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Article

Etat stratège, Europe stratège

Cet article a été composé en deux temps. Sur une trame de Jean-Paul Baquiast, Grégoire Postel-Vinay, que nous remercions, a proposé des compléments et précisions. Nous présentons ici le texte définitif sous forme de dialogue.

Automates Intelligents, 15/04/2012


Grégoire Postel Vinay est spécialiste des stratégies industrielles. http://www.oecd.org/speaker/0,3438,fr_21571361_37578380_38383419_1_1_1_1,00.html

 

L'ancien immeuble du Commissariat général au plan, 18 rue de Martignac à Paris, où se sont réunis, durant les grandes années, des milliers de négociateurs
et prévisionnistes de toutes origines.

JPB (pour Jean-Paul Baquiast). Deux livres viennent opportunément rappeler, à l'heure des grands choix électoraux français, la nécessité de disposer d'un Etat stratège, capable de piloter la réindustrialisation et le développement des nouvelles filières technologiques et industrielles. L'un émane d'un inspecteur des finances, directeur général de la caisse des Dépôts et président du Fonds stratégique d'investissement de 2007 à 2012. Il a été formé  dans la grande tradition, hélas largement perdue de vue, de l'ex-Commissariat au Plan, initiateur des Trente glorieuses industrielles. Le second a été écrit par Anne Lauvergeon, qu'il est inutile de présenter. Augustin de Romanet a été et demeure sans doute très près de Nicolas Sarkozy. Atomic Anne a pris ses distances. Mais peu importe les personnes, comptent les idées(1).  
 
Jean MonnetGPV (pour Grégoire Postel Vinay). Il est intéressant de constater une convergence de vues de différentes sensibilités partisanes à cet égard. C'est plutôt bon signe, car il faut en effet obtenir un suffisant consensus (qui ne sera pas forcément unanime ni total sur tout),  pour mener à bien une stratégie. Pierre Massé disait déjà cela en prenant les rênes du Plan des mains de Jean Monnet pour la reconstruction du pays, juste après la libération : il s'agit de donner des perspectives longues, suffisamment ambitieuses pour catalyser un grand nombre d'énergies, suffisamment réalistes pour être crédibles(2).

JPB.: Or ces deux auteurs rappellent que, dans un monde dominé par de grands Etats stratèges (Chine, Russie, Etats-Unis...)...

GPV. Au risque de la lourdeur, on aurait pu ajouter l'Allemagne, le Japon, le Royaume Uni. Il ne faut pas oublier la France, qui compte encore sur ces sujets, mais dont l'influence dépend aussi de l'état de ses soldes commerciaux et budgétaires, et in fine de sa compétitivité.

JPB.   ou par des intérêts transnationaux définissant eux-aussi des stratégies globales, ni la France ni l'Europe ne pourront survivre sans se doter des outils d'une stratégie visant les trente prochaines années. Prétendre que l'avenir est imprévisible ne peut être une excuse pour ne pas tenter de le prévoir et de s'y préparer.  

GPV. En effet :

-  l'ex Plan, centre d'analyse stratégique,  avait lancé à cet effet "France 2025" dont nombre d'idées ont depuis été mises en oeuvre, et dont d'autres méritent d'être réévaluées à l'aune des impacts de la crise (la prospective est parfois timide dans les scénarios qu'elle envisage, ou trop conservatrice)(3).

- les filières stratégiques mises en oeuvre à l'issue des Etats généraux de l'industrie et associant entreprises, centres de recherche,   partenaires sociaux, élus, régions et collectivités locales,   Etat, sont une amorce de ce qu'il faut faire vivre,

- L'UE2020 a son agenda et ses mesures budgétaires 2014-2020 en train d'être négociées, qui seront  bouclées d'ici la fin de l'année.  En matière de développement durable, l'agenda 2020 est en soi une stratégie (acceptée par les 27) ; à horizon 2050, en revanche, les positions divergent, comme les intérêts... or la  rétroaction sur le présent des hypothèses à cet horizon de temps importe.
A horizon plus long encore, les travaux sur l'effet de serre continuent d'être pertinents,  même si Durban a vu de facto un recul (sous l'effet d'évolutions indiennes, de constantes chinoises, et des Etats-Unis prenant acte de celles-ci pour être très modérés dans leurs ambitions...) l'UE restant principalement en pointe, alors même que d'elle ne dépendent pas les principales évolutions des quantités de GES émises)(4),

- quelques travaux du G20 donnent aussi des orientations générales utiles.

JPB. Que demande une telle stratégie? Il faut d'abord disposer d'un organisme capable de rassembler et faire dialoguer, sinon s'accorder, les différents acteurs du développement: services publics, industriels, syndicats et aussi, évidemment, chercheurs scientifiques. 

 On doit par ailleurs mettre en place, même si le mot fait horreur, des « technocrates » aussi protégés que possible des influences provenant des intérêts avec lesquels ils doivent dialoguer. Ceux-ci doivent être formés à ce qui est un véritable métier. Sortir d'une grande école généraliste ne garantit pas la compétence ni l'intégrité à vie. Apprendre à se défendre contre les tentatives de corruption multiples qui s'exercent tant dans les Etats qu'à Bruxelles est indispensable.
Il faut enfin organiser des mécanismes permettant aux corps intermédiaires et aux partis politiques de faire participer les citoyens aux débats et aux arbitrages finaux.  


GPV. Oui... 

JPB. Cela évidemment ne saurait suffire. Les options retenues dans les phases préparatoires de la définition de telles stratégies devront être mises en oeuvre par des Etats et des collectivités publiques disposant de moyens budgétaires et d'une autorité suffisante, afin de poursuivre les grandes lignes choisies à travers les années et les décennies – compte tenu bien sûr des nécessaires adaptations imposées par les retours d'expérience...  

GPV. Les moyens budgétaires sont contraints, et dépendront notamment :

- d'arbitrages entre les composantes et les poids relatifs  des politiques d'offre ou de demande,  (une certaine convergence vers des politiques d'offre c'est-à-dire de production paraît se faire jour),

- de la coordination au niveau de l'UE des politiques de compétitivité des Etats et de leur orientation pour répondre à une demande mondiale qui en tout état de cause croîtra plus vite que la demande intérieure venant de l'UE,

- du caractère coopératif, ou non de ces politiques... (on ne peut pas dire par exemple que les politiques fiscales des Etats-membres de l'UE soient coopératives, ni très convergentes en ce moment. Ceci traduit aussi les divergences de tendances politiques au sein de l'Union... et ce n'est pas le fait de la France. Il y a quand même des efforts de convergence. C'est tout l'enjeu concernant l'amélioration d'améliorer la croissance potentielle de l'Union,

- de la volonté d'aller de l'avant, de la capacité à créer de la confiance et catalyser les énergies. Il faut aussi du travail et des moyens dédiés à la connaissance et aux compétences,

- de l'articulation  au niveau de l'Union des politiques de compétitivité, de concurrence, de politique commerciale extérieure, budgétaire, de R&D, qui ne sauraient sans dommage être schizophrènes... ou avec des constantes de temps très différentes.

JPB. L'objectif est déjà difficile à atteindre, dans des pays comme la France ou l'Allemagne, un tant soit peu complexes. Il le sera encore plus en Europe. Qu'attendre alors d'un éventuel futur gouvernement de gauche en France, partageant l'objectif de ressusciter des stratégies industrielles, technologiques et économiques ? D'une part évidemment de mettre en place les outils nécessaires, dont nous avons fait l'esquisse: Commissariat au Plan ou équivalent ...

GPV. Les stratégies de filières en forment une esquisse et un essai, à transformer (ce verbe pris au sens du rugby).. et à compléter, s'agissant de l'innovation et de la productivité des services.

Je note tout de même que l'intendance compte. Qu'il faut pour cela alimenter en permanence par des moyens de veille, de prospective, d'études nationales, régionales, de comparaisons internationales, d'évaluation de politiques publiques, de méthodes de partenariats public/privé, les groupes de travail qui avancent. Et que les ressources, humaines et financières,  pour cela ont fortement décru ; elles sont de l'ordre du dixième de % des montants d'investissements en cause. Si on ne traite pas cette question,  on risque de se trouver dans l'incantatoire...

JPB...  Fonds stratégiques d'investissement, soutien aux filières qui seront jugées prioritaires, etc. Il serait à cet égard absurde d'attendre de nos grands voisins, ou des institution de l'Union, qu'ils fassent d'emblée la même chose. On pourra par contre espérer que, dans des créneaux précis, des accords entre gouvernements et industriels de pays convaincus de la nécessité de collaborer puissent être impulsés immédiatement. Ce devrait être le cas, par exemple, en matière d'énergies "vertes".

Beaucoup considèrent qu'en ce qui concerne l'Union européenne toute entière, une véritable remobilisation stratégique pour le moyen et le long terme semble exiger une progressive fédéralisation démocratique des institutions. Nous sommes de ceux ici pour qui la capacité de l'Europe à faire face aux défis de ce que l'on nomme quelquefois le monde d'après nécessitera un véritable pacte fédéral. La France ne devrait pas pouvoir se dispenser d'y apporter son concours.
 
GPV. Le mot 'fédéral" fait encore peur. Tout dépend des questions que l'on traite. La géométrie variable a également du bon, que permet en principe le traité de Lisbonne : il est très difficile de mettre d'accord 27 participants autour d'une table, sur un enjeu industriel ou commercial donné, surtout lorsqu'ils doivent décider, comme c'est encore le cas, à la majorité qualifiée issue du traité de Nice, régime que le traité de Lisbonne fait perdurer jusqu'en 2014, voire 2017 si un seul Etat-membre le souhaite (il est probable que ce sera le cas, du fait que leurs situations budgétaires et commerciales sont aussi différentes que celles par exemple de l'Allemagne et de la Grèce ou de l'Irlande). Ii est en revanche possible de progresser plus vite de façon pragmatique avec un nombre plus réduit de partenaires.

Pour autant, il se trouve des domaines où on arrive à converger à 27 : cela a été le cas pour les "key enabling technologies", récemment, ou encore pour les véhicules décarbonés. Mais chaque fois, on est parti d'un groupe de travail initial plus restreint, qui a donné le mouvement à l'ensemble(5).

JPB. Nous reviendrons sur ces thèmes essentiels dans les prochaines semaines, compte tenu des décisions que sera obligée de prendre la future majorité....

Notes
(1) Lire :
* Augustin de Romanet. Non aux trente douloureuses, Plon,  2012
* Anne Lauvergeon. La femme qui résiste, Plon, 2012
(2) Sur le Commissariat général au Plan français : http://fr.wikipedia.org/wiki/Commissariat_g%C3%A9n%C3%A9ral_du_Plan
(3) France 2025 www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports.../0000.pdf (nous laissons à plus malins que nous la responsabilité de se retrouver dans ce type d'adresse, bien faite pour encourager l'information du public. AI)
(4) UE2020 : http://ec.europa.eu/europe2020/index_en.htm
(5) Une correspondante nous propose d'ajouter le paragraphe suivant :
Sans compter le rôle de la Commission, parfois opaque. Surtout si l'on se place dans le cadre des négociations de traités entre l'UE et les pays tiers : c'est bien la Commission qui tient les rênes, malgré le mandat confié par les Etats membres en début de négociation. Comptes-rendus difficiles à obtenir, informations délivrées au compte-goutte… Or ces négociations forment le moyen et le long terme, tout autant que les questions soulevées lors des rencontres entre les ministres des 27.

En effet, pour sortir d'un accord de libre-échange qui dessert les intérêts offensifs ou défensifs européens, il faudra se lever de bonne heure. Or ces accords sont signés année après année, et seul le Parlement Européen peut les refuser. Les Etats membres peuvent évidemment réagir en cours de négociation, par le biais des comités qui se réunissent régulièrement à Bruxelles, mais c'est parfois crier dans le désert que s'opposer aux manoeuvres d'une Commission européenne dont la légitimité peut parfois poser problème…

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