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Article. Science et politique.
"Vous ne critiquez pas assez les sciences". Lettre d’un correspondant et réponses de Automates Intelligents
mise en forme par par Jean-Paul Baquiast 06/06/2009

Texte en discussion

Nous avons reçu ce texte d’un correspondant souhaitant rester anonyme. Il nous parait mériter des réponses dont nous proposons une première version en seconde partie de l’article. Automates Intelligents

Texte

Bonjour. Vous faites un excellent travail permettant de faire connaître les travaux récents des scientifiques, dans un nombre très étendu de domaines. Je vous reproche cependant de ne pas prendre suffisamment de recul par rapport à certaines recherches qui peuvent donner lieu à des interprétations culturelles (ou politiques) nécessitant d’être discutées.

Je pense moins, évidemment, aux recherches menées dans les sciences dures (astronomie, physique…) qu’à celles intéressant la biologie, les neurosciences et, dans une certaine mesure, l’intelligence artificielle. Pour le philosophe des sciences que je suis, sciences dures mais aussi sciences dites molles, notamment sciences humaines, il n’est pas possible d’accepter sans réagir les conclusions que proposent les scientifiques des sciences dures que vous interrogez ou dont vous recensez les ouvrages.

Je prendrai deux exemples. Le premier concerne l’utilisation qui est faite aujourd’hui de l’imagerie cérébrale fonctionnelle pour comprendre le fonctionnement du cerveau, y compris de ses fonctions dites supérieures, telle que la conscience. Je pense notamment à Jean-Pierre Changeux, Stanislas Dehaene et Lionel Naccache, que vous avez cités abondamment – ou à Jean-Didier Vincent que vous n’avez pas présenté mais que vous auriez pu évoquer. Il ne vous est pas venu à l’idée de suggérer que la technique de l’imagerie cérébrale est très largement dépendante, comme beaucoup de techniques observationnelles, de ce que le chercheur veut, consciemment ou inconsciemment, découvrir et donc prouver. Les méthodes de numérisation supposent en effet l’élaboration de modèles de la réalité observée dont l’on cherche ensuite à prouver la pertinence. Comme par hasard, les observations confirment le plus souvent, non seulement les hypothèses, mais la sagacité du chercheur. En l’espèce, il s’agit de montrer que ces fonctions « supérieures » du cerveau ne présentent que peu de mystère, si l’on dispose des outils technologiques (fort coûteux au demeurant) permettant de les analyser. De plus, elles ne sont pas particulièrement spécifiques à l’homme.

Les hypothèses ou théories du chercheur sont elles-mêmes en conformité avec ce que l’on pourrait appeler les idées reçues par une certaine époque et par un certain milieu. Croyez vous par exemple qu’un éditeur comme Odile Jacob prendrait le risque de publier des ouvrages qui ne seraient pas conformes à deux ou trois grands courants dominants (dominants, même s’ils se donnent le luxe de se présenter comme révolutionnaires). L’éditeur n’ira pas courir le risque d’un flop en donnant la parole à des thèses vraiment hors courants – ce d’autant plus qu’il serait incapable lui-même d’en juger la pertinence.

La vogue actuelle de l’imagerie cérébrale rappelle désagréablement la phrénologie, ou étude des bosses du crâne, censées traduire l’existence d’aires cérébrales dédiées à telles ou telles fonctions. Pendant plus d’un siècle, tous les anatomistes et neurologues « officiels » se sont servis d’observations portant sur la diversité des conformations osseuses de la boite crânienne pour justifier, en profondeur, la supériorité de la race blanche sur les autres. Aujourd’hui, les neurosciences font de même. Elles ont quasiment abandonné l’observation in situ de patients atteints de diverses pathologies pour se concentrer sur l’imagerie cérébrale, portant aussi bien sur des sujets sains que sur des personnes malades. Elles visent, non plus à prouver la supériorité de la race blanche, mais à prouver que les humains n’ont pas à se prévaloir de capacités que l’on retrouve dans nombre de cerveaux animaux.

Or il faut connaître la rusticité et l’inconfort résultant de tels examens. Comment peut-on espérer de cobayes enfermés dans une boite sans pouvoir bouger et bombardés de bruits effrayants un comportement psychologique normal ? Cependant, à partir de ces observations, les chercheurs en neurosciences prétendent expliquer les mécanismes individuels et surtout culturels générant le sens du beau, du vrai et du bien, comme plus généralement de la conscience volontaire, qui sont que je sache l’apanage des sociétés humaines – même s’il s’en trouve des précurseurs dans les sociétés animales.

Mon deuxième exemple concerne Jean-Jacques Kupiec, aux recherches de qui vous venez de donner un large écho. Il présente, et vous avec lui, son hypothèse de l’ontophylogenèse comme la bonne façon de se libérer des contraintes imposées par la biologie moléculaire des années 1970-1990. Mais contrairement à ses affirmations, je ne trouve aucune preuve précise, dans son livre, permettant de crédibiliser cette hypothèse par rapport à celles de ses prédécesseurs. J’y vois certes une intention louable, celle consistant à éviter les excès de la sociobiologie et du darwinisme politique pouvant en découler. Il veut, semble-t-il, tout en restant dans le domaine du biologique, c’est-à-dire du déterminisme par les gènes et protéines intervenant dans la fabrication des individus, redonner plus de souplesse au regard portant sur les individus et sur les espèces. Ceux-ci pourraient varier relativement facilement du fait de leurs insertions dans des milieux culturels différents.

Jean-Jacques Kupiec pense ainsi apporter des preuves biologiques indiscutables au dogme moderne de l’épigenèse ou épigénétique, dit aussi par certains éco-dévo. Il évite ce faisant de donner de l’écho à des sciences que manifestement il ne supporte pas, fussent-elles résolument « laïques », celles mettant en priorité l’étude du culturel et de l’individuel. Il raye du même coup l’influence d’autres types de créateurs, artistes ou philosophes, par exemple, pouvant s’exprimer sans référence aucune aux sciences. Mais qui me dit que parler d’épigénétique n’est pas une façon simpliste de se représenter des mécanismes beaucoup plus complexes, ceux que tentent pour leur part d’approfondir les sciences humaines, y compris psychologie ou même psychanalyse, ceux qui sont par ailleurs à l’oeuvre dans les relations humaines quotidiennes, et que nul ne s’autorise à tenter de comprendre.

Si je voulais pousser plus avant la critique, je dirais que je trouve suspecte tout le buzz que vous faites autour de l’intelligence artificielle et de la robotique autonome. Il s’agit là d’une autre démarche que celle des scientifiques cités plus haut, parfois en contradiction avec elle, mais qui tend à remplacer purement et simplement les études neurologiques et biologiques par la production de modèles sur ordinateurs. Ceux-ci, supposés résoudre mieux que la conscience biologique (pour ne pas dire humaine) les problèmes que l’on voudra bien leur poser, démontreront la supériorité de la conscience artificielle, comme la désigne un de vos auteurs favoris, Alain Cardon. Or dans le même temps, vous déplorez, à juste titre, que ces recherches soient essentiellement financées par les militaires. Il faudrait être conséquent.

Ne voyez pas dans ces remarques la volonté d’un philosophe spiritualiste s’en prenant au matérialisme de la science contemporaine. Il s’agit plutôt du désir du matérialiste que je suis d’éviter le réductionnisme consistant à ne pas tenir compte de l’état de la société au sein de laquelle sont menées les sciences dont « on parle » aujourd’hui. Ces sciences, valorisées par l’élite intellectuelle à la mode, sont aussi celles qui sont tolérées sinon encouragées par les pouvoirs dominants. Les sciences humaines et politiques, que vous évoquez fort peu, enseignent pour leur part que toute recherche scientifique est nécessairement idéologique. Celui qui s’y livre, comme celui qui la finance, tient à prouver des postulats reflétant les intérêts des pouvoirs dominants dans la société considérée, postulats à partir desquels on obtient la soumission des citoyens aux objectifs de ces pouvoirs.

J’aurais aimé que votre revue, dont la diffusion est importante et l’influence plus considérable que vous ne l’imaginez sans doute vous-même, questionne les sciences contemporaines d’une façon beaucoup agressive. A la limite, qu’est-ce qui vous empêcherait, du fait de la position d’observation favorisée que vous vous être donnée au confluent de plusieurs disciplines, d’esquisser ce que pourrait être une science apportant un regard sur le monde véritablement critique, c’est-à-dire dégagé des considérations politiques elles-mêmes « à la mode », fussent-elles classées à gauche.


Notre réponse

Merci de vos remarques que j’ai bien notées et que je répercute sur le site Automates-Intelligents, pour l’information de nos lecteurs. Vous abordez beaucoup de questions. Je pense que, si je dois plaider en défense, je dois commencer par l’essentiel.

1. Sans avoir jamais été un marxiste fanatique, j’ai toujours retenu comme très vraisemblable l’hypothèse du matérialisme historique selon laquelle les superstructures (institutions, idées) sont « globalement » le produit d’une lutte pour le pouvoir d’intérêts économiques et politiques, dénommées infrastructures, visant à dominer le monde par le contrôle des cerveaux individuels. Il s’agit aujourd’hui d’une idée reprise par toutes les formes de gauche, y compris altermondialistes. Rien ne permet de les démentir – globalement. Il est donc légitime de se poser la question, comme vous le faites, des raisons pour lesquelles des hypothèses scientifiques présentées comme nouvelles rencontrent ou pas succès ou échec. Au service de quels intérêts ont-elles été recrutées.

Mais bien entendu, les filières de domination sont multiples et elles sont elles-mêmes souvent en opposition. Les « infrastructures » sont de toutes tendances. Je crains tout autant les idées diffusées par les multiples intérêts très terrestres s’abritant derrière les religions et les mythologies que celles pouvant découler des industriels et gouvernements qui financent les technosciences (selon une expression que pour ma part je n’utilise pas). Si j’étais obligé de choisir, je vous dirais que je préfère les secondes aux premières, car les technosciences pourront faire naître un monde que l’on jugera bon ou mauvais mais qui sera dans l’ensemble nouveau et surprenant, au regard des résurgences toujours menaçantes et stérilisantes provenant d’un ancien monde théologique archi-connu dont on a pu mesurer les dégâts.

Je ne refuserai pas cependant, bien entendu, la parole à ceux qui m’expliqueront que toute technique, ou toute idée apparaissant à la fois ingénue et innovante n’est en fait que le produit d’agences de communication au service des lobbies militaro-industriels exerçant le pouvoir. Encore devront-ils le prouver.

2. Je considère que la première fonction d’un magazine scientifique destiné au grand public, animé par une infime équipe de personnes ne pouvant pas s’estimer qualifiées pour tout critiquer avec pertinence, consiste d’abord à faire entendre les discours scientifiques qui rencontrent un certain succès, soit dans la communauté scientifique, soit auprès du public dit cultivé. Pour cela, avant de commencer à remettre en cause les auteurs ou chercher à comprendre leurs tenants et aboutissants, il faut leur donner la parole le plus objectivement possible. C’est que nous faisons systématiquement, un peu comme le fait de son côté, avec des moyens bien plus importants, le magazine anglophone Wired que vous connaissez.

Nous faisons néanmoins un tri implicite. Vous ne verrez pas parmi les personnalités que nous avons interviewées ou parmi les ouvrages analysés trace d’auteurs dont on puisse dire aujourd’hui avec certitude qu’ils ont sciemment enfreint la déontologie de la science, en publiant des résultats faux ou des interprétations fantaisistes. Vous ne trouverez pas non plus, j’en conviens volontiers, de thèses spiritualistes à qui nous dénions a priori le caractère scientifique. Mais il est certain que, en contrepartie et à notre grand regret, nous n’explorons pas, sauf par de courtes brèves d‘actualité, les publications scientifiques les plus pointues et les blogs où peuvent se trouver des idées vraiment originales. Nous n’en parlerons en détail que lorsqu’elles commenceront à émerger. Sinon, comment juger de leur valeur ?

3. Cependant, nous ne nous bornons pas dans notre revue et sur notre site, contrairement à ce que pourrait laisser penser ce que je viens d’écrire, à ne donner écho qu’aux thèses dans le « main stream » de la science. Vous semblez penser que la cosmologie, la physique quantique, la physique macroscopique, l’astronomie, les mathématiques sont des sciences dures ne soulevant pas de questions philosophiques. C’est tout à fait inexact. Ce sont elles au contraire qui font l’objet des débats épistémologico-philosophiques les plus vifs. Or, dans ces domaines, nous n’avons pas hésité à faire s’exprimer des scientifiques et épistémologues dont les travaux sont susceptibles d’ébranler les fondements même de la science, en remettant en question le sacro-saint réalisme des essences qui inspire encore la plupart des travaux, non seulement en recherche appliquée mais en recherche fondamentale. Je vous renvoie notamment à nos articles consacrés à la Méthode de Conceptualisation Relativisée de Mioara Mugur-Schaëchter et aux thèses « constructivistes » de Jean-Louis Le Moigne.

Concernant la conscience artificielle, l’écho que nous avons donné aux recherches d’Alain Cardon montre que nous avons su quand il était nécessaire prendre des risques. Nous sommes allés jusqu’à le publier lui-même alors que tous les éditeurs refusaient de seulement évoquer ce thème, si contraire aux idées religieuses ou humanistes concernant la conscience. Aujourd’hui encore, soutenir les programmes de recherche visant l’artificialisation de la biologie et des neurosciences est loin de faire l’unanimité, même chez les militaires que vous citez. Je pense qu’en ce domaine nous montrons un certain courage intellectuel.

Pour me citer enfin, je défends dans notre revue le concept de « système anthropotechnique » qui fera prochainement l’objet d’un essai à paraître chez mon éditeur habituel. Ce travail, à ma connaissance, n’a pas d’équivalent ni dans les sciences dures, ni dans les sciences molles modernes. Cela ne veut pas dire pour autant qu’il sera pris au sérieux par ceux qui décident de ce qu’il faut ou non penser. Mais il m’appartient de courir le risque de passer pour un farfelu. Aller plus loin en produisant de mon chef des paradigmes véritablement révolutionnaires ne parait pas à ma portée. Je dois à regret en convenir. Mais qui sait de quoi sera fait l'avenir?

4. Terminons par les critiques que vous portez aux instruments et méthodes de l’imagerie cérébrale ou du darwinisme cellulaire permettant de comprendre, sinon le fonctionnement du cerveau ou de la reproduction, du moins des mécanismes jusqu’ici inconnus ou mal représentés. Que voudriez vous que fassent les chercheurs que vous mettez en cause ? Inventer des instruments qui n’existent pas, au lieu d’essayer de se servir de ceux développés ailleurs ? Sortir du néant des modèles complètement révolutionnaires, au risque de retomber sur des archaïsmes théologiques s’incarnant dans des idées vagues à souhait ? Renoncer tout simplement à comprendre ? Il est bien évident que si ces chercheurs disposaient d’instruments capables de visualiser l’activité individuelle des 100 milliards de neurones composant le cerveau humain, ils n’hésiteraient pas à nuancer leurs analyses.

Vous ne pouvez niez que la science progresse en utilisant pour les dépasser des instruments et idées générés par son époque. Le risque est certes alors de dépendre de technologies ou approches soutenues par les pouvoirs dominants. Mais lorsque la démarche scientifique est appliquée avec rigueur, de nouvelles critiques, de nouvelles observations, de nouvelles théories et finalement de nouveaux instruments et paradigmes succèdent aux actuels. Cela ne voudra pas dire pour autant que les uns et les autres auront eux-mêmes atteint à une vérité définitive. Je fais personnellement confiance aux scientifiques que vous mettez en cause pour qu'ils fassent évoluer leurs idées et leurs méthodes au fur et à mesure qu’évolueront l’instrumentation disponible, ainsi que le dialogue avec la société.

Vous ironisez sur la phrénologie. Mais pourquoi ne pas le faire à propos de Newton, qui était par ailleurs convaincu de l’existence de Dieu et de la valeur de l’alchimie ? Etudier les bosses du crâne était de toutes façons plus porteur de découvertes scientifiques ultérieures que faire appel à des confesseurs et exorciseurs. Quant à Kupiec, je ne vois pas sur quoi vous vous basez pour dire qu’il n’apporte pas de preuves à ses hypothèses. Il m’avait semblé au contraire qu’il citait de nombreuses références, provenant de nombreux collègues.

5. Je terminerai en répondant au reproche que vous semblez nous faire, consistant à négliger ou mal interpréter les sciences humaines et sociales. Je dirai qu’en ce domaine la diversité et les divergences sont si grandes que l’on ne peut juger qu’au cas par cas. Mais là encore, les intérêts économiques et politiques immédiats sont si puissants que la plupart instrumentalisent les chercheurs à l’œuvre dans les disciplines considérées. Il est donc impossible de leur faire crédit à tous coups. Il faut en prendre et en laisser, ce que nous essayons de faire. Les rapprocher des sciences dures, en aucun cas, ne devrait pas être considéré par ces chercheurs comme traduisant une volonté de mise en tutelle. De la diversité des points de vue et des débats naît, non pas une utopique vérité, mais un enrichissement des esprits et des comportements.

Bien a vous et merci de votre contribution

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