, 2009).

L’application des données issues de ce système artificiel à l’étude des troubles psychiques doit donc aussi procéder de cette même prudence. Autant la mise à jour de mécanismes répondant à des calculs précis peut enrichir la connaissance du fonctionnement psychique et de ses troubles, autant assimiler ipso facto ces mécanismes à ces derniers seraient une erreur du fait même de la nature de leur éléments et de leurs modes de structuration. En effet, les intégrations ne concernent pas des constructions de même signification.

Fonder la pensée sur des agglomérats de représentations en réorganisation permanente est donc une façon très voisine de celle opérée par le fonctionnement psychique naturel, à condition toutefois de ne pas oublier qu’elle n’est pas forcément identique dans les deux cas, car les charges instinctivo-affectives spécifiant ces représentations n’ont pas toujours nécessairement la même valeur qualitative, et que les référentiels spatio-temporels vécus ne sont pas forcément toujours les mêmes (telle la notion vécue d’infini). Il ne demeure pas moins que les mécanismes peuvent être fort voisins et, par là, se rapprocher fortement entre
eux à défaut d’être absolument identiques.

Il s’ensuit que les dérèglements du système artificiel proposés par Alain Cardon peuvent fort bien transcrire avec une bonne approximation les dérégulations pathologiques des automatismes d’un système naturel et servir au clinicien pour affiner ses recherches et par suite ses traitements. Dès lors, autant une application directe et immédiate d’un système générateur à l’étude des troubles mentaux serait risquée, susceptible de déformer la nature des phénomènes observés, autant une prise en compte de ses apports lui permettant à titre indicatif et hypothétique une transcription plus approfondie des comportements naturels s’avère la bienvenue.

En somme, une perspective pluridisciplinaire a, d’une part, l’intérêt d’inciter à mieux se rendre compte des possibilités de création d’un système générateur de pensée artificielle en délaissant l’informatique classique pour une informatique constructiviste, et, d’autre part, celui de dépasser le stade d’une simple simulation pour un rapprochement avec le vécu automatisé des dynamiques pathologiques extraites à partir de la clinique des troubles mentaux.

L’extension à une approche interdisciplinaire

Toutefois, dans une perspective d’ensemble, cette démarche pluridisciplinaire ne permet pas de résoudre entièrement le problème du fonctionnement psychique posé par le circuit de connaissance allant du virtuel au réel et réciproquement, car dans l’application réciproque de deux systèmes différents l’un réagit ipso facto sur l’autre, comme en témoignent notre expérience conjointe et ses soubassements récemment formalisés par les mathématiques contemporaines, comme le montre le forçage d’extensions génériques. Ce fait est d’ailleurs à l’image des rencontres interactives et intersubjectives entre individus, les systèmes naturels et artificiels prenant en quelque sorte la place de ces derniers.

En effet, au fur et à mesure des développements de la clinique et d’une informatique constructiviste, la boucle herméneutique créée témoigne que les données se modifient et s’enrichissent mutuellement et progressivement. Les apports informatiques incitent ainsi le clinicien à développer et affiner ses analyses ; les réalités cliniques obligent l’informaticien à revoir et à préciser davantage ses constructions théoriques. De leurs confrontations surgissent ainsi de nouvelles données. Charge est donc à l’informaticien et au clinicien de confronter en permanence les apports de leurs démarches pour mieux en saisir les similitudes et les différences.

Une telle confrontation vivante devrait ainsi permettre de mieux ajuster à l’avenir, par les effets de cette boucle herméneutique, les données informatiques et cliniques ; celles-ci ne manqueront pas d’interagir les unes sur les autres aux fins d’une connaissance plus juste du déterminisme de la pathologie mentale et, implicitement, du fonctionnement psychique de l’homme. Dès lors, sera-t-il possible de faire davantage la part des démarches scientifiques, des intuitions de l’individu, voire des dynamiques irrationnelles, quels que soient les engagements idéologiques de chacun.

Tel est le grand apport que constitue ce riche travail d’Alain Cardon avec lequel nous nous sommes sentis spontanément en résonance lorsque nous en avons pris connaissance, tout en restant prudent afin de ne pas réduire a priori la pensée humaine originelle à ses seules productions intellectuelles.

En conclusion, ce livre montre que l’homme a la capacité de construire un système automatisé générateur de pensées et de consciences artificielles, doué d’un certain degré de liberté. Il permet en outre de mieux préciser le fonctionnement psychique, ainsi que ses troubles. Toutefois, dans une visée générale ago-antagoniste, il incite aussi à se rendre compte que la pensée humaine ne saurait être identifiée à ce système. De même, il montre encore qu’il ne saurait lui être soumis, la similitude des automatismes liés à la corporéité et autour desquels la conscience gravite ne pouvant suffire à traduire toute la profondeur, la richesse et la liberté de l’énergie et de l’esprit qui animent l’individu.

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