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Pour une géopolitique européenne

Ce travail a été engagé collectivment par la Red Europea de Reflexion Geopolitica (http://www.tendencias21.net/geopolitica/) . Pour faire progresser notre dialogue sur cette question difficile, nous publierons ici à titre préliminaire ce que pourraient être nos contributions à la partie qui nous a été attribuée, soit le Prologue et le Chapitre 1. Evaluation des risques et des compétiteurs

Durant l'été, nous compléterons et modifierons régulièrement la rédaction de cette contribution. Elle n'engage évidemment pas la responsabilité des auteurs finaux
Pour Automates Intelligents. Jean-Paul Baquiast
Rédaction mise à jour au 17/07/2012

Plan
Prologue
Introduction. Que faut-il entendre par géopolitique? Que faut-il entendre par Europe?
Chapitre 1. Evaluation des risques
Chapitre 2. Evaluation des compétiteurs
Chapitre 3. Comment réagir? Définition de politiques stratégiques
Chapitre 4. Evolution des institutions européennes
Conclusion

Prologue. Peut-on encore envisager une géopolitique européenne?

Par géopolitique on entend traditionnellement la façon dont un pouvoir politique quelconque, généralement un Etat, prend en compte les critères géographiques ou écogéographiques pour mieux assurer sa puissance et son indépendance. Au 21e siècle, une géopolitique européenne supposerait qu'il existe une puissance européenne qui viserait à se renforcer par la prise en considération de facteurs géopolitiques trop souvent ignorés dans les décennies précédentes.

Mais peut on considérer que l'Europe constitue, compte tenu de l'hétérogénéité de la trentaine d'Etats qui la composent, un pouvoir politique capable d'élaborer une démarche géopolitique? Au 19e et dans la première moitié du 20e siècle, l'Europe était représentée par plusieurs grands Etats en concurrence et le plus souvent en guerre les uns avec les autres. Chacun d'eux avait des objectifs géopolitiques propres, mais cela ne suffisait pas à conférer à l'Europe une unité dans les objectifs géopolitiques, sauf peut-être en ce qui concernait les rapports globaux avec le monde soumis à la colonisation européenne. Pour l'essentiel, les géopolitiques de ces Etats se combattaient et perdaient donc toute efficacité, à l'égard notamment des géopolitiques qui pouvaient être exercées par de grands Etats extérieurs, concurrents de l'Europe, Etats-Unis et URSS notamment.

A la fin de la seconde guerre mondiale, les Etats-unis sont intervenus pour unifier sous leur direction et au service de leurs intérêts les Etats européens dits occidentaux. Ceci a servi d'amorce à la création d'un début d'Union européenne, dont les composantes ont très lentement pris conscience de l'intérêt qu'il y aurait à se donner un certain nombre d'objectifs géopolitiques communs, y compris en commençant à secouer la tutelle des Etats-Unis. Au plan juridique, l'acte fondateur de l'Union européenne est la Déclaration du 9 mai 1950de Robert Schuman, ministre français des Affaires étrangères. Sous l'impulsion de personnalités politiques surnommées Pères de l'Europe six États ont crée en 1951 la Communauté européenne du charbon et de l'acier. Après l'échec d'une Communauté européenne de défense en 1954, une Communauté économique européenne a été instaurée en 1957 par le traité de Rome. La coopération économique a été approfondie par l'Acte unique européens en 1986.

De son côté, l'URSS avait, sans précisément le vouloir, contribué au rapprochement des Etats de l'Europe orientale soumis à sa tutelle. Lorsqu'elle s'est effondrée, ces Etats ont jugé prudents de se rapprocher de leurs voisins de l'Europe occidentale, principalement dans un premier temps pour bénéficier de la protection militaire américaine.

Un début de prise de conscience de la nécessité d'une entente politique intéressant tous les Etats se disant et se voulant européens pour des raisons à la fois culturelles et géopolitique a donc été enclenché. Il s'est ainsi constitué à partir du traité de Maastricht signé en 1992 une union politique qui a pris le nom d'Union européenne. Pour la renforcer, de nouvelles réformes institutionnelles ont été introduites en 1997 et en 2001. A la suite du refus d'un projet de Constitution européenne qui aurait marqué une nette avancée dans la voie d'un renforcement de la puissance des institutions communes (dites de Bruxelles), celles-ci ont été nouveau réformées en 2009 par le traité de Lisbonne, toujours en vigueur à ce jour. Le refus du projet de constitution par le vote populaire, dans certains Etats déterminant comme la France, a tenu à des raisons complexes: refus du libéralisme économique prôné par la Commission européenne, refus de l'atlantisme par ailleurs dominant à Bruxelles, remontée des mouvements souverainistes en réaction à la crise qui prenait de l'ampleur, incapacité des défenseurs des partisans d'un fédéralisme européen à donner à celui-ci un visage démocratique, notamment par l'élection au suffrage universel du parlement européen.

Néanmoins, un premier pas important dans la voie d'une nécessaire puissance politique européenne a été la mise en place d'une monnaie unique, l'euro. Il s'agit d'une union dans l'Union, élément nouveau dont l'importance géopolitique apparaît de plus en plus grande aujourd'hui, Prévue par le Traité de Maastricht, la monnaie unique réunie aujourdh'ui et depuis 1999 les plus importants des États membres de l'Union, à l'exception du Royaume Uni, au sein d'une union économique et monétaire (la zone euro) imposant des normes communes de gestion budgétaire.

La difficulté qu'éprouvent aujourd'hui certains Etats à s'acquitter de leurs obligations, devant les attaques spéculatives des marchés, met en évidence le fait qu'une simple zone monétaire, ne s'accompagnant pas d'une gestion économique et sociale commune des Etats, s'appuyant elle-même sur une Banque centrale européenne à son service, ne pourra pas durer. Les Etats de la zone euro semblent l'avoir compris. Les décisions prises récemment en commun les 28 et 29 juin 2012 sont généralement considérée comme marquant, même si le mot n'est pas employé, un abandon croissant des souverainetés nationales au profit d'organismes de décision de type fédéral. Manquent cependant encore les modalités permettant d'introduire le vote démocratique dans ce début de fédéralisation. On peut penser que, sous l'aggravation de la situation économique et politique dans le monde, à laquelle l'Europe ne pourra pas échapper, la nécessité de resserrer les rangs autour d'une puissance politique commune fera progresser les institutions d'une telle puissance.

Mais ce ne sera pas pour autant que les citoyens et les gouvernements européens prendont conscience de la nécessité de s'accorder sur des objectifs géopolitiques communs, ni même sur la nécessité d'une géopolitique européenne proprement dite. Aujourd'hui, l'Union européenne s’étend sur un territoire de 4 376 780 km2, est peuplée de 502,millions d'habitants et est, dans les chiffres, la première (ou seconde) puissance économique mondiale. Ce n'est pas pour autant qu'elle constitue une réelle puissance politique, capable d'élaborer une politique extérieure et moins encore une géopolitique cohérente. Elle reste encore trop soumise à des influences contradictoires, en son sein et surtout du fait de la tutelle des Etats-Unis qui ne se déserre que lentement. D'où la raison d'être de cette étude dédiée à la réflexion sur les raisons d'être d'une géopolitique européenne ambitieuse. N'est-il pas trop tard pour une telle ambition?

Au moment cependant où des Européens de plus en plus nombreux prennent conscience de la nécessité d'une Europe puissante et indépendante affirmant face au reste du monde une volonté géopolitique originale, certains observateurs font valoir deux grandes mutations de la vie économico-politique qui se manifestent à l'échelle du monde global et qui semblent condamner le concept d'une géopolitique européenne.

La première de ces mutations s'annonçait depuis des décennies, mais elle a pris ces dernières années une importance déterminante: il s'agit de la prise en mains de l'économie réelle localisée et des structures étatiques traditionnelles par des intérêts financiers mondialisés pour qui les structures nationales ou régionales (celle de l'Union européenne en ce qui nous concerne) ne sont plus que des coquilles vides. Des acteurs européens sont présents au sein de cette économie financière, ils développent des géostratégies favorables à leurs manœuvres spéculatives. Mais ils ne visent pas à renforcer la puissance et l'indépendance des Etats européens ou de l'Union européenne. Ils visent au contraire à diluer ces structures dont la persistance handicape leur volonté de domination mondiale. C'est ainsi par exemple que la grandeur ou la puissance de l'Union européenne n'a guère bénéficié du dynamisme de la City de Londres, alliée stratégique de Wall Street.

Il faut ajouter un point essentiel. Les nouveaux pouvoirs financiers n'ont aucune volonté de lutter contre les inégalités, que ce soit au plan mondial ou dans chacun des Etats européens. Ils représentent une étroite minorité (1% de la population mondiale selon les estimations américaines possédant près de 90% des ressources mondiales). Ces chiffres sont indicatifs mais ils montrent bien les ordres de grandeurs. Une telle minorité transnationale, dite désormais des super-riches et des super-puissants fera tout, y compris par la force, pour conserver son pouvoir. Leurs représentants pratiquent évidemment la géopolitique à leur usage, usant de toutes les facilités que permet la disparition organisée des frontières et des régulations étatiques. C'est de leur fait que prospèrent dans le monde et en Europe même les paradis fiscaux et les pratiques de corruption à grande échelle.

Une deuxième mutation est toute différente. Elle est toute récente, à peine émergente. Pour la plupart de ceux qui l'observent, et même pour beaucoup de ses acteurs, elle demeure encore un mystère. Il s'agit du mouvement dit des Indignés en Europe (en Espagne où elle a pris naissance), dit aussi Occupy Wall Street aux Etats Unis où elle s'est développé rapidement. Ces mouvements résultent du caractère de plus insupportable, pour les 99% des populations qui ne se situent pas en haut des hiérarchies économiques et sociales, de la domination des riches et des puissants. Or ceux-ci se sont révélés, comme le montre la généralisation des crises économiques notamment depuis 2008, incapables d'assurer le minimum de développement organisé dont chacun pourrait bénéficier.

Les résistances populaires, aujourd'hui de plus présentes en Europe, suivant l'exemple grec, s'en prennent à toutes les mesures juridiques imposées par les Etats pour protéger l'ordre établi, au service du néo-libéralisme mondialisé. Elles rejoignent en cela les critiques légitimes des altermondialistes, actuellement en perte de vitesse. Mais il ne faut pas se faire d'illusion, elles susciteront des résistances de plus en plus fortes des institutions, s'appuyant de plus en plus sur les forces de police et de défense. Il en résultera inévitablement, même en Europe, un climat politique de plus en plus tendu peu favorable à la mise en place de réformes institutionnelles allant dans le sens de la démocratisation.

Ajoutons que la difficulté, pour ceux qui voudraient proposer des objectifs géopolitiques au service du renforcement de l'indépendance et de la puissance de l'Europe, tient au fait que ces mouvements de résistance se développent au plan international. Certes, ce qu'ils voudraient obtenir ne se traduit pas encore en propositions précises de réorganisation des sphères économiques et politiques mondiales. Mais lorsqu'ils défendront des programmes de réforme (certains parlent de « sortie du Système » ), l'Europe n'y apparaitra sans doute pas initialement en tant que telle. Ce sera tout le mécanisme du pouvoir mondial économico-politique qui sera visé – y compris sans doute dans les formes qu'il a pris en Russie et surtout en Chine. Les Indignés européens sauront-ils ou voudront-ils définir des formes de sortie du Système, à supposer qu'ils en soient venus jusque là, qui tiennent compte des spécificités européennes. Ceci serait indispensables pour pouvoir mobiliser directement les populations européennes, notamment parmi elles les millions de jeunes qualifiés actuellement condamnés au chômage. Pour ces jeunes, ce ne sera pas seulement aux Etats-Unis ou en Chine mais en Europe que les changements devront survenir.

Nous pensons pour notre part que si les peuples européens s'engageaient véritablement dans la lutte contre le Systéme financier et économique qui domine actuellement le monde et qui le conduira à sa perte (voir à ce sujet notre chapitre consacré aux grands risques environnementaux contre lesquels rien n'est fait actuellement) la définition d'objectifs géopolitiques européens allant dans ce sens, sera indispensable. Si l'Europe n'est plus une puissance mondiale dominante, elle conserve un rôle d'influence et un rôle d'entrainement essentiels.


Chapitre 1. Evaluation des risques

Il faut évaluer le plus scientifiquement possible le monde dans lequel l'Europe n'est plus désormais qu'un pôle parmi d'autres. Les risques constituent la variable la plus importante, celle autour duquel les grands choix doivent s'articuler. Ce sera autour de cette évaluation que l'on pourra évaluer les ressources permettant d'y faire face.
La plupart des risques, s'ils ne menacent pas prioritairement l'Europe, ont une portée telle que l'Europe ne pourra pas y échapper, directement ou indirectement. Il est donc nécessaire qu'elle s'en donne une claire conscience et qu'elle prépare les remèdes qui sont à sa portée, d'abord pour sa propre défense et, ensuite pour la défense du monde global.

Dans le recensement ci-dessous, nous mentionnerons le risque, tel qu'il menace la planète dans son ensemble. Nous préciserons ensuite comment ce risque se présente au regard des intérêts géopolitiques de l'Europe.

Plan du chapitre
1.1. Le scénario-catastrophe
1.2. La croissance démographique
1.3. Le changement climatique
1.4. L'effondrement de la biodiversité
1.5. L'épuisement des ressource vitales
1.6. Les catastrophes technologiques
1.7. L'agravation galopante des inégalités. L'internationale des oligarchies

à suivre


1.1. Le scénario-catastrophe

Avant d'examiner ces risques domaine par domaine, nous devons aujourd'hui évoquer ce qu'il faut bien appeler un scénario-catastrophe, celui selon lequel, dans les prochaines décennies, voire plus tôt, tous ces risques se conjugueront pour modifier radicalement la planète, dans ses diverses composantes nécessaires à la poursuite des civilisations actuelles telles que nous les connaissons.

Références
Anthony D. Barnosky et al., Approaching a state shift in Earth’s biosphere, Nature, 2012, DOI : http://www.nature.com/nature/journal/v486/n7401/full/nature11018.html
Voir aussi Study predicts imminent irreversible planetary collapse http://www.sfu.ca/pamr/media-releases/2012/study-predicts-imminent-irreversible-planetary-collapse.html ainsi que les commentaires joints, qui sont dans l'ensemble d'une grande pertinence


Ce scénario, longtemps présenté par les bénéficiaires de l'ordre économique et social actuel comme une affabulation, est de plus en plus défendu par des scientifiques dont il n'y a pas de raison de suspecter l'indépendance. S'il n'était pas possible de leur faire confiance, à qui devrait-on se fier? Cela ne signifie pas qu'il faudrait prendre les prévisions les plus pessimistes au pied de la lettre, dans toutes leurs implications. Il convient néanmoins, en termes de géopolitique notamment, de les garder en esprit afin de s'y référer.

Nous présentons ici, pour fixer les idées, l'un des diagnostics les plus inquiétants récemment publiés relatifs à l'avenir de la planète. Ce n'est pas le premier qui soit disponible. Observons néanmoins l'originalité des méthodes employées par ses auteurs comme la diversité des sources utilisées. Ceci conduit à prendre très au sérieux ce nouvel avertissement.

Le rapport fait valoir la convergence actuelle de plusieurs phénomènes : accélération de la perte de la bioversité, fréquence accrue des épisodes climatiques extrêmes, modifications rapides des flux de production et de dépense d'énergie, avec un apport brutal d'énergie. Ceci pourrait conduire au franchissement d'un seuil irréversible dans le changement global d'état de la planète. Il ne se ferait pas progressivement mais brutalement. L'intérêt de l'étude est qu'elle ne s'interroge pas seulement sur l'évolution des phénomènes naturels mais sur la capacité politique des sociétés humaines à y faire face. Dans cette approche, l'inaptitude de l'humanité à une « gouvernance » rationnelle fait partie des risques. Résumons le rapport.

Le dernier changement brutal de climat s'était produit il y a environ 12.000 ans, avec le passage de l'ère glaciaire, qui avait duré 100.000 ans, à l'actuelle âge interglaciaire, caractérisé par des conditions stables. Mais le véritable changement survenu durant cette période ne date que d'environ 1.000 ans. C'est lui qui s'est traduit par des modifications biologiques radicales.

Si l'actuel apport massif d'énergie, se produisant en quelques générations humaines, faisait franchir un nouveau seuil, le changement pourrait se produire extrêmement vite. Et ceci sans retour en arrière possible, même si l'on s'efforce de diminuer les entrées d'énergie. De plus, bien qu'il soit difficile de prévoir exactement en quoi consistera le nouvel état d'équilibre, tout laisse penser qu'il ne sera pas favorable à la survie des civilisations humaines actuelles. L'évènement se produira, répétons-le, non pas en quelques siècles mais en quelques années, ce qui rendra impossible toute adaptation concertée.

Les scientifiques ayant réalisé cette étude avouent ne pas voir quelles structures sociales et politiques seraient capables de ralentir, à supposer qu'il en soit encore temps, cette marche à la catastrophe. Tous les mécanismes existant fonctionnent dans le sens d'une destruction accélérée de ce qui reste de l'ancien équilibre. La plupart se disent « terrifiés ».

Peut-on penser que de tels avertissements pourraient freiner les mécanismes globaux actuels poussant à consommer et à détruire. On ne perçoit pas comment ceci pourrait se produire, compte-tenu du caractère incontrôlable de ces mécanismes, au regard des moyens à la portée des civilisations humaines que les auteurs de ces avertissements voudraient sauver de la destruction. La natalité globale ne diminuera pas ou marginalement, la pression des populations sur les ressources et les habitats croitra exponentiellement, les dommages aux écosystèmes et même aux systèmes physiques s'accéléreront.

Néanmoins les auteurs recommandent aux gouvernements d'entreprendre quatre actions immédiates :
- diminuer radicalement et complètement la pression démographique. Cette recommandation paraît cependant à peu près inapplicable. Les mesures de limitation de la natalité, les seules acceptables en termes d'éthique, à supposer qu'elles soient appliquées partout, n'auront d'effets que sur plusieurs générations. En attendant la population continuera à augmenter.
- concentrer les populations sur les zones enregistrant déjà de fortes densités afin de laisser les autres territoires tenter de retrouver des équilibres naturels.
- ajuster les niveaux de vie des plus riches sur ceux des plus pauvres (au moins en ce qui concernera les consommations matérielles).
- développer de nouvelles technologie permettant de produire et de distribuer de nouvelles ressources alimentaires sans consommer davantage de territoires et d'espèces sauvages. Mais les technologies dans ce domaine sont vite limitées par leurs coûts, leurs délais de mise en oeuvre et la rareté des matières premières qu'elles utiliseront.

Aussi le lecteur de cette étude ne peut se dissimuler qu'il s'agit là de vœux pieux. En dehors des catastrophes globales qui se produiront si rien n'est fait, aucune force politique ne pourra imposer de telles mesures à l'échelle du globe. Ces catastrophes elles-mêmes n'auront les effets préconisés par l'étude que si les civilisations actuelles sont effectivement détruites. La planète sera alors engagée dans de nouveaux états, stables ou non, aujourd'hui imprévisibles.

Nous noterons que de telles études confirment l'hypothèses selon laquelle l'évolution en cours est déterminée globalement par des compétitions entre systèmes anthropotechniques échappant au volontarisme des "systèmes cognitifs" limités que nous sommes.

Examinons maintenant les grands risques regroupés par catégories

1.2. La croissance démographique

Considérer la croissance démographique comme un risque, qui plus est un risque majeur, est généralement refusé. Des traditions religieuses très anciennes encouragent encore le vieux principe biblique « Croissez et multipliez-vous ». Elles condamnent en conséquence les moyens anti-conceptionnels. Par ailleurs, comme les fortes croissances démographiques sont aujourd'hui limitées aux populations les plus pauvres, les considérer comme un risque paraît faire porter sur ces dernières une responsabilité qui les dépasseraient. Ajoutons que certains pays fortement natalistes se refusent encore au contrôle de leur population, pour des raisons de puissance. Une forte population est un argument de conquête.

Les chiffres aujourd'hui disponibles sont cependant clairs. La population mondiale est actuellement de 7 milliards de personnes. (ref. http://www.populationmondiale.com/) . Même si certains pays ont atteint la « transition démographique » (état dans lequel les décès équilibrent les naissances), leur population continue à croître par effet d'hystérésis. Par ailleurs et surtout, d'importants pays, en Afrique et en Asie, enregistrent encore des naissances très supérieures aux décès. Comme il s'agit de pays pauvres, cette natalité excessive produit de nombreuses conséquences négatives, dont ils souffrent comme le reste du monde.

Dans les meilleurs hypothèses, la population mondiale devrait atteindre 9 milliards de personnes vers 2050. Elle pourrait plafonner à cette date, mais rien n'exclue qu'en dehors de catastrophes globales elle ne s'étende encore.

Il ne faut pas se dissimuler que cette croissance démographique est à la source des principales menaces futures pesant sur le monde. D'ores et déjà, avec les pratiques agricoles, économiques et politiques actuelles, la Terre n'entretient pas de façon convenable ses 7 milliards d'habitants. Au moins 1,5 milliard d'entre eux se situent à peine au niveau du seuil de survie. On ne peut guère espérer améliorer les ressources alimentaires par les techniques actuelles. Elles entraînent une dégradation des écosystèmes qui est de plus en plus insupportable.

Il en résultera deux conséquences de plus en plus visibles. La première, déjà bien étudiée, prend la forme de pressions de plus en plus destructrices sur l'environnement, avec une surexploitation puis progressivement une disparition des ressources en terres cultivables, en eau et en espèces naturelles, notamment océaniques. La seconde conséquence est le développement des migrations: migrations internes massives au sein des pays pauvres, migrations de la misère vers les pays riches. Ces migrations susciteront inévitablement un développement de la violence et des guerres locales, tant du fait des migrants que des pays dits d'accueil. Les sociétés humaines paraissent actuellement incapables d'accepter des métissages généralisés, surtout si ceux-ci s'accompagnent d'une diminution drastique des niveaux de vie les plus élevés.

La seule solution en effet pour faire face, au moins temporairement, à l'accroissement inévitable des populations (passage de 7 milliards à 12 ou 15 milliards) consisterait à répartir plus égalitairement les ressources disponibles. Mais il faudrait pour cela que les pays riches acceptent des transferts massifs de ressources vers les pays pauvres, et ceci dans des délais rapides. Leurs niveaux de vie, au moins en ce qui concerne les consommations matérielles, s'en trouveraient considérablement diminués. A moins d'une catastrophe globale qui imposerait au monde entier un appauvrissement général, cette perspective paraît irréaliste.

On verra donc très probablement se pérenniser une situation où, dans les meilleurs conditions naturelles envisageables, quelques milliards de « favorisés » coexisteront avec 1 ou 2 milliards de personnes à la limite de la survie. Il serait illusoire de penser que ceci puisse se faire sans généraliser des conflits permanents. Si les risques environnementaux que nous examinerons ensuite se précisent, ces conflits ne pourront que s'aggraver.

La situation de l'Europe

Depuis près d'un siècle, l'Europe dans son ensemble a atteint la phase de transition démographique. Bien plus, dans la plupart des Etats, les naissances ne suffisent plus à compenser les décès. C'est également la situation, aux antipodes, du Japon. Dans l'état actuel des techniques productives, faisant encore largement appel à une main d'oeuvre humaine, au lieu d'utiliser (comme le Japon cherche à le faire) de plus en plus d'automates et de robots, cette situation inquiète les employeurs et les gouvernements. La circulation des personnes dans l'espace européen permet encore à des pays en effondrement démographique et à gros besoins de main d'oeuvre qualifiée, de faire appel à des travailleurs provenant d'autres Etats européens. Il n'y a là rien d'inquiétant, au contraire. Mais parallèlement une forte pression visant à favoriser l'immigration venant de pays non européens a toujours joué. Or elle se heurte de plus en plus à l'incapacité, de fait et parfois voulue, des pays d'accueil à intégrer des migrants en grand nombre. On reproche à ceux-ci de constituer des ilots de communautarisme non assimilables.

Les pays à basse natalité autochtone pourraient considérer que, si le monde dans son ensemble est déjà surpeuplé, ils devraient donner l'exemple d'une décroissance acceptée, autrement dit volontaire, de leur population. Mais ce choix serait impossible à tenir. Le vide appelle nécessairement le plein. Ils devront donc nécessairement s'engager dans des politiques visant à relancer la fécondité des femmes, ceci jusqu'à ce que, dans plusieurs décennies, les naissances compensent les décès. Mais si de telles politiques sont conçues comme reposant essentiellement sur les femmes, en les obligeant par exemple à sacrifier leur vie professionnelle, elles seront globalement plus nuisibles qu'utiles. La France est le seul Etat qui a su à peu près concilier les aides à l'enfant et l'égalité entre hommes et femmes.

En attendant, l'immigration dite choisie, visant à sélectionner les migrants en fonction de leurs compétences professionnelles, se poursuivra nécessairement. Mais elle n'intéressera qu'une faible partie des migrants potentiels. De plus elle sera de moins en moins facile à appliquer.

Ajoutons que l'immigration choisie ne sera pas sans poser de graves problèmes à l'Europe. Aujourd'hui, certains démographes et économistes considèrent que, compte tenu de sa natalité insuffisante, l'Europe devrait accepter l'arrivée de 50 millions d'émigrés supplémentaires soit 10% de sa population actuelle estimée à 500 millions. Ils ne justifient d'ailleurs en rien cette affirmation. Or les différents Etats européens paraissent incapables d'assurer l'assimilation-intégration qui serait nécessaire pour que ces émigrés se fondent véritablement dans l'Europe. Ils poursuivront par facilité des politiques communautaristes, en dépit du fait généralement constaté que le communautarisme ne « marche pas ». La plupart de ces émigrés proviennent de pays arabo-musulman pour qui la charia, ils le confirment tous les jours, est la seule loi acceptable, que ce soit chez eux ou à l'étranger. On verra donc se constituer des communautés de plus en plus revendicatrices, allant jusqu'à réclamer la constitution d'un « émirat » en Europe. Inutile de dire que de telles revendications, surtout si elles aboutissaient, seraient la fin de la civilisation européenne.

Par ailleurs, à terme, sous la pression des pays pauvres qui l'entourent, l'Europe va se trouver soumise à une pression accrue de migrants dits « illégaux », spontanée ou encouragée par des trafiquants. Comment réagira-t-elle? Les responsables politiques refusent encore de se poser la question à l'échelle qui serait nécessaire. Les sociétés européennes accepteront-elles un métissage qui, de marginal, deviendrait systématique. Sinon accepteront-elles de s'entourer de frontières de plus en plus militarisées, entraînant non seulement des dépenses non négligeables, mais des atteintes à ceux des droits de l'homme qui sont encore érigés en règle morale par l'Europe. Derrière ces frontières, l'Europe pourrait espérer, au moins momentanément, pouvoir conserver ses avantages naturels et ceux que lui a donné plus d'un siècle de croissance économique et d'exploitation de type coloniale. Ces avantages seront-ils d'un poids suffisant pour que les citoyens européens acceptent de voir leurs gardes-frontières tirer à la mitrailleuse sur les migrants non désirés?

On notera que les Etats-Unis, bien que disposant d'une natalité autochtone confortable, se posent les mêmes questions vis-à-vis des immigrations médio-américaine et sud-américaine. Ils semblent actuellement considérer que les formes clandestines et maffieuses qu'elles adoptent dorénavant seront à repousser par la force, sans états d'âme. La Russie, qui subit depuis la deuxième guerre mondiale un véritable effondrement de natalité, est de plus en plus soumise à des pressions migratoires venant des pays asiatiques et de certains pays arabes musulmans. Le gouvernement actuel ne semble pas avoir encore adopté de positions précises pratiques dans ces deux cas, hormis un refus de principe qui sera vite tourné par les faits.

1.3. Le changement climatique

La question du changement climatique, découlant du réchauffement des températures, est devenue, de scientifique qu'elle devrait être, éminemment politique. Cela tient au fait que, si comme le suggèrent la plupart des études, ce réchauffement s'est accéléré depuis un siècle du fait de la consommation sans cesse accrue des sources d'énergie carbonées, charbon, pétrole et gaz, la réponse de bon sens devrait être de réduire s'il était encore temps la production et l'usage de ces énergies, afin de réduire les émissions de gaz à effet de serre. Or des intérêts industriels et géopolitiques s'attachent, dans le monde entier, à ce que l'on poursuive jusqu'à épuisement l'extraction et l'utilisation des sources carbonées dites aussi fossiles. Ils mènent donc une campagne incessante, dotée de puissants moyens, pour soit faire admettre qu'il n'y a pas réellement de réchauffement, soit que celui-ci relève de causes naturelles, s'étant déjà produites dans l'histoire de la Terre. Elles ne seraient donc pas « anthropiques », c'est-à-dire due à l'activité humaine. Réduire l'utilisation des énergies fossiles et plus généralement réduire la consommation énergétique ne changerait rien, sinon pénaliser un facteur essentiel de la croissance de l'humanité. Les groupes d'intérêts qui défendent cette thèse font donc peser sur l'immense majorité des climatologues qui défendent la thèse contraire un injuste procès en mauvaise foi, sinon en corruption.

Ceci dit, la question qui doit en priorité nous intéresser ici, dans cette partie de notre rapport, est d'évaluer les risques que représentent le changement climatique, la façon dont il se manifeste et lesrégions du monde qui seront particulièrement menacées. A partir de là, le lecteur pourra de lui-même estimer les risques que font courir les politiques consistant à ne rien changer dans les pratiques actuelles, tant en matière de production que de consommation d'énergie, en application du principe encore dominant dans le monde, du « business as usual ».

La principale des conséquences résultant du réchauffement climatique sera le relèvement du niveau des mers. Celui-ci est difficile à mesurer, mais il semble désormais être sur une pente ascendante. Il est variable selon les régions du monde. Certaines façades maritimes sont liées à des zones continentales qui peuvent en propre s'élever ou s'enfoncer selon des rythmes lents mais néanmoins perceptibles. De même, la partie du relèvement qui est liée à la dilatation des eaux sous l'effet de la chaleur s'exerce inégalement selon les reliefs côtiers et les profondeurs.

D'une façon générale cependant, le réchauffement climatique se traduit globalement par la fonte des banquises, notamment en arctique (qui ne modifie pas le niveau des mers car il s'agit de glace de mer), et celle des grands glaciers continentaux. La fonte des glaciers antarctiques, qui représentent une part très importante de l'eau douce disponible, n'est pas encore clairement démontrée, mais on peut penser qu'elle sera inévitable. Selon la rapidité de la fonte des glaces continentales, le niveau des mers, sur le demi-siècle ou le siècle prochain, qui nous intéressent ici, sera de 1 à plusieurs mètres. Tout laisse pronostiquer qu'il s'agit d'un risque inévitable. Compte tenu des phénomènes d'hystérésis, à supposer que les sources du réchauffement soient brutalement supprimées, il se poursuivra.

Les opinions publiques se refusent encore à prendre en considération ce que représenterait pour l'ensemble de la planète une hausse générale des niveaux océaniques, fut-elle limitée à un ou deux mètres. L'accent est aujourd'hui mis, à juste titre, sur la submersion des archipels coralliens, avec les conséquences que ce phénomène aura sur les peuples concernés comme plus généralement sur la vie dans les océans tropicaux. Mais il ne faut pas oublier que la plus grande partie des régions industrielles et une bonne partie des surfaces agricoles et résidentielles des 5 continents sont littorales. Des métropoles entières, en Chine, aux Etats-Unis, en Europe, seraient – ou plus exactement seront – en tout ou en partie submergées. Le risque n'est pas immédiat, à moins d'aggravation brusque toujours possible. Il faudrait cependant sans attendre mettre en oeuvre de grands travaux soit de prévention soit d'adaptation.

En termes de prévention, les solutions les plus immédiates consistent à construire des digues ou des rehaussements, sur le modèle hollandais. Mais ces mesures seront vite insuffisantes. La seule solution à terme serait de déplacer, dans les régions menacées, les équipements et activités les plus sensibles, jusqu'à leur donner une altitude de sécurité. Le coût de ces chantiers sera faramineux, au sens propre du terme. Ceci obligerait par exemple les grandes métropoles littorales à migrer de plusieurs kilomètres, sinon davantage, vers des zones intérieures par ailleurs bien moins favorables aux activités économiques. Les deltas agricoles aujourd'hui essentiels du fait de leur fertilité, ne seront pas pour leur part remplaçables.

Le réchauffement climatiques entraînera d'autres conséquences que les scientifiques s'efforcent aujourd'hui de modéliser. Il y aura d'abord la multiplication et l'aggravation des phénomènes météorologiques dits extrêmes, tempêtes, canicules et à l'opposé dans certaines régions, hivers plus longs et plus rudes. On verra aussi vraisemblablement se déplacer vers les pôles les aires géographiques bénéficiant de climats tempérés, ainsi que la remontée de celles aujourd'hui soumises à un excès d'ensoleillement générateur de sécheresses prolongées et de désertification. Les intérêts pétroliers et miniers font valoir qu'en contrepartie le réchauffement des eaux polaires rendra accessibles des réserves en énergies fossiles et en matières premières sans doute importantes, situées dans le sous-sol des plateformes continentales actuellement prises par les glaces. Il ne s'agit pas là véritablement d'une bonne nouvelle. Les gisements seront inévitablement exploitées, sans tenir compte des conséquences d'un nouvel apport d'énergie fossile ni de nouveaux risques environnementaux, découlant de la grande fragilité des biotopes polaires.

Si comme il est prévisible les grands glaciers himalayens et américains subissaient des réductions importantes de volume, les fleuves qu'ils alimentent verront leur débit diminuer ou devenir irrégulier. Les innombrables activités agricoles et économiques qu'ils entretiennent en seront affectées, certaines jusqu'à disparaître. Au moins un milliard d'humains devront se réadapter radicalement, d'une façon difficile à envisager aujourd'hui

En termes géopolitiques, l'évolution climatique apportera certains gains de puissance au profit des régions et des Etats possédant des territoires septentrionaux et polaires ( Canada et Russie notamment). Ces gains seront compensés par des fragilités nouvelles pesant sur des populations déjà bien trop nombreuses et à la limite de la survie, en Afrique et Asie. Des Etats solides, comme les Etats-Unis et la Chine, ne pourront pas non plus éviter les effets négatifs du réchauffement, en particulier sur leurs agricultures.

L'Europe et le changement climatique

L'Europe ne pourra pas échapper aux effets, directs ou indirects, du changement climatique. En ce qui concerne la remontée du niveau des mers, elle en subira inévitablement les conséquences les plus ruineuses, vu l'extrême indentation de ses côtes et la localisation sur ses littoraux d'une grande partie de ses centres économiques.

Par contre, en ce qui concerne l'élévation des températures et ses répercussions sur les activités agricoles et rurales, elle sera l'une des régions du monde la moins touchée – ceci à supposer que l'on ne retienne pas l'hypothèse peu probable d'une disparition du Gulf Stream provoquée par une descente d'eaux polaires sur les côtes atlantiques nord-américaine, qui pourrait provoquer localement le retour à un « petit âge glaciaire » en Europe atlantique.

L'Europe est en effet un continent au climat globalement dit tempéré, du fait qu'elle se trouve à équidistance de grands centres d'action aux effets différents: les eaux océaniques et le bassin méditerranéen, les plaines russo-asiatiques généralement sèches, les territoires polaires...Elle souffrira inévitablement de sécheresse sinon d'un début de désertification frappant ses territoires agricoles. Néanmoins, soit dans les zones de montagne soit dans les territoires du Nord, elle conservera des potentiels agricoles et potentiellement urbanistiques non négligeables.

Ceci tant et si bien que le continent européen apparaîtra comme un refuge aux yeux des populations plus éprouvées d'autres parties du monde, notamment africaines. Les populations européennes autochtones se verront donc confrontées à des migrations de la misère. Celles-ci se seraient produites spontanément du fait de l'explosion démographique de l'Afrique et de l'Asie, comme nous l'avons vu dans la rubrique précédente, mais les évènements climatiques évoquées ici ne feront que les rendre plus difficiles à contenir.

Inutile de rappeler ici que les politiques affichées par les différents sommets mondiaux consacrés à la lutte contre le réchauffement n'ont encore pas réussi à arrêter l'émission de gaz à effet de serre, qui sont les principaux agents de ce réchauffement. Les grands pays émetteurs, Etats-Unis et Chine, les refusent purement et simplement. L'Europe, beaucoup plus « vertueuse » à cet égard , s'est donné des objectifs allant dans le bon sens, mais encore insuffisants. Par ailleurs, en Europe, ces objectifs sont très souvent tournés ou détournés par les entreprises les plus polluantes. Il n'existe pas de sanctions pour inciter à leur respect.

1.4. L'effondrement de la biodiversité

Le concept de biodiversité désigne une évidence, celle selon laquelle depuis 600 millions d'années, la croissance darwinienne des espèces (bactéries, végétaux, animaux) avait peuplé la Terre d'un réseau extrêmement dense d'agents biologiques en relation de compétition et de symbiose. Grâce à eux, la vie n'avait pas cessé de conquérir de nouveaux milieux, l'espèce humaine elle-même étant l'un des produits de ce réseau. Régulièrement, des catastrophes provoquées par des facteurs externes (volcanismes, chutes d'astéroïdes) entraînaient des extinctions plus ou moins massives mais, grâce à la diversité des espèces, et avec un temps suffisant (quelques millions d'années), la complexification découlant de l'évolution reprenait sur de nouvelles bases, les espèces survivantes se montrant mieux adaptées que celles qui les avaient précédées à l'insertion dans les nouvelles conditions d'environnement.

Qu'en sera-t-il pour le futur? La biodiversité est-elle utile à l'avenir de la présence de la vie sur Terre? On peut répondre affirmativement à cette question, si l'on admet que c'est la compétition darwinienne permanente entre espèces qui permet à la vie de s'adapter et survivre. Nous avons précédemment mentionné le réchauffement climatique. Qu'il soit ou non d'origine humaine, il provoquera la disparition de certaines espèces, trop spécialisées dans leurs biotopes. Ce serait grâce à la diversité des espèces voisines que la vie pourrait s'adapter à de tels changements majeurs.

Il faut indiquer sur ce point que le nombre des espèces vivantes, des virus à l'homme, et leurs interrelations, est encore très mal étudié par la science. Certains prétendent que l'espèce humaine pourrait très bien aujourd'hui prospérer en ne conservant que quelques lignées convenablement acclimatées dans des milieux artificiels. Mais c'est méconnaître le réseau extrêmement dense, que nous évoquions, qui nous relie, nous humains, les espèces microbiennes que nous hébergeons et les espèces supérieures que nous utilisons. Toute atteinte, volontaire ou involontaire, à ce réseau, peut mettre en danger la survie de l'espèce humaine.

Les progrès de la génétique et de la biologie synthétique font cependant miroiter la perspective d'un temps où les humains pourraient sélectionner et produire les seules espèces dont l'utilité à leur survie serait avérée. Mais, à supposer que ce soit le cas, de telles hypothèses méconnaissent les données quantitatives. Même s'il était possible en laboratoire de produire des protéines analogues à celles, par exemple, des poissons, jamais il ne sera possible, dans un monde déjà surpeuplé, de remplacer par de telles méthodes les apports nutritionnels de la pêche, au profit des quelques milliards d'hommes qui survivent grâce à cette dernière.

Si le maintien de la biodiversité est indispensable, non seulement à l'avenir de la vie sur Terre, mais aussi à l'humanité, il faudrait considérer comme des risques majeurs toutes les politiques et les pratiques qui se traduisent par sa réduction, voire dans certains domaines par son effondrement. Dans les discours, nul ne dira le contraire. Dans la pratique, les intérêts économiques et plus généralement géostratégiques font que, sans arrêts, des mesures destructrices de milieux naturels et de biodiversités sont mises en oeuvre.

Ces intérêts s'entourent généralement d'alibis, quand ils procèdent « officiellement ». On expliqua ainsi qu'un milieu détruit par un forage sera reconstitué, ou pourra se reconstituer, ailleurs. Mais l'observation démontre le contraire. Plus gravement, la plupart des atteintes à la biodiversité résultent d'acteurs qui refusent d'appliquer les lois protectrices, quand il en est. Ils utilisent pour ce faire des moyens violents, de type parfois militaire, que les Etats se disant protecteurs, souvent d'ailleurs corrompus, ne veulent pas employer.

L'on voit donc, inexorablement, dans toutes les parties du monde, la biodiversité régresser. Dans certains domaines, il convient d'employer le terme d'effondrement. Des milliers d'espèces, connues ou mal connues, disparaissent définitivement chaque année. Elles sont remplacées, quand elles le sont, par des espèces plus robustes mais qui ne présentent plus les mêmes potentialités de diversification que celles les ayant précédé. Quant à l'homme, il découvre parallèlement les pertes irréparables que ces disparitions affligeront à se propre survie, sans être capable d'appliquer les mesures de sauvegarde qui s'imposeraient.

Tous les facteurs de risque que nous examinons dans ce chapitre se conjuguent, au détriment de la biodiversité. C'est ainsi que la surpopulation multiplie les prélèvements que font pour se nourrir les humains, au détriment des espèces terrestres sauvages, animales ou végétales, et surtout au détriment des espèces marines. Parallèlement le réchauffement climatique modifie les biotopes, à une vitesse suffisante pour que les espèces supérieures n'aient pas le temps de s'adapter. Les grands gagnants dans ces compétitions sont les virus, les bactéries, les algues, les mousses ou, en mer, les méduses que les humains n'ont pas encore pris l'habitude de consommer. La disparition des coraux, bien engagée, se traduira pour sa part par celle d'habitats essentiels, y compris aux populations vivant dans les ceintures tropicales.

L'Europe et la biodiversité

Depuis des siècles, l'Europe a vu la diversité des espèces terrestres qui la peuplaient régresser, au profit des « produits » de l'agriculture et de l'élevage. Concernant ses frontières maritimes, elle participe, comme les autres régions du monde, à des surpèches qui annoncent la disparition quasi complète, dans ses eaux, de poissons très liés à son patrimoine culturel, comme le thon, le hareng, la sardine et la morue.

Les associations protectrices de la biodiversité sont cependant, en Europe, plus actives et plus efficaces que dans d'autres parties du monde. Des biotopes essentiels sont ainsi protégés. Il faut s'en féliciter. Mais il ne faut pas faire d'illusions. La protection se fait à petite échelle, sans mobiliser les populations dans leur ensemble, et sans finalement que puissent s'établir les courants d'échanges spontanés entre espèces, indispensables à une re-diversification efficace.

1.5. L'épuisement des ressources vitales

L'espèce humaine, notamment depuis l'ère industrielle et l'hyper-croissance de sa démographie, prélève sur la planète une part de plus en plus importantes des ressources vitales dont elle a besoin. Ces ressources sont très nombreuses. On trouve d'abord celles contribuant à son alimentation, espèces naturelles ou espèces cultivées. Viennent ensuite les matières premières énergétiques et industrielles. L'appel à ces ressources entraîne une consommation de plus en plus excessives de l'eau et des territoires. L'air lui-même, dans la mesure où il demeure respirable, devient à son tour une ressource essentielle.

Les économistes, relayés par les scientifiques, avaient longtemps considéré qu'il s'agissait de ressources soit pratiquement inépuisables, soit facilement remplaçables, de nouveaux gisements pouvant être mis en exploitation pour remplacer ceux qui s'épuisaient. Certains d'entre eux considèrent parfois que la recherche scientifique peut procurer des produits de substitution à ceux qui disparaissent.

L'expérience de ces dernières décennies montre qu'il faut relativiser ces croyances, dont certaines se révéleront vite illusoires. Dans le cas de la biodiversité, nous l'avons vu, des espèces essentielles risquent de disparaître définitivement et ne pas pouvoir être renouvelées. En matière d'agriculture et d'élevage, les terres cultivables et l'eau sont déjà devenues très rares. Certes, en multipliant les intrants (engrais chimiques), on peut encore accroitre les rendements, notamment aux dépends de l'agriculture extensive des pays pauvres. Mais ceci se traduit par l'expropriation de millions d'agriculteurs traditionnels qui ne peuvent se reconvertir. Enfin, l'abus des engrais et des produits chimiques entraine des pollutions en retour dont les conséquences néfastes apparaitront très vite. Contrairement à ce qu'avait annoncé la FAO, la Terre ne pourrait pas produire de quoi nourrir 7 milliards d'hommes, sauf à imposer à tous des régimes drastiquement réduits. Au delà de 7 milliards, on ne voit pas comment nourrir les 12 milliards annoncés.

Les ressources en matières premières énergétiques, quand il s'agit des énergies dites fossiles fournies par le charbon, le pétrole et le gaz, paraissent encore considérables. Les pics d'exploitations, régulièrement annoncés, sont constamment repoussés grâce à de nouvelles découvertes et de nouvelles techniques d'exploitation. Mais ce qui est présenté par les industriels comme une bonne nouvelle n'est pas sans contreparties. Les coûts d'extraction augmentent, de nouveaux écosystèmes sont attaqués voire détruits (ce sera le cas des régions arctique et antarctique qui devaient être protégées par des accords internationaux mais qui ne le seront pas), seuls bénéficient de ces ressources les pays les plus riches – et finalement le passage aux énergies vertes censées mieux lutter contre la production de gaz à effets de serre et le réchauffement climatique est retardé d'autant – sans mentionner le fait que ces énergies vertes imposent des investissements industriels considérables, à la portée de ces seuls mêmes pays riches.

Il faut dans cette rubrique mentionner le domaine de l'énergie nucléaire. Celle-ci, malgré ses risques et ses coûts, sera inévitablement considérée par une énergie nouvelle susceptible de répondre à une partie des besoins de consommation électrique. Elle continuera donc, sauf accident majeur, à faire l'objet d'investissements importants. Mais elle ne couvrira qu'une faible partie des besoins globaux, d'autant plus que la raréfaction de l'uranium et l'accumulation des déchets rendront sa production de plus en plus difficile - ce du moins tant que l'énergie de fusion (programme Iter) n'aura pas pris le relais. .

Concernant les ressources en matières premières industrielles, minerais de toutes sortes notamment, on ne peut pas considérer qu'elles soient à long terme menacées d'épuisement. Les réserves des sous-sols terrestres et maritimes sont considérables. Ceci même dans le domaine des terres rares dont la Chine s'est donné aujourd'hui un quasi monopole d'exploitation. Il suffirait en principe d'élargir les recherches et améliorer les méthodes pour résoudre des raretés temporaires.

Mais, comme dans le cas des matières premières énergétiques, l'accès à ces ressources deviendra de plus en plus coûteux. Il se heurtera également à des obstacles de type géopolitique. Un nombre croissant d'Etats, relayés éventuellement par des organisations activistes, interdiront aux autres l'accès aux réserves dont ils disposent, sans avoir pour autant les moyens industriels d'assurer les extractions. Plus généralement, élargir les recherches et les exploitations, tout autant qu'en matière pétrolière, entrainera des risques physiques et des pollutions qui seront souvent refusés par les populations.

Les biens dits communs enfin -communs tant qu'ils n'ont pas été accaparés par des pouvoirs étatiques et industriels – semblaient inépuisables. Mais ils se révèlent aujourd'hui de plus en plus menacés de rareté ou de pollutions les rendant inutilisables. C'est le cas des eaux douces et de l'air. La pénurie d'eaux douces, y compris pour la consommation directe des humains, frappe dorénavant les 4/5 des populations mondiales. L'air, sur des aires de plus en plus larges, notamment en Asie, devient si pollué qu'il génère des pathologies diverses et empoisonne, au sens strict et au sens figuré, la vie dans des métropoles entières. Les techniques de dépollution, ou de dessalement de l'eau de mer en ce qui concerne l'eau, demeurent et demeureront hors de portée de la plupart des sociétés directement menacées.

Il résulte de ces conjonctions de facteurs pesant sur l'accès, la distribution et la consommation des ressources vitales que dans l'immédiat l'humanité n'est pas globalement condamnée à la disette. Mais ces mêmes facteurs inciteront – comme ceci avait d'ailleurs toujours été le cas dans l'histoire – les Etats et les économies les plus puissantes à tenter de se réserver le monopole des ressources. En réaction, les populations pauvres, contrairement à leur soumission forcée des siècles passés, se révolteront et se battront pour obtenir leur part. Ces conflits, directement liés à la géographie, auront donc un aspect géopolitique majeur. Globalement, le siècle de la rareté qui s'annonce sera aussi inévitablement un siècle des guerres de subsistance.

L'Europe et l'accès aux ressources vitales

L'Europe, dans de rares domaines de ressources, par exemple celui de l'accès aux compétences intellectuelles, dispose d'atouts certains au regard d'autres régions du monde. Mais elle est beaucoup moins favorisée en ce qui concerne la plupart des produits recensées dans cette partie de notre étude. Elle n'a plus depuis longtemps de réserves en matières premières énergétiques et industrielles. Son savoir-faire lui permet encore – pour combien de temps – de louer ses hommes et ses techniques aux pays producteurs, mais elle n'a pas encore remplacé les gisements qu'elle n'a plus ni par le nucléaire, qui reste marginal, sauf en France, ni par la chimie de synthèse, ni par les économies vertes.

Ses seuls véritables atouts de puissance découlent de sa situation géographique et climatique très diversifiée, entre le maritime et le continental, entre le septentional et le méridional. Ceci lui permet de mieux supporter la crise de l'eau douce et de la pollution atmosphérique qui va handicaper sévèrement d'autres grands pays. Elle a donc pu développer une agriculture et un élevage très efficaces, sur lesquels se sont greffées des industries agro-alimentaires globalement exportatrices. Nous avons signalé que ceci ne s'est pas fait sans pertes importantes de biodiversité, De même des pollutions importantes en ont découlé. Mais les professions, souvent à forme coopérative et en dialogue avec les consommateurs, relayées par des administrations compétentes, se sont montrées attentives à conserver le potentiel qu'elles représentent. Le changement climatique attendu imposera certainement des adaptations, mais elles seront moindres que dans d'autres parties du monde.

En ce qui concerne la pèche, l'Europe devra nécessairement généraliser les politiques de conservation de la ressources et lutter plus efficacement contre les flottes péchant illégalement dans ses eaux.

Mais ces avantages, nous l'avons signalé à propos de l'immigration, feront nécessairement des envieux dans les régions du monde soumises à la disette. L'Europe aura du mal à de protéger des émigrations de la famine.

1.6. Les catastrophes technologiques

Nous n'aborderont pas dans cette section la question des risques majeurs naturels, chute d'astéroïde, méga-séismes et éruptions volcaniques géantes, apparition de pandémies aux agents inconnus et incontrôlables... Tous ces évènements relèvent de l'exceptionnel et en bonne logique ne pourraient pas faire l'objet de mesures préventives, fussent- elles exceptionnelles. Nous nous limiterons à l'examen des risques technologiques présentant des probabilités d'occurrence suffisantes pour appeler des politiques préventives réalistes.
...
Il a été dit et répété, à juste titre, que le monde moderne est devenu très fragile, du fait que depuis un demi-siècle la plupart des pays déploient des systèmes militaires ou civils faisant appel à des technologies susceptibles de devenir dangereuses, à plus ou moins grande échelle, si elles sont mal maitrisées. Il faut distinguer cependant entre des accidents locaux, n'atteignant que faiblement la biosphère, et ce que pourraient être des catastrophes de grande ampleur, se propageant sur des continents entiers, voire sur l'ensemble de la planète.

Dans le second cas, le seul qui nous intéresse ici, on évoque l'atome, qu'il soit militaire ou civil. Aujourd'hui il faut y ajouter les risques provenant des armes chimiques et bactériologiques, dans la mesure où celles-ci échapperaient à leurs détenteurs et se répandraient dans la nature. On évoque de plus en plus aussi l'effondrement des grands réseaux de distribution de l'énergie ou des télécommunications, effondrement pouvant se produire spontanément vu la complexité chaotique de plus en plus ingérable de ces réseaux.

D'une façon générale, cependant, il semble que les sociétés technologiques maîtrisent assez bien les risques, même lorsque leur niveau général de compétences scientifique et technique n'est pas très élevé. On ne peut pas citer à ce jour d'accidents graves, de répercussion mondiale, à part celui toujours évoqué de Tchernobyl et, depuis 2011, de Fukushima. Ceci ne veut pas dire qu'il faudrait baisser la garde. D'une part le nombre croissant des installations dangereuses ou des réseaux complexes augmente les risques. D'autre part ces équipements feront sans doute de plus en plus l'objet de menaces, sinon d'actions terroristes.

Nous ne pensons pas pour notre part cependant, qu'il s'agisse de risques majeurs, tant du moins que les conditions politiques générales demeurent normales. Les Etats et les organisations sont trop conscientes du danger que représenteraient des failles de gestion ou des attaques extérieures pour alléger les mesures protectrices. On constatera au contraire un renforcement, sans doute justifié, des mesures de sécurité civile et militaire autour de l'usage de ces services, qui alourdiront les contraintes pesant sur les citoyens.

Nous ne préconiserions donc pas, pour notre part, des politiques visant à éviter les technologies, fussent-elles les plus potentiellement dangereuses, afin de se limiter aux solutions plus banales et plus éprouvées. L'histoire montre que se donner les moyens humains et techniques pour maîtriser le risque technologique est un atout de puissance considérable. Les compétitions à venir se feront entre les sociétés capables d'explorer et d'utiliser les milieux les plus difficiles, espace, océan profond, énergies de fusion...Y renoncer serait donner un très mauvais signal, notamment aux jeunes générations.

Nous avons vu cependant que l'avenir du monde est sombre, autrement dit que les conditions politiques générales cesseront quasi certainement d'être « normales ». D'une part le réchauffement climatique et les épisodes extrêmes s'aggraveront, tandis que la montée des mers fragilisera les implantations littorales et fluviales. Par ailleurs, les tensions voire les guerres locales se multiplieront. Elles s'en prendront inévitablement à ces points de fragilité que sont les installations technologiques à risque. Plus généralement, si des situations de crise économique, de corruption, de pillage se généralisent dans le monde, les responsables de la sécurité des sites ne pourront plus exercer convenablement leurs fonctions. Nécessairement, des catastrophes se produiront, qui pourront se développer en chaîne.

Pour bien faire, il faudrait alors prévoir dès aujourd'hui, non de renoncer par un principe de précaution indu aux investissements à risque, mais de mettre préventivement en place les mesures extraordinaires permettant de faire face à la dégradation des conditions normales d'exploitation. Dans certains cas, ceci pourrait être fait sans dépenses excessives: éviter par exemple de centraliser tous les trafics, dans le cas des réseaux électriques et de télécommunication, n'est pas hors de portée. Encore faut-il le faire. Malheureusement, les sociétés technologiques sont aussi des sociétés de profit à court terme, et nul pouvoir public n'est assez compétent ou politiquement fort pour imposer des mesures de prévention.

On ajoutera que la volonté de puissance de certains Etats conduira leurs gouvernements à prendre sciemment des risques pour ne pas laisser leurs concurrents les dépasser dans la course aux équipements dangereux, considérés comme des éléments de prestige. Les pays émergents seront les plus sensibles à de tels arguments.

Les catastrophes technologiques et l'Europe


Globalement les pays européens sont dotés de compétences scientifiques, industrielles et organisationnelles suffisantes pour qu'ils puissent se protéger eux-mêmes des grands risques technologiques susceptibles de provenir de leurs propres investissements, qu'ils soient militaires ou civils. Mais cette sécurité relative, encore une fois, ne tiendra que si le monde ne s'enfonce pas dans des crises économiques et politiques atteignant les pays voisins et par répercussion leurs propres capacités de gestion et de gouvernement. Or l'Europe présente à cet égard une fragilité particulière, vu la grande densité de ses équipements urbains et leur proximité avec des sites industriels et technologiques sensibles.

Il serait donc particulièrement indispensable que les Etats et l'Union européenne mettent en place sans attendre des mesures préventives de protection à grande échelle de leurs sites sensibles. Ceci supposerait des investissements non négligeables, mais aussi une éducation et une participation du public que les décideurs hésiteront à engager, avec notamment le prétexte fallacieux de ne pas inquiéter l'opinion publique. On peut donc craindre qu'ils ne fassent rien. Mais lorsque le temps des conflits sera venu, il sera trop tard pour réagir.

1.7. L'aggravation galopante des inégalités. L'internationale des oligarchies

L'histoire a montré que les causes des guerres et des révolutions ont souvent découlé des inégalités de richesse et de puissance entre les peuples ou entre les classes sociales. Soit que les plus défavorisés se révoltaient contre leur condition, soit, phénomène bien plus fréquent, que les puissants abusaient de leur puissance pour exploiter davantage encore les plus défavorisés – jusqu'à provoquer parfois la destruction du système d'exploitation dont ils bénéficiaient.

Aujourd'hui, on pourrait penser qu'un certain nombre de facteurs convergents devraient tendre à diminuer les inégalités et par conséquent diminuer les risques d'affrontement. Au niveau mondial, la globalisation a provoqué un accroissement des échanges et devrait en principe aider à diminuer le nombre des ilots de grande pauvreté. Les institutions internationales se sont dotés d'organismes destinés à lutter contre la faim et la maladie. Dans quelques pays, au niveau interne, des mécanismes correcteurs inspirés de la social-démocratie viennent en aide aux plus défavorisés, en assurant un minimum de partage des ressources. Partout s'est fait sentir une augmentation des niveaux de vie due à l'amélioration des méthodes de production et de répartition.

Du fait cependant du phénomène que nous avons précédemment rappelé, l'accroissement excessif de la natalité dans certaines parties de l'Asie et de l'Afrique, conjugué avec le fait que les richesses mondiales demeurent concentrées principalement dans les pays occidentaux et dans les pays producteurs de pétrole, des milliards d'humains restent enfermés dans des sociétés qui ne leur garantissent qu'à peine la survie, tandis que des centaines de milliers d'autres sont confrontés à de véritables famines. Ceci pour le moment reste supporté par les plus pauvres, qui n'ont guère les moyens de se révolter. Mais si leurs conditions de vie s'aggravait, avec le changement climatique évoqué précédemment, plus rien ne pourrait empêcher des guerres de la misère, dite aussi guerres de subsistance.

Il faut citer un phénomène bien plus préoccupant, que l'on pouvait croire relégué dans le passé, à une époque où les revendications pour l'égalité n'avaient guère de moyens de se faire entendre. Il s'agit du phénomène dit des 1% face aux 99%. Les crises récentes, au sein même des pays riches, Amérique du Nord et Europe, ont mis en évidence une prise de pouvoir des économies et de leurs richesses par une véritable internationale d'acteurs financiers, fonds d'investissements et banquiers jouant essentiellement sur les « biens économiques virtuels », actions, obligations, devises et produits dits dérivés créés pour multiplier quasi à l'infini les opportunités de spéculations.

La valeur de ces échanges virtuels atteint plusieurs milliers de fois celle des biens de l'économie dite réelle sur lesquels ils se sont greffés; immobilisations industrielles et agricoles, immeubles, épargnes du travail. Les réseaux interbancaires et boursiers gérés par l'informatique avec des temps de réponse quasi instantanés permettent aux « traders » des salles de marché de gagner et faire gagner des milliards au détriment final des petites entreprises capitalistes traditionnelles, des travailleurs et des petits épargnants.

Il y a pire. Une bonne partie de ces spéculations s'exercent en contrevenant ouvertement aux lois et réglementations des Etats, incapables d'agir de concert dans un monde devenu sans véritables frontières douanières, fiscales et réglementaires. Elles rejoignent en partie l'économie souterraine et celle du crime organisé qui ravage le monde, dans les cinq continents sans exceptions.

Les bénéficiaires de ces opérations financières légales et illégales constituent une étroite minorité de sociétés et personnalités aux niveaux de vie hors du commun et ne se dissimulant pas. On les nomme désormais les super-riches. Ils s'acoquinent, c'est le cas de le dire, avec une autre étroite minorité, celle des dirigeants politiques et cadres administratifs corrompus, qui mettent les armes de la puissance publique au service des premiers. Une troisième minorité, constitué de médias influents, se charge de diffuser auprès des populations les informations nécessaires à les maintenir dans la soumission aux intérêts de ces nouveaux pouvoirs. On a parlé à juste titre d'une internationale des oligarchies.

Il s'agit bien en effet d'une internationale, même si ses membres ne relèvent pas nécessairement des mêmes pouvoirs géopolitiques. Les plus influents gravitent autour de Wall Street, de la City de Londres et de Bruxelles. Mais des connivences les relie à leurs homologues de Moscou, de Pékin et des monarchies du golfe Persique. On a pu dire qu'ils constituaient une minorité de 1% d'ultrariches et d'ultra-puissants, s'accordant explicitement ou spontanément pour dominer les 99% restant des populations.

Aussi discrète que soient leurs manœuvres, elles n'ont pas échappé aux plus avertis des représentants de ces 99%, jeunes étudiants et diplômes notamment, incapable de trouver des emplois, et qui ont commencé à manifester à partir de 2011 dans les grandes capitales, sous le nom d'Indignés ou au sein des mouvements dits « Occupy » (Occuper Wall Street) . Ces nouveaux mouvements sociaux restent cependant très limités. Ils ont suscité des résistances de la part des diverses autorités, préfigurant un mouvement que l'on retrouvera dans les diverses parties du monde. Menacés, les privilégiés se défendront en mobilisant la police et les formes armées, dans un mépris complet de l'état de droit vanté en Occident. Ils s'appuieront, répétons-le, sur les maffias pour qui la conservation d'un ordre apparent est préférable à des révolutions, fussent-elles larvées.

On attribue cette véritable prise en mains de la planète par les internationales financiers à ce que l'on nomme le néo-libéralisme. Dénoncer le néo-libéralisme est devenu l'exercice obligé de toutes les oppositions au système financier, qu'elles soient de gauche ou de droite. Mais ce procès, s'il est légitime, tend à cacher les profonds changements qui s'accomplissent dans le monde du fait de l'accroissement vertigineux des inégalités dans la répartition des pouvoirs. Il tend à en faire un simple épisode n'intéressant que les économistes. Il ne permet pas de mettre en évidence la coopération qui s'est établie entre des minorités dirigeantes et des technologies en réseau qui sont désormais accaparées par ces minorités et qui accroissent considérablement leur pouvoir. Il s'agit à nos yeux d'un aspect particulier encore trop peu étudié de l'émergence de nouveaux systèmes anthropotechniques engagés dans la domination du monde.

Les inégalités et l'Europe

L'Europe dispose d'atouts spécifiques qui pourraient la protéger contre les dégâts résultant de l'accroissement des inégalités, tant dans les niveaux de vie que de la répartition des pouvoirs. On peut citer à cet égard la diversité et la richesse de son tissu économique, de l'agriculture et des petites entreprises aux grands groupes industriels; l'importance et la qualification de ses ressources humaines; le large éventail et la richesse intellectuelle de ses universités; le maintien malgré la crise d'institutions sanitaires et sociales qui amortissent considérablement les abus de pouvoir des classes dominantes; une tradition encore forte de service public et de sens de l'Etat, mises en oeuvre par des administrations raisonnablement intègres et efficaces, qui sont les premières du monde au palmarès de la qualité.

Mais l'Europe dans les dernières décennies n'a pas su se protéger contre le développement parasitaire de l'économie financière. Ses classes dirigeantes, sous la pression du soft-power américain, ont progressivement abandonné d'anciennes traditions de patriotisme industriel pour s'inscrire dans la financiarisation de leurs investissement économiques, afin d'obtenir des profit à court terme qui ont été immédiatement réinvesties ailleurs.

Aujourd'hui, l'Europe est devenue une victime particulièrement visible de la mondialisation, entendue comme la pénétration par les marchés, c'est-à-dire par les spéculateurs internationaux (aux rangs desquels se trouvent évidemment d'éminents représentants des classes dirigeantes européennes) dans tous les anciens domaines de sa puissance économique. Le recul de la puissance publique et de ses réglementations protectrices en a résulté partout. Aujourd'hui la remontée en faveur des partis socialistes dans certains pays ne parviendra pas à provoquer un retour au pouvoir des représentants des forces du travail et de l'actionnariat populaire, comme semble en train de le démonter l'exemple français.

Il faut ajouter que, à l'instar du reste du monde, les classes dominantes jouant la carte de la mondialisation spéculative sont très proches dans certains pays européens des organisations criminelles. Non seulement des mafias de type traditionnel sont durablement implantées (elles semblent indéracinables), notamment dans les régions du pourtour méditerranéen de l'Europe. Mais encore l'incapacité de l'Europe à s'unir politiquement pour lutter contre l'évasion fiscale (800 milliards en 2010 selon certaines estimations), et les fraudes ou activités criminelles de toutes natures qui les accompagnent inévitablement (estimées à plus de 5.000 milliards) font qu'une grande partie des valeurs ajoutées produites par l'Europe profitent à une oligarchie de dominants qui se gardent bien de réinvestir leurs profits en Europe – sauf à la marge dans les petits pays européens qui leur offre des paradis fiscaux et des conditions réglementaires particulièrement laxistes. Ceci décourage toute gestion sérieuse de la part des acteurs économiques souhaitant échapper à ces tentations.


Chapitre 2. Evaluation des compétiteurs


à suivre