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Sciences, Technologies et politique
L'Europe de la défense. Bref aperçu à l'été 2012
Jean-Paul Baquiast 02/08/2012

Documentation
* Voir Jacques Favin Lévèque, « l'Europe de la défense et la défense de l'Europe » 18/02/2009 http://www.europesolidaire.eu/article.php?article_id=236
* Voir, sur la dissuasion nucléaire française, Etienne Copel. « N'abandonnons pas la dissuasion nucléaire. Créer de nouvelles armes est cependant inutile » Le monde 31/07/2012
http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2012/07/30/n-abandonnons-pas-la-dissuasion-nucleaire_1740181_3232.html?xtmc=etienne_copel&xtcr=1
* Sur le même sujet, notre article: « Pourquoi il ne faut pas supprimer la force nucléaire stratégique française » http://www.europesolidaire.eu/article.php?article_id=932
* Sur les risques, voir Ministère de la défense, délégation aux affaires stratégiques. Horizons stratégiques Plan Prospectif à trente ans. http://www.defense.gouv.fr/das/reflexion-strategique/prospective-de-defense/articles-prospective/horizons-strategiques
* Sur les risques, voir également l'étude en cours que nous avons entreprise en coopération avec le Réseau européen de réflexion géopolitique http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2012/128/geopolitica1.htm
* Sur la cybersécurité, voir « Commission consults on a future EU Network and Information Security legislative initiative » http://europa.eu/rapid/pressReleasesAction.do?reference=IP/12/818&
format=HTML&aged=0&language=EN&guiLanguage=en

* Voir aussi « Cyber defenders urged to go on the offense » http://www.spacewar.com/reports/Cyber_defenders_urged_to_go_on_the_offense
_999.html

* ainsi que le site Black Hat http://www.blackhat.com/
* Sur la NSA, voir Jean-Claude Empereur « War Games at Crypto-City » http://www.europesolidaire.eu/article.php?article_id=921&r_id=

Le concept d'Europe de la défense semble de plus en plus évanescent. Pourtant, il devrait être plus que jamais prioritaire. Rappelons qu'il désigne la mise en place par un certain nombre d'Etats européens de moyens et de politiques de défense autonomes. On doit donc le distinguer du concept de défense européenne, qui a jusqu'à présent été utilisé pour désigner la participation d'un certain nombre de pays européens à l'Otan, sous la supervision des Etats-Unis. Les pays européens membres de l'Otan affirment certes qu'ils contribuent à la défense européenne, mais il faut bien voir que les adversaires éventuels contre qui intervenir, les buts de ces interventions et finalement les armements utilisés sont essentiellement définis par le Pentagone et le Département d'Etat. Les gouvernements européens n'ont qu'une liberté, suivre la voie tracée par les Etats-Unis.

Or aujourd'hui cette voie se révèle de plus en plus périlleuse et inutilement coûteuse. Elle est périlleuse car la diplomatie américaine, notamment au Moyen-Orient, est incapable de définir des politiques cohérentes. L'objectif principal reste ce qu'il a toujours été: préserver les sources d'approvisionnement et les routes de communication dont disposent les Etats-Unis, par l'intermédiaire d'une alliance avec les monarchies pétrolières du Golfe. Mais nul n'est capable de dire si cela impliquera une attaque de l'Iran, un soutien plus affirmé à Israël, une intervention armée en Syrie, le durcissement des relations avec la Russie, des opérations militaires dans d'autres parties du monde, toutes décisions qui pourraient entraîner non seulement des bouleversements profonds bien au delà du Moyen Orient et du golfe Persique, mais aussi par répercussion des dommages et troubles en Europe même.

La voie tracée par les Etats-Unis implique aussi pour les membres européens de l'Otan une participation très coûteuse au BMD/Europe, c'est-à-dire au système de défense anti-balistique que le Pentagone a décidé d'implanter aux frontières européennes avec l'Eurasie. Ce « bouclier » est censé protéger les pays européens contre l'envoi de missiles à longue portée provenant de l'Iran. Mais en fait il est conçu comme devant rendre impossible une éventuelle « deuxième frappe » russe, celle qui surviendrait après une frappe occidentale sur la Russie. Il rompt donc l'équilibre des forces qui a jusqu'ici été à la source de la dissuasion mutuelle ayant assuré la paix entre l'Est et l'Ouest jusqu'à ce jour. La Russie ne peut que réagir en renforçant ses propres moyens défensifs et offensifs. De plus, au plan technique, le BMDE, sauf à impliquer des dépenses bien supérieures, ne peut absolument pas garantir l'efficacité absolue qui serait en principe nécessaire pour protéger l'Europe et Israël d'une frappe atomique.

Si la participation des pays européens à la défense européenne à travers l'Otan ne paraît pas s'imposer, ceci ne veut pas dire que l'Europe ne devrait pas se doter d'une défense commune destinée à faire face à d'éventuelles menaces. Le principe d'une Europe de la défense a été acquis dans le cadre des traités européens. Mais elle se heurte à un nombre croissant de difficultés, soit politiques soit budgétaires. Cependant avant d'étudier les conditions dans lesquelles une telle Europe de la défense pourrait aujourd'hui être organisée ou réorganisée, il faut préciser les menaces auxquelles elle devrait faire face et les réponses spécifiques envisageables.

1. Les menaces justifiant une politique européenne de défense

Il ne serait pas réaliste de recenser tous les risques théoriquement envisageables, ni toutes les protections qu'ils appelleraient. On se bornera aux risques les plus probables, tels qu'ils pourraient apparaître dans une perspective stratégique à trente ans. On notera que les attaques éventuelles prendront d'abord une forme terrestre, navale ou aérienne classique. Mais elles porteront de plus en plus sur les moyens civils ou militaires déployés dans l'espace, pour les télécommunications et les services spatiaux, comme pour la défense proprement dite. Plus largement, ce sera l'ensemble des développements techno-scientifiques en cours qui pourraient receler des menaces qu'il conviendra de recenser.

La menace d'une attaque nucléaire.

Il paraît aujourd'hui hautement improbable qu'une telle attaque puisse provenir de la Russie ou d'Israël, et moins encore des Etats-Unis. Il ne faut pas cependant l'exclure en principe. Par contre, le nombre des Etats nucléaires actuels (Pakistan, Inde, ) ou futurs probables (Iran, Corée du Nord...) est suffisant pour que la menace demeure sérieuse. Une prolifération sera de toutes façons inévitable. L'attaque peut venir aussi de groupes activistes s'étant procuré des bombes, avec ou sans la complicité de ces Etats, et s'en servant contre l'Europe. Plus généralement nous pensons qu'il faudrait assimiler à une attaque nucléaire des attaques de grande ampleur par moyens classiques pouvant avoir des effets très voisins, et auxquelles il serait légitime de riposter par une frappe atomique adaptée.

Ces perspectives justifient que les Etats européens (France, Grande-Bretagne) disposant de l'arme atomique et de ses vecteurs puissent l'utiliser pour leur compte ou pour le compte d'autres pays européens ayant accepté de participer à une mutualisation de cette arme. Nous reviendrons sur ce point en conclusion.

Une menace d'attaque par armes de destruction massive (ADM).

Celles-ci ne sont pas d'utilisation facile, car elles peuvent se retourner contre leur utilisateur initial. Mais aux mains de pays ou de groupes armées n'ayant rien à perdre, elles représentent un facteur très important de chantage. Le progrès technologique enrichira constamment l'arsenal de telles armes, rendant des protections adaptées à chacune d'elles toujours plus difficiles et coûteuses à obtenir. Les pays européens, sauf à rester sans défense, devront cependant, là encore, mutualiser des moyens de protection mais aussi de riposte.

Les cyber-attaques.

Le risque est de plus en plus sérieux. Il découle de la fragilité grandissante des sociétés technologiques, fragilité d'autant plus grande en Europe que les territoires y sont densément équipés et interconnectés. On vient de voir avec le dernier black-out électrique ayant frappé l'Inde la portée de pannes affectant le réseau électrique. Ce sont en fait tous les réseaux, électriques, de télécommunication, de gaz, d'eau, financiers, Internet et finalement de sécurité-défense qui sont accessibles à des attaques provenant soit d'Etats, soit de groupes activistes, soit même d'individus (hackers) s'étant dotés de la compétence nécessaire. Il en est de même des services publics et entreprises assurant des fonctions vitales.

Le nombre des Etats ou de groupes potentiellement menaçant est aujourd'hui très élevé. De grands Etats tels la Chine investissent massivement dans ce but, mais de nombreux autres, par exemple l'Iran, ont récemment montré leurs compétences. De nombreuses attaques d'origine mal identifiées sont quotidiennement enregistrées par les institutions publiques et les entreprises européennes. Les Agences américaines ne se privent pas d'attaquer eux-mêmes les Européens. Depuis le début de l'ère électronique, la CIA et la NSA ont espionné leurs « alliées », par l'intermédiaire notamment du réseau Echelon. Des projets de bien plus grande ampleur sont actuellement en cours de mise en place. Si ce n'est de la guerre ouverte, c'est au moins de la guerre économique.

La protection préventive est difficile et coûteuse. Elle implique des mesures d'équipement (éviter les interconnexions excessives, mettre en place des relais ou secours (back-up) et des contre-mesures. Elle suppose aussi d'engager en permanence une protection « offensive », visant notamment à détecter et neutraliser les agresseurs jugés insupportables. Le tout, concernant l'Europe, demande là encore une certaine mutualisation des moyens et des contre-mesures (en gardant à l'esprit que, s'agissant d'une véritable guerre souterraine, la mutualisation rencontre vite des limites). On observera que pour le gouvernement américain, la cyber-guerre présente des menaces de sécurité nationale telles qu'une cyber-attaque massive justifierait une réaction avec des moyens classiques, voire nucléaires, appropriés. Encore faudra-t-il identifier l'agresseur.

Les risques liés à l'aggravation de la destruction des éco-systèmes

Cette destruction, qui ne fera que s'accentuer dans les prochaines décennies, conjuguée avec une natalité toujours croissante provenant des pays pauvres, entraînera diverses réactions dont l'Europe, bien que moins atteinte, ne pourra pas se tenir à l'écart. Il s'agira d'activités illégales voir armées aux frontières, d'immigrations plus ou moins massives dites de la misère (donc difficiles à contenir par les armes), voire de véritables offensives provenant, avec ou sans leur complicité, des pays les plus touchés. On mesure aujourd'hui, avec la démission de fait devant les groupes armés s'intéressant au trafic des stupéfiants, la difficulté pour les Etats organisés de s'opposer à de telles menaces, qui trouvent des relais au sein même de leurs populations.

2. Organiser l'Europe de la défense

On peut constater, à la lecture de cette courte liste, la façon dont le spectre des attaques possibles élargit le concept de défense, et oblige à diversifier les armes. Progressivement, c'est la notion même de monde en paix, paix même relative, qui perd de son sens. Tout en évitant de tomber dans la paranoia, il faudra bien convenir que nos sociétés sont en guerre les unes avec les autres...comme d'ailleurs elles l'ont toujours été. Seuls les naïfs pourraient persister à le nier. Ceci ne veut pas dire que ces sociétés devront se militariser radicalement et refuser les acquis récents de la protection des droits civiques. Il faudra par contre intégrer systématiquement dans tout projet de quelque ampleur les moyens humains et matériels permettant à ce projet d'assurer sa propre défense.

Nous nous inspirons pour cette seconde partie des propositions présentées par le général Favin-Lévêque dans l'article cité ci-dessus en référence. Elles sont loin d'avoir été toutes mises en oeuvre par les Etats européens, mais cela ne retire rien à leur pertinence. Une Europe puissance capable de faire entendre sa voix dans l'équilibre géopolitique et géostratégique de la planète serait d'abord une Europe capable de défendre son territoire et ses populations en cas d'attaques visant les intérêts vitaux de l'un ou de l'ensemble de ses membres, attaques dont nous venons de voir qu'elles ne seront pas seulement militaires au sens propre du terme. Chaque Etat européen s'est doté, depuis la seconde guerre mondiale, de moyens propres lui permettant en principe d'assurer sa sécurité et sa défense, y compris si nécessaire hors Otan. Mais ceux-ci sont très disparates d'un pays à l'autre, très peu coordonnés et globalement très insuffisants. Il est donc difficile, sinon impossible, d'assurer leur interopérabilité.

Face aux menaces, qu'elles soient traditionnelles ou nouvelles, il faudrait reconsidérer très complètement la façon d'obtenir des ripostes communes. On constate aujourd'hui, par exemple, qu'un Etat européen aussi prospère qu'est l'Allemagne manque de l'essentiel des hommes et des équipements qui lui permettraient, non seulement d'assurer sa propre défense, mais même de participer à des actions d'une ampleur suffisante avec ses voisins.

Il existe cependant dans le cadre de l'Union européenne des dispositifs qui permettraient d'affirmer en attendant mieux un minimum de responsabilité géopolitique. En matière de structures, on pourrait admettre que celles mises en place par le Traité de Nice, complétées par les dispositions prévues au Traité de Lisbonne, pourront constituer l'ossature sur laquelle pourrait se bâtir une véritable Défense Européenne. Le Comité Politique et de Sécurité, le Comité Militaire et l'Etat-Major de l'Union Européenne, l'Agence Européenne de la Défense pourraient être les uns et les autres les éléments de base d'une défense autonome, s'ils étaient sous-tendus par une volonté politique d'indépendance de la part des Etats membres de l'Union.

Encore faudrait-il actualiser ces dispositifs en fonction des évolutions en cours touchant le coeur même des institutions européennes: - clivages croissants entre l'Europe des 27 partagée entre des influences dont certaines, d'origine atlantistes, s'opposent depuis longtemps à une défense européenne, et un eurorogroupe qui pour survivre devra devenir beaucoup plus fédéraliste et ne pourra pas en conséquence se désintéresser des questions de défense vu sous l'angle de la garantie de sa propre souveraineté – renforcement du pouvoir des parlements qui ne pourront plus déléguer aux seuls militaires la responsabilité de la défense européenne – poids croissant de la crise économique qui imposera de supprimer les double-emplois en matière de moyens, et d'optimiser ceux retenus, dans le cadre de politiques industrielles communes dites duales, c'est-à-dire bénéficiant à la fois aux industries civiles et au secteur de l'armement.

Pour le moment les efforts budgétaires de la presque totalité des Etats membres se situent très en dessous de 2% du PIB, ratio qui est considéré comme étant le seuil  minimum nécessaire pour disposer d'un outil de défense suffisamment performant dans la totalité de l'éventail des menaces. De plus la coordination des efforts de défense est très insuffisante, les Etats ne consacrant à la politique européenne de sécurité et de défense (PESD) qu'une part très modeste de leur budget de défense. L'autonomie de la défense européenne supposerait que l'Union Européenne inscrive à son budget les crédits nécessaires pour assumer la défense collective et que l'Agence Européenne de Défense, en charge de la préparation de l'avenir, notamment en ce qui concerne la R&D de défense et la base industrielle et technologique de défense de l'Europe, soit dotée de moyens financiers à la hauteur des enjeux.

Chaque gouvernement en Europe commence à se persuader qu'il doit piloter une politique active d'investissements visant à sa ré-industrialisation. C'est dans ce cadre que s'impose l'objectif de relancer et mutualiser les investissements, d'un pays à l'autre et aussi, ce qui est plus difficile, d'un secteur industriel à l'autre, sans distinguer initialement entre le civil et le militaire. L'interpénétration des technologies devrait faciliter cette approche. On fera valoir que le pillage des compétences par les pays non-européens concurrents de l'Europe en sera facilitée. Mais mieux vaut cela qu'accepter de stagner dans des activités n'intéressant personne, ce que beaucoup de pays européens semblent aujourd'hui résignés à faire.

Pour ce qui est des moyens de défense eux-mêmes, l'autonomie stratégique de l'Union Européenne devra se traduire au moins dans les domaines-clés suivants, ce qui bien entendu remettrait en cause l'appartenance de l'Europe à l'Otan sur les bases actuelles :
-    Une chaîne européenne de commandement opérationnel  complète  et permanente,
-    La maîtrise de l'espace de façon à disposer de systèmes satellitaires d'observation, de communication et de localisation au service d'une Agence Européenne du renseignement stratégique,
-    La possession de moyens de transport stratégiques aériens et maritimes en nombre significatif,
-    L'intégration de systèmes de défense interopérables susceptibles de mener  un combat de haute intensité dans la durée,
-    Un système propre de défense anti-missile et/ ou une capacité de dissuasion nucléaire au niveau de l'Union Européenne,
-    Une base industrielle et technologique européenne de défense, compétitive aux plans technique et économique.

On notera que les progrès à faire, partant de la situation actuelle, seront considérables, que ce soit sur le plan multilatéral ou bilatéral, c'est-à-dire impliquant deux ou plusieurs Etats. Il suffit de rappeler l'impasse dans laquelle s'enlise la coopération militaire entre le Royaume-Uni et la France, tellement vantée par le gouvernement français précédent. Certes un accord vient d'être signé entre les deux ministres de la défense pour établir une coopération concernant les drones militaires. Il s'agira principalement de réaliser la première phase d'un programme de démonstration visant un « Future Combat Air System (FCAS) », mais celui-ci ne devrait voir le jour que dans les années 2030/2040 (!).. Le programme impliquera Dassault Aviation et le géant britannique BAE Systems dont on connait les liens avec l'industrie américaine. Le budget engagé à ce jour n'est que de $14,5 millions. La décision intéressant un programme dit MALE (medium-altitude, long-endurance) a été reportée à plus tard. En attendant, la France ne pourra faire appel qu'à des matériels étrangers. On sait par ailleurs qu'en matière aéronavale, la Royal Navy, pour d'obscures raisons de coût de catapultes, a renoncé à utiliser des Rafales-marine, comme l'espérait la France.

3. Une défense européenne digne de ce nom verra-t-elle jamais le jour?

Après avoir approximativement défini ce que pourrait être une défense européenne indépendante, nous devons nous demander s'il existe des chances pour qu'une telle défense voit le jour dans les prochaines décennies. Les arguments pour une réponse pessimiste sont nombreux. Le premier tient à l'influence encore dominante de la superpuissance américaine sur l'Europe. Malgré ses reculs actuels, l'Amérique (ou si l'on préfère l'Empire américain) demeure suffisamment forte pour tenter de détruire dans l'oeuf toute velléité d'indépendance provenant de l'Europe, qu'elle considère encore comme un satellite naturel.

Avec des dépenses militaires ou assimilées qui sont 20 fois supérieures (montant difficile à préciser) à celle de l'ensemble des Etats européens, l'Amérique est en position de démontrer à chacun de ceux tentés de s'émanciper que leurs efforts seraient inutiles. D'une part elle continuera à maitriser longtemps la recherche et l'industrie de défense, ne laissant pas de créneaux viables pour les autres pays. D'autre part, comme l'Amérique se présente en puissance protectrice de ce que l'on continue à appeler le monde occidental, à quoi bon refuser cette protection pour s'égarer dans des rêves d'autonomie? Le soft power dont l'Empire s'est assuré le contrôle est si efficace que la quasi totalité des décideurs en Europe partagent ce point de vue démissionnaire. Les seuls à renâcler quelque peu sont les industriels européens du secteur de la défense, mais face à des gouvernements qui ne cessent de réduire les crédits dont ils pouvaient disposer, ils préfèrent rentrer dans le rang afin de récupérer des miettes des contrats américains. L'exemple du BMDE est éclairant. La délégation française à l'Otan, sous la pression des industriels, a fait taire ses critiques concernant les risques et finalement l'inutilité d'un tel bouclier, dans l'espoir d'obtenir un petit rôle dans l'acquisition et le traitement des données. François Hollande s'est fait l'avocat de cette thèse.

Une deuxième raison de pessimisme tient à l'appauvrissement continuel des budgets européens, se traduisant par des réductions de crédit touchant l'ensemble des programmes de sécurité-défense actuels. Comment dans ces conditions pouvoir prétendre investir et développer? Il existera de plus en plus en Europe une opinion selon laquelle, lorsque les besoins élémentaires de la population sont de plus en plus difficiles à satisfaire, une politique visant à maintenir ou renforcer le potentiel militaire ne peut être affichée que par d'apprentis dictateurs aux yeux de qui ce potentiel sera nécessaire afin de contenir de justes révoltes populaires. Nous pensons avoir répondu à ces arguments en montrant qu'une conception moderne de la compétition internationale et finalement de la croissance ne devrait pas conduire à séparer radicalement le civil et le militaire.

En ce qui concerne les recherches-développement et les applications industrielles, l'exemple américain a montré que les finalités civiles et militaires en étaient difficilement séparables. Une gamme de satellites ou de drones par exemple peut fournir des observations à la fois aux climatologues et aux militaires. En ce qui concerne les capacités sur le terrain, les problématiques ne sont pas très différentes. Si l'Europe n'avait pas de force crédible de projection, elle ne pourrait pas se faire entendre de grands pays comme les Etats-Unis ou la Chine qui utilisent leurs forces, pacifiquement selon elles, pour s'imposer dans la course aux matières premières et à l'influence géostratégique. Or, même si l'Europe ne peut espérer imposer sa présence, par exemple dans la Mer de Chine où s'intensifie la compétition sino-américaine, elle dispose de suffisamment de frontières maritimes et d'intérêts géostratégiques associés pour justifier une présence militaire « de démonstration » dans ses zones d'influence.

Conclusion. Le futur rôle de la France

La France gaullienne, et ce qu'il en est resté, avait bien compris tout ce qui précède. La France d'aujourd'hui lui doit tout le potentiel technologique qui lui permet encore de figurer parmi les grandes puissances « moyennes ». Mais seule, elle ne pourra continuer à tenir cette place. Il lui faudra convaincre les autres grandes puissances européennes de se donner une démarche, sinon analogue à ce que fut la sienne, du moins voisine. Et ceci au sein d'une structure de plus en plus fédérale qui imposera à chacun des membres de renoncer à faire durablement cavalier seul. Or la France, dans le disloque européen, suscite encore la méfiance. On lui reproche une tendance à imposer ses intérêts sans accepter la négociation – et sans toujours mettre les moyens budgétaires au service de ces intérêts, ce qui en fait porter le poids sur les autres.

Le gouvernement français actuel, s'il partageait les vues exposées ci-dessus concernant la puissance européenne et la nécessité d'assortir cette puissance de moyens convenables de défense, devrait donc dès maintenant entreprendre des négociations avec les autres Européens pour définir des consensus – et les ressources humaines et budgétaires correspondants – sur les points essentiels de ce que pourrait devenir la défense européenne dans les prochaines années, comme sur la contribution de la France à cette défense.

Un domaine emblématique, mais qui est loin d'être le seul, est celui de la force de frappe nucléaire. Le général Copel, dans l'article précité, propose non de l'abandonner, mais de négocier avec nos voisins sa mise en commun dans des conditions qui respecteraient la souveraineté de chacun des partenaires. Il envisage pour diminuer les coûts à partager, de renoncer à moderniser le dispositif actuel, qui suffirait largement à une dissuasion européenne. Nous ne sommes pas certains que cette dernière perspective soit techniquement viable, car ce qui n'évolue pas finit pas dépérir. Mais en tous cas, il s'agit d'une question que la France devrait désormais discuter – ceci sans attendre – avec ses voisins. Non pas dans le but inconscient d'échouer, afin de démontrer que seule la France a raison, mais dans le but conscient et volontariste de réussir, autrement dit de faire progresser sur un point très important le concept de défense européenne.


Post-scriptum.

Cet article a suscité les réactions suivantes de correspondants membres du parti socialiste, que je remercie de leur intérêt. JPB 04/08/2012

De Michel Carrière:
Je trouve que cet article permet à chacun d'exposer son point de vue.
À titre personnel, je suis partisan d'une Europe Fédérale, les "États Unis d'Europe" où la compétence d'attribution appartiendrait à l'État Fédéral et la compétence générale aux États Fédérés.
Dans une telle Europe la Défense relèverait de la compétence de l'État Fédéral, ce qui impliquerait une mise en commun des moyens de chacun des États.
Comment y arriver, par la forme confédérale, dans un premier temps, pour aboutir ensuite à l'Europe des peuples à laquelle j'aspire?
Une diplomatie et une politique de défense européenne me paraissent liées et indissociables.
Ce n'est que dans contexte que nous pourrions prétendre peser auprès des autres nations ( dont les USA, la Russie, la Chine....)
La question qui se posera alors est celle de la place de cette Europe fédérale dans les organisations internationales et les accords internationaux.
Comme socialistes nous avons, me semble-t-il à en débattre.
Cet article, par le point de vue qu'il exprime permet de commencer ce débat
Amitiés socialistes, humanistes, féministes et libertaires


De Michel Carrière:
Je suis persuadé que c'est en partageant nos points de vue que nous développeront cette intelligence collective que le PS a su maintenir en restant un parti de tendances.
Nous partageons le même but, la même espérance le bonheur du genre humain dans le respect de l'univers qui nous entoure.
Européen-ne-s aujourd'hui, et aussi citoyen-ne?-s du Monde nous sommes porteur-euse-s des valeurs de la République Universelle à laquelle nous aspirons " Liberté, Égalité, 'Fraternité-Sororité' " qui permettront de voir advenir une "Humanité meilleure et plus éclairée où nous pourrons toutes et tous, dans une société de frères et de sœurs, gouter aux charmes de l'Égalité".
Amitiés socialistes, humanistes, féministes et libertaires
 

De Philippe Jeantet:
Il me semble qu'il y a un nouveau risque, celui de la "subversion 2.0" :
des affrontements communautaires guidés par les outils sociaux, les cibles sont désignées sur Face Book, logées par Google street, puis assassinées à domicile par des commandos ou des drones (Syrie, Pakistan). La France est particulièrement exposée à ce risque par le manque de diversité de ses médias, d'indépendance de sa Justice et la montée des extrémismes communautaires sionistes et islamistes ( affaire Mera). Ce mode d'intervention me semble très économique pour un adversaire et particulièrement efficace car il bénéficie d'effet de levier important. La parade me semblerait être plus de démocratie, de transparence, de solidarité, de proximité, ce qui est tout le contraire de l'évolution actuelle.
- La mutualisation de notre armement nucléaire devrait se faire dans un nouveau concept de "neutralité active" qui devrait être conforme à nos fondamentaux identitaires, à savoir UNIVERSEL.
Ainsi l'Europe est parfois trop grande, parfois trop petite et souvent absente.

De Bruno Cogranne.
C'est un très bon article et qui rejoint les préoccupations de l'Européen, anti souverainiste (le souverainisme ne signifie plus rien aujourd'hui c'est un concept dépassé) et anti nationaliste que je suis.
Mais il me semble prendre le problème à l'envers :  Quid d'une défense commune sans une diplomatie commune ?
En fait, il faut d'abord unifier notre diplomatie. Il nous faut définir entre nous européens des principes, des "valeurs" (même si je n'aime pas ce mot) qui nous sont communes et que l'on est prêts à défendre, sans quoi la défense est une coquille vide.. Cela signifie l'abandon d'une vison nationale de la diplomatie et de nos intérêts.
Ce qui transparait dans le lignes ci dessous consacrées au nucleaire :
"... il s'agit d'une question que la France devrait désormais discuter – ceci sans attendre – avec ses voisins. Non pas dans le but inconscient d'échouer, afin de démontrer que seule la France a raison" Et ça c'est un sacré défi !!
De plus tu écris :
"Conclusion. Le futur rôle de la France" Mais il n'y a plus de "Rôle de la France", c'est ça qu'il faut intégrer dans notre vision de l'Europe et du monde d'aujourd'hui... Tant que l'an avancera en revendiquant, en regardant en tant que France ou Allemagne, ou autre on échouera.. 
Merci pour cet article et j'espère avoir apporté un éclairage, non pas contradictoire, mais qui, me semble t il, permet de sérialiser les problèmes et de les remettre dans le bon ordre.