Vers le site Automates Intelilgents
La Revue mensuelle n° 123
Robotique, vie artificielle, réalité virtuelle

Information, réflexion, discussion
logo admiroutes

Tous les numéros


Archives
(classement par rubriques)

Image animée
 Dans La Revue
 

Retour au sommaire

Automates Intelligents s'enrichit du logiciel Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront alors définitions, synonymes et expressions constituées de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi d'accéder à la définition du mot dans une autre langue (22 langues sont disponibles, dont le Japonais).

 

Sciences et vie politique. De la démocratie. Pour une approche systémique
Jean-Paul Baquiast 19/12/2012

Le philosophe et écrivain Daniel Salvatore Schiffer propose dans un article récemment publié sur son blog de ne pas confondre retour au suffrage universel et démocratie, telle que ce concept est entendu en Europe. Pour lui, le printemps arabe, qui s'est traduit par la fuite de quelques dictateurs, est aussi en train de se transformer en automne islamiste, avec une forte menace sur les droits individuels défendus par nos démocraties.

La critique est fondée, mais elle supposerait pour prendre toute sa portée une analyse un peu plus systémique sur la façon dont se forment les opinions publiques et les majorités politiques pouvant en découler.

Nous ferons ici, pour poser le problème, de larges emprunts à l'article de Daniel Salvatore Schiffer. Inutile de préciser que celui-ci a été traité de sioniste par les militants islamistes très présents sur les blogs.

« Ben Ali en Tunisie, Moubarak en Egypte, Kadhafi en Libye : trois dictateurs dont la récente chute, après celle de Saddam en Irak, aura donc permis, lors de l’historique « printemps arabe », la libération, aussi attendue qu’inespérée, de leur peuple, opprimé, sous leur sanguinaire joug, depuis tant de longues et cruelles années.

Et, certes, le monde démocratique, de l’Union Européenne aux Etats-Unis d’Amérique, a-t-il eu raison, en la circonstance, de se réjouir, en les encourageant et parfois en les soutenant, de ces diverses révolutions. A cette importante réserve près, cependant : c’est qu’une révolte populaire, aussi massive soit-elle, ne constitue pas nécessairement, aussi paradoxal cela puisse-t-il paraître, un gage de liberté démocratique !

Le 20e siècle abonde en exemples où des dictatures sanguinaires ont été appelées au pouvoir à la suite de votes démocratiques

«  Le problème, ainsi que l’avait déjà relevé Aristote dans sa « Politique », c’est que ce qui s’avère au départ un bien précieux, sinon une vertu, peut aussi se transformer à la fin, lorsque les peuples gouvernent au mépris des lois, en une autre forme de dictature : la dictature des masses, surtout lorsque celles-ci s’expriment au détriment de la liberté des individus !

C’est là, précisément, le danger qui guette aujourd’hui, par-delà leurs indéniables mérites, les révolutions arabes, fussent-elles parées du beau nom - hélas trop souvent galvaudé de nos jours - de « démocratie ».
…..
La démocratie suppose la séparation des pouvoirs, principe inaliénable de toute démocratie correctement entendue, en trois instances distinctes et indépendantes. Comme l'affirma le grand Tocqueville dans « De la démocratie en Amérique » : il ne saurait y avoir de démocratie, à moins d’en donner une définition tronquée, là où il n’y a pas de séparation entre les pouvoirs législatif (le Parlement), exécutif (le Gouvernement) et judiciaire (la Justice).

Bon nombre de nos responsables politiques, de nos médias et de nos intellectuels, semblent ignorer ceci lorsqu’ils qualifient de « démocratique » ce fameux « printemps arabe ». Davantage : c’est à un fallacieux mélange des genres auquel ils s’adonnent abusivement là dès lors que, victimes en l’occurrence d’une invraisemblable et périlleux contresens conceptuel - ou, pour mieux dire, d’une énorme erreur sémantique -, ils y confondent en réalité, trahissant ainsi leur propre idéal démocratique de surcroît, les termes de « populaire » (ce que ces diverses révolutions sont effectivement) et de « démocratique » (ce que ces mêmes révolutions ne sont pas nécessairement).

Et puis, surtout, la démocratie est-elle seulement concevable, en son essence même, sans laïcité : cette loi établissant, ainsi qu’elle le fut promulguée dans la France sécularisée de 1905, une tout aussi nette distinction entre les sphères religieuse (symbolisée par l’Eglise pour les catholiques et les orthodoxes, le Temple pour les protestants, la Mosquée pour les musulmans, la Synagogue pour les juifs) et politique (incarnée par l’Etat) ?  

Car, quoi qu’en disent les démagogues et autres propagandistes (au premier rang duquel émerge, parmi d’autres impostures, le Bernard-Henri Lévy de « La Guerre sans l’aimer - Journal d’un écrivain au cœur du printemps libyen »), aucune de ces règles démocratiques, pourtant fondamentales, n’est respectée, aujourd’hui, en ces trois pays qui virent éclore ce que nos élites occidentales baptisèrent un peu trop hâtivement, bercées en cela de douces mais creuses illusions, de  « printemps arabe ». De sorte que l’on ne sait même plus a posteriori, avec le recul des événements, si c’est le manque de courage politique ou la carence de lucidité intellectuelle, à moins qu’ils ne soient indissociables, qu’il faut blâmer là ! Pis : c’est un islamisme des plus rétrogrades et parfois même des plus radicaux, où le religieux prime sur le politique et où la charia fait office de loi, qui y préside désormais, que ce soit à travers les Salafistes ou les Frères Musulmans (avec, certes, toutes les nuances dues, et sans même parler de leurs hypothétiques ramifications avec Al Qaeda), aux obscures destinées de l’Etat.
Bref : la dictature religieuse après la dictature politique et même, comme dans l’Egypte du Maréchal Tantaoui, la dictature militaire !

D’où, urgente, la question, si, du moins, l’on veut véritablement aider, sans leurre ni hypocrisie, sans fausses promesses ni vains espoirs, les jeunes générations à emprunter, en ces terres tourmentées, le difficile chemin de la vraie liberté, à commencer par celles de la pensée tout autant que de la parole : qu’ont donc de si « démocratique », sauf à infirmer notre propre vision de la démocratie, ces prétendues révolutions arabes, lesquelles ne sont tout au plus, avec tout le respect qu’on leur doit, que des révoltes populaires ?

C’est dire, en conclusion, si parler là, aujourd’hui, d’ « islam démocratique » ou même de « charia modérée », pour qualifier l’actuelle situation de la Tunisie, de l’Egypte ou de la Libye, s’avère aussi absurde et antinomique, quoique pour d’autres motifs, que de parler de « démocratie populaire » comme on le faisait autrefois pour décrire l’Union Soviétique de Staline puis de Brejnev, l’Allemagne de l’Est de Honecker ou l’Albanie d’Enver Hoxha, ces antres du totalitarisme le plus abject.

Il est des avenirs prétendument radieux qui, en Histoire, se révèlent parfois, faute de clairvoyance tout autant que de résistance, d’interminables et tragiques cauchemars !

Que les préceptes de l’islam fussent incompatibles avec les valeurs de la démocratie, c’est là, du reste, ce que s’en allait soutenant déjà, en sa tristement célèbre « Déclaration Islamique » (publiée, en 1970, à Istanbul, avant que d’être rééditée, en 1990, à Sarajevo), Alija Izetbegovic lui-même, cet ancien président des Musulmans de Bosnie, lors de la guerre en ex-Yougoslavie, que Bernard-Henri Lévy, encore lui, nous vendit pourtant jadis, comme il le fait à nouveau maintenant pour les dirigeants libyens du Conseil National de Transition, comme un grand démocrate : « Il n’y a pas de paix ni de coexistence entre la religion musulmane et les institutions sociales et politiques non islamiques », y affirmait, textuellement, Izetbegovic. Et, à la fois plus véhément et plus explicite encore, de conclure sa diatribe par ces mots terribles, dans la droite ligne de l’intégrisme religieux le plus nuisible, voire dangereux, pour nos démocraties précisément : « Avant le droit de gouverner lui-même son monde, l’islam exclut clairement le droit et la possibilité de la mise en œuvre d’une idéologie étrangère sur son territoire. Il n’y a donc pas de principe de gouvernement laïc, et l’Etat doit être l’expression et le soutien de concepts moraux de la religion. »

L’islam démocratique, donc ? Un indépassable oxymore aux allures d’aporie philosophique, une contradiction « in termine » et donc, comme telle, insoluble en soi, sinon par le biais d’une autre révolution, plus exigeante sur le plan des principes sociopolitiques et plus neutre au niveau des convictions religieuses : une nouvelle contre-révolution, en somme, d’essence, elle, véritablement laïque, conformément à tout humanisme digne de ce nom !

...

D’aucuns, me feront très justement remarquer qu’il existe, au sein du monde contemporain, des pays, même s’ils sont rares, à la fois musulmans et laïcs : la Turquie en est l’exemple le plus notoire. Ce à quoi je leur rétorquerai, en guise d’ultime et peut-être définitive clarification, que cet argument, apparemment pertinent, ne fait, justement, qu’apporter, au contraire, de l’eau au moulin de ma thèse.

Car la Turquie, pour musulmane qu’elle soit, n’est pas précisément, en sa notable exception, un pays islamique : c’est là toute la différence - cette distinction conceptuelle s’avère capitale - entre une religion (musulmane, en l’occurrence) et une civilisation (l’islam, par ailleurs éminemment respectable). »  


Notre commentaire

La question du caractère ou non démocratique des révolutions arabes et des régimes, très probablement dominés par des islamistes, qui leur feront suite, rejoint le vieux débat sur la démocratie ayant cours en Europe et aux Etats-Unis depuis la 2e guerre mondiale: des pouvoirs issus d'un vote populaire sont-ils fondés à représenter le peuple qui les a élu? Ceci quoiqu'ils fassent et même si notamment ils s'éloignent du contrat social implicite à la source de cette démocratie.

Dans le cas où les élections auront été régulières, c'est-à-dire n'auraient pas été tronquées ou déformées par des forces politiques désireuses d'accéder au gouvernement en se présentant comme élues démocratiquement, il sera difficile de contester la légitimité de leurs résultats. On pourra toujours faire valoir que les électeurs se croyaient libres mais ne l'étaient pas, parce que manipulées par des faiseurs d'opinion aux mains de telles ou telles factions: partis politiques, groupes religieux, grandes entreprises déversant des milliards pour acheter les voix. Il reste que refuser la sanction des élections conduirait directement à des coups d'Etat qui ne seraient en aucun cas préférables, ceci aussi bien dans le monde arabe qu'en Occident.

Concernant les pays arabo-musulmans – à supposer, répétons le, que les élections y aient été relativement régulières - les bonnes consciences occidentales n'auraient aucune légitimité à contester des choix de sociétés – faisant notamment de la charia la source du droit, obligeant les femmes à porter le voile et se soumettre à leurs maris – même si ces choix étaient contraires à ceux que nous faisons pour notre part. Rien ne nous autoriserait à interférer dans le fonctionnement de leurs institutions, si du moins celles-ci ne nous menaçaient pas directement. Nous demandons d'ailleurs la réciprocité de leur part.

Si les laïcs dans ces pays, ou si les femmes se plaignant du statut qui leur est imposé, cherchaient à combattre des décisions majoritaires, très bien, mais nous n'avons pas à nous en mêler. On a vu les dégâts produits par les interventions américaines récentes au Moyen Orient, prétendument destinées (en couverture il est vrai de grandes manœuvres autour des puits de pétrole) à faire respecter les libertés démocratiques.

Mais les risques d'atteintes à la démocratie existent aussi dans des pays pourtant dotés depuis longtemps par leur Constitution non seulement de la démocratie électorale mais de la séparation des pouvoirs et des libertés individuelles. Supposons un pays comme la France dont le Président déciderait qu'il est en droit de placer des hommes à lui à tous les postes de responsabilité – dans le respect d'un certain nombre de règles formelles décidées par le parti majoritaire au Parlement. A quel titre l'opposition pourrait-elle s'y opposer? Aux citoyens qui se plaindraient d'un abus de droit, ce président répondrait qu'il a été élu pour appliquer son programme, aussi général et ambigu que puisse être celui-ci, et que donc il l'applique, en toute légalité constitutionnelle. Point, c'est tout.

En fait une telle situation ne serait concevable que si une majorité de l'opinion ne s'était déjà constituée pour la rendre possible, autrement dit que s'il se trouvait déjà dans le pays des forces politiques suffisamment puissantes et organisées pour soutenir un pouvoir autoritaire afin de l'utiliser. Ce fut sans doute le cas dans l'Allemagne de Weimar, où se conjuguèrent les intérêts industriels et militaires pour convaincre une opinion initialement démocratique de la nécessité de faire appel à un dictateur.

Dans les pays arabes modernes, fortement pénétrés de culture musulmane, on peut penser que de la même façon des activistes salafistes pourraient s'emparer du gouvernement s'ils persuadaient les opinions publiques de la nécessité d'une « République islamique » sur le modèle de celle au pouvoir en Iran. En Europe enfin, des gouvernements autoritaires s'appuyant sur les diverses peurs circulant actuellement pourraient sans doute se faire plébisciter par des opinions jugeant que la démocratie est devenue un luxe inutile,

Une analyse systémique

Ce propos nous conduit à évoquer le thème mentionné en introduction de cet article: « une analyse un peu systémique s'imposerait pour comprendre la façon dont se forment les opinions publiques (le « global mood » des sociologues anglais) et les majorités politiques pouvant en découler ». Par analyse systémique, nous entendons des approches débarrassées de tout pychologisme, de tout juridisme, de tout moralisme.

Il faudrait considérer que les opinions publiques se forment en résultat de l'intervention dans les cerveaux individuels comme dans les systèmes de représentations collectives d'agents autonomes, bien étudiés par Alain Cardon dans ses travaux sur la conscience artificielle. Ces agents sont générés par l'activité permanente des corps et cerveaux individuels, comme par celle des systèmes sociaux globaux. Ce sont des entités dites coactives, capables de générer non seulement des représentations collectives mais aussi des actions modifiant le milieu social. Ces agents, ressemblant à de petits programmes informatiques, interviennent généralement au plan de l'inconscient, que ce soit celui des humains qui en sont le support ou celui des sociétés où opèrent ces humains. Les observateurs politiques ne les repèrent que par les champs morphogénétiques résultant de leur activité. Par ce terme, on désignera les formes évidentes imposées aux comportements sociaux et individuels résultant de leurs activités souterraines.

Les observateurs politiques se demandent souvent ce que peuvent avoir dans la tête les militants des mouvements du type "Occupy Wall Street", alors que ces militants ne demandent encore rien de précis, sinon que le Système, selon leur expression, change. On pourrait se demander de la même façon ce que peuvent avoir dans la tête les millions de citoyens qui soutiennent moralement de tels mouvements, là encore sans s'engager dans des actions politiques précises. Dans l'hypothèse que nous évoquons ici, peut-être les uns et les autres ont-ils dans la tête, sans s'en apercevoir encore, de tels agents autonomes.

Diverses sciences seraient cependant mobilisables pour détecter la présence et l'action de ces agents dans nos sociétés. On pourrait aussi tenter de simuler quelques unes de leurs influences et pronostiquer certains de leurs résultats. Mais dans l'état actuel des moyens mis à la disposition des sciences concernées pour étudier en profondeur les phénomènes politiques, de telles analyses systémiques auront une influence limitée. Il serait néanmoins nécessaire que les philosophes (tel Daniel Salvatore Schiffer présenté ici) connaissent leurs possibilités. Nous ferions la même recommandation à des hommes politiques espérant communiquer avec les électeurs autrement qu'avec des mots d'ordre vieux de plus de 50 ans.

Note
Daniel Salvatore Schiffer est philosophe, auteur de « Critique de la déraison pure - La faillite intellectuelle des ‘nouveaux philosophes’ et de leurs épigones » (François Bourin Editeur). Voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Daniel_Salvatore_Schiffer


Retour au sommaire