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Biblionet
La vérité sur la crise financière, par Georges Soros Denoël 2008.
Traduction française de « The New paradigm for Financial Markets. The Credit Crisis of 2008 and What It Means”, Perseus 2008.

Présentation et commentaire par Jean-Paul Baquiast
29 mars 2009


George Soros, président du Soros Fund Management est un financier renommé et le fondateur d’un réseau mondial d’œuvres philanthopiques. Il s’est fait connaître par ses succès dans le monde de la Bourse et de la spéculation économique. Il est aussi l’auteur de plusieurs livres sur l’économie et la finance mondiale.



* http://www.georgesoros.com/
*
http://fr.wikipedia.org/wiki/George_Soros

George Soros est un esprit original qui a toujours porté de l’intérêt à la compréhension des mécanismes fussent-ils obscurs influençant l’évolution des sociétés modernes. Il ne pouvait pas laisser passer la grande crise financière ayant commencé à s’installer dès 2007 et qui se poursuit aujourd’hui en s’amplifiant, sans essayer d’en analyser les causes et les conséquences. Il utilise pour ce faire des outils conceptuels qu’il a mis au point depuis une vingtaine d’année, sur le mode de ce que l’on pourrait nommer une démarche scientifique empirique.

Le livre est intéressant à plusieurs titres. Sur le plan humain, il montre comment une personnalité forte, qui n’avait pas été formée aux sciences humaines et sociales, en redécouvre progressivement les bases, sans se laisser enfermer par les diktats de ce que l’on appelle quelquefois la pensée unique ou main-stream, celle qui règne dans un milieu donné et impose ses modes de penser à tous. Sur le plan scientifique ou mieux épistémologique, le livre montre également comment la critique justifiée que porte George Soros à l’encontre de la pensée unique économique, qu’il assimile à ce qu’il appelle le fondamentalisme du marché, rejoint les critiques qu’ont fait en parallèle ou bien avant lui, sans qu’il s’en avise, tous ceux qui ont remis en cause le « réalisme des essences » que ce soit dans le monde quantique ou dans le monde macroscopique. Nous allons y revenir. Sur le plan de l’histoire économique enfin, notamment celle des crises et bulles ayant affecté l’économie mondiale depuis 1929 et plus particulièrement depuis ces dernières années, il donne des éclairages très intéressants. Ce sont ceux d’un praticien mais aussi ceux d’un expert appliquant précisément les avancées méthodologiques qu’il a proposées.

Présentation

La conception du monde de la finance qui inspire George Soros n’a rien d’original pour un observateur de l’évolution des idées scientifiques. Mais elle l'est pour un opérateur en bourse. Il est possible de la résumer en quelques phrases :

- 1. Les sujets que nous sommes, observateurs ou acteurs, sont intrinsèquement ou définitivement incapables de se donner des images objectives du monde. Ceci parce qu’ils en font partie. On pourrait rattacher cette constatation à ce qui a été formulé en d’autres instances par le principe d’incomplétude. Il s’agit d’une évidence, mais elle s’oppose à l’idée préconçue selon laquelle l’observateur peut, notamment grâce à la science expérimentale, se donner une représentation objective de quelque objet ou phénomène que ce soit extérieur à lui. Il s’agit de ce que l’on nomme souvent l’illusion « réaliste ».

George Soros considère que cette idée s’applique, autrement dit qu’elle n’est pas une illusion, dans les sciences dures et plus généralement les sciences de la nature. Par contre, il insiste beaucoup et à juste titre pour montrer que l’illusion réaliste déforme systématiquement les représentations du monde formulées par les sciences humaines, et notamment l’économie. Nous avons plusieurs fois ici rappelé que l’illusion réaliste est moins facile à mettre en évidence dans les sciences dures que dans les sciences humaines, mais qu’elle est tout aussi trompeuse. C’est ce que montrent amplement les travaux de Mme Mugur-Schächter, qu’il s’agisse de physique quantique ou de physique macroscopique. Nous y reviendrons.

- 2. Les sujets que nous sommes, observateurs ou acteurs, bien qu’incapables de se donner des représentations exhaustives du monde, s’efforcent selon George Soros de comprendre le monde (fonction cognitive) et de le modifier en s’appuyant sur cette compréhension (fonction qu’il qualifie de participative ou mieux de manipulatrice). Il a raison de le dire, mais la constatation n’a rien d’original.

- 3. Ces deux fonctions peuvent s’exercer indépendamment l’une de l’autre. Mais le plus souvent, les sujets sont à la fois observateurs et acteurs, notamment dans les activités économiques et plus généralement politiques. Dans ce cas les fonctions interfèrent en s’incapacitant réciproquement. Les faits observés cessent d’être objectifs car ils sont en permanence modifiés par les manipulations suggérées par l’observation. Ceci est particulièrement vrai lorsque les observations résultent d’anticipations sur l’évolution future de ces faits.

George Soros qualifie cette interaction de « réflexivité » : aucune de ces deux fonctions ne peut s’appuyer sur une variable indépendante puisque les variables s’influencent en permanence. Il insiste à juste titre sur le fait que la réflectivité joue constamment en Bourse. Si j’achète un titre quelconque en anticipant sur son cours futur à partir de ce que je sais de lui aujourd’hui, j’introduis un jugement dont les conséquences pourront être différentes de celles que j’anticipais, car mon acte « manipulateur » modifie nécessairement le cours futur du titre.

Ajoutons pour notre part, dans la suite de l’observation que nous avons faite précédemment, que la réflexivité joue en permanence dans tous les domaines des sciences, notamment des sciences humaines. Si j’observe un phénomène comme le taux de chômage et si je prends des mesures pour encourager les offres d’emploi, je modifierai nécessairement le rapport futur entre l’offre et la demande, pas nécessairement d’ailleurs dans le sens que je souhaitais. Des conséquences inattendues pourront se faire sentir à terme, par exemple un accroissement du nombre des demandeurs supérieur à ce que l’offre, même facilitée par mes mesures, peut permettre d’absorber.

- 4. Ceci était bien connu de façon empirique par les praticiens de la vie économique et notamment des acteurs intervenant sur les marchés, avant que ne se produise ce que George Soros considère à juste titre comme une grande perversion. La théorie économique s’étant développée vers le milieu du 19e siècle et ayant pris ses lettres de noblesse tout au long du 20e et presque jusqu’à nos jours, a toujours voulu affirmer qu’elle raisonnait sur une connaissance exhaustive de la réalité. Ceci a donné naissance à la théorie de la concurrence pure et parfaite, formalisé avec force équations plus abstraites les unes que les autres. Autrement dit, elle a voulu éliminer la réflexivité. Elle a étudié l’évolution de l’offre et celle de la demande de façon indépendante, si bien que les influences croisées de l’une sur l’autre n’avaient pas lieu d’être évoquées.

Comme il fallait néanmoins, dans le domaine des Bourses, tenir compte des anticipations, la théorie a évoqué la théorie des anticipations rationnelles. Celles-ci sont supposées se corriger les unes les autres et permettre aux marchés de retrouver leur équilibre dès qu’un début de dérive se fait sentir. Ceci étant, l’illusion réaliste continue à jouer pleinement. Les théoriciens des cycles économiques (s’inspirant de Kondratieff) tiennent absolument à nous monter que nous sommes engagés dans tel ou tel type de cycle, et que les équilibres se rétabliront nécessairement un jour.

Pour George Soros, tout ceci relève de l’illusion, du fait que la réflexivité n’est pas évoquée. Mais cette illusion a jusqu’ici fondé la raison d’être de tous les produits financiers synthétiques et des modèles économiques qui leur sont attachés. Bien sûr, la crise actuelle, qui ne cesse de s’aggraver, lui donne raison. En tant que spéculateur, il était conscient de la nécessité de considérer la science des marchés parfaits comme une illusion, il a donc pu prendre des positions qui lui ont permis de substantiels bénéfices. Mais il insiste sur le fait que cette illusion persiste et qu’elle n’est pas seulement le fait des économistes et opérateurs s’inspirant de leurs conseils. Elle inspire aussi les régulateurs publics ou privés qui s’efforcent de remettre de l’ordre dans les mouvements excessifs des bourses, de la finance et de la monnaie. Ils sont toujours en retard sur les évènements.

Commentaire et suggestion

Sur ces bases, George Soros propose des considérations de type épistémologique sur la connaissance et ses rapports avec l’action. Elles ne sont pas fausses, si l’on s’en tient à une approche très générale. Mais il ne nous parait pas utile ici de le suivre dans ces développements. Notamment parce que, comme nous y avons fait allusion plus haut, les chercheurs les plus avancés dans les sciences modernes, que ce soit celles de la nature ou celles des sociétés humaines, ont renoncé depuis quelques décennies à l’illusion selon laquelle il existerait un réel en soi qu’ils pourraient découvrir et à partir duquel ils pourraient formuler des lois exprimant une vérité objective du monde. George Soros ne le sait évidemment pas, car malgré sa curiosité intellectuelle, il n’a pas eu le loisir d’explorer toutes les avancées de l’épistémologie scientifique.

Peu importe d’ailleurs car en fait, stigmatisant les certitudes abusives de la science économique et notamment de son ennemi l’intégrisme libéral ou des marchés, George Soros met en évidence la fait que ces certitudes inspirent encore la très grande majorité des observateurs et acteurs de la vie économique (y compris les gouvernants). Ceci explique en grande partie pourquoi, loin de voir venir la fin de la crise, nous constatons qu’elle s’aggrave tous les jours.

Ceci étant, nous nous croyons fondés à poser une question clé à George Soros : comment une fois admis les prémisses qu’il nous propose, agir pour tenir compte à tous moments de la réflexivité, afin de naviguer au mieux dans l’univers des faits économiques? Celui-ci ne cessera de rester chaotique, si l’on en croît ses analyses. Faudra-t-il toujours improviser, avec plus ou moins d’inspiration ? C’est là que manque à notre auteur une méthode suffisamment englobante et « relativiste » pour s’appliquer à tous les domaines de la science et des comportements s’en inspirant.

Nous pouvons lui souhaiter à cet égard de découvrir les propositions de la Méthode de Conceptualisation Relativisée (MCR) proposée par Mme Mugur-Schächter, dont nous avons proposé ici récemment une application à la climatologie. Mais peut-être, à l’heure qu’il est, MCR n’a t-elle plus de secrets pour lui. C’est tout le bien que nous lui souhaitons. Il le mérite.


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