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Sciences, Technologies et politique
La guerre des drones
Jean-Paul Baquiast 30/09/2012


Dans notre essai « Le paradoxe du Sapiens », nous avions essayé d'attirer l'attention sur l'apparition d'entités nouvelles associant de façon inextricable des composants humains et des technologies en voie de développement foisonnant. Nous avions proposé de nommer ces entités des systèmes ou complexes anthropotechniques.

Pour passer d'un discours généraliste à l'étude de cas précis, il est évidemment nécessaire d'étudier à la lumière de cette hypothèse les exemples montrant comment dans ces cas se construit l'entité, en associant facteurs humains et facteurs techniques. Il faut aussi montrer comment elle se comporte, comment notamment elle réussit à supplanter les structures sociales et politiques préexistantes.

Nous avions précédemment mis l'accent sur le domaine des drones et de leur emploi, civils mais surtout militaires. Il s'agit de bons exemples pour illustrer de tels entités anthropotechniques. Les systèmes d'armes construits autour des drones bouleversent radicalement tout ce qui précédait concernant l'arme aérienne et son emploi. Les nouveaux éléments apportés par le recours systématique aux drones dans la lutte menée par les Etats-Unis contre des Etats et sociétés considérés comme « terroristes » apportent des éclairages tout à fait nouveau, qui sont en train de se découvrir en ce moment, malgré les silences officiels. Nous nous trouvons donc bien avec les drones en présence d'un phénomène émergent de grande ampleur. Il pourrait donner un visage tout à fait nouveau à l'utilisation de technologies de plus en plus autonomes par des sociétés en lutte pour le pouvoir mondial.

Les armées américaines ne sont pas les seules à utiliser ou expérimenter les drones. Mais l'accord donné officieusement par le gouvernement Obama pour leur emploi systématique dans les différents théâtres d'affrontement au Moyen Orient en a fait si l'on peut dire un cas presque parfait de système anthropotechnique en plein développement. Contrairement à l'aviation classique, qui suppose le recours à un pilote embarqué et à des infrastructures lourdes, le drone peut être piloté à des milliers de kilomètres de distance, d'autant plus qu'il est doté de multiples systèmes « sensoriels » visant à le rendre le plus possible autonome. Il s'agit par ailleurs d'un appareil qui, sans être nécessairement bon marché, l'est infiniment plus qu'un avion de combat traditionnel. Il ne nécessite que des infrastructures légères, souvent mobiles. En cas de perte, il peut être relativement facilement remplacé.

Un élément récent est apparu en faveur du système anthropotechnique « drone » dans sa compétition avec d'autres systèmes d'armes aériennes, supposant l'emploi d'avions de combat classiques. Le développement (là encore spontané) de ces derniers systèmes dans le sens de la sophistication de leurs logiciels de bord est en train de conduire à des impasses. Les avions furtifs américains de dernière génération, F22 et F35, se révèlent de plus en plus impilotables au sens propre, tout au moins dans les cas d'urgence. Les pilotes humains de l'US Air Force semblent sur le point, inimaginable jusqu'à ce jour, de refuser de voler à bord. Autrement dit, la composante bio-anthropologique du système « avions de combat » se révèle incapable de s'adapter à l'évolution trop rapide et non maîtrisée de la composante technique. De tels problèmes ne se poseront pas avec les drones. En cas de panne en vol, nul ne viendra sérieusement se plaindre auprès de l'Etat-Major.

A une époque où tous les pays développés se trouvent contraints de limiter leurs dépenses militaires, au grand déplaisir des industriels de l'armement, le recours aux drones, plus économiques, apporte des perspectives bien venues de ces mêmes industriels et des lobbies politiques qu'ils subventionnent pour les soutenir. Nous ne pouvons que regretter l'incapacité, à ce jour, des industriels et des Etats européens à se positionner dans ce secteur, y compris dans le domaine des applications civiles.

Des enquêtes américaines intéressantes

L'action des drones, notamment aux Etats-Unis, n'avait pas fait jusqu'à présent l'objet d'enquêtes systématiques. Ceci tenait dans un large mesure à la volonté du gouvernement Obama de ne pas mettre en évidence un engagement militaire de grande ampleur, supposé lutter contre le terrorisme alors que le discours officiel était que ce dernier avait disparu avec la mort de Ben Laden. En fait, les Etats-Unis sont engagés, sans l'afficher clairement et souvent même sans que le Départment d'Etat lui-même s'en rende toujours compte, dans des affrontements tous azimuts avec les factions et Etats qui se disputent actuellement le contrôle du Moyen-Orient, des territoires et de leurs ressources, de l'influence en découlant au plan international. Dans ces affrontements, le recours aux drones permet de faire disparaître discrètement des opposants plus ou moins bien identifiés, en minimisant l'écho de ces interventions. Malheureusement, l'arme aussi savante qu'elle soit, multiplie les dégâts collatéraux et suscite donc une opposition croissante, y compris dans des pays censés être des alliés comme le Pakistan. De nombreux citoyens américains « droits de l'hommistes » ont eux-mêmes commencé à s'en inquiéter.

Deux rapports d'alerte viennent récemment d'être publiés. L'un provient des universités de Stanford et de New York, donnant un document de 185 pages rendu public le 25 septembre 2012. Le titre en est significatif « Living Under Drones: Death, injury, and trauma to civilians from U.S. drone practices in Pakistan. Il est édité conjointement par la Stanford International Human Rights and Conflict Resolution Clinic de la Stanford Law School et la Global Justice Clinic, de la School of Law, de l'université de New York. Un site spécial a été ouvert à ce sujet (http://livingunderdrones.org/.)

Un second rapport a été publié 4 jours après. Il s'agit de The Civilian Impact of Drones: Unexamined Costs, Unanswered Questions, du Center for Civilians in Conflict et de la Columbia Law School's Human Rights Clinic. Comme son titre l'indique, l'étude s'attache d'une façon spécifique au nombre des victimes civiles et aux divers dégâts collatéraux.

Il faut évidemment féliciter la démocratie américaine pour sa capacité à réaliser et publier des enquêtes sur des politiques publiques dont le pouvoir ne tient évidemment pas à se vanter. Il est bon que certaines choses se sachent et soient discutées par l'opinion. On peut craindre cependant que le silence ne retombe. C'est ainsi qu'en cette période électorale, il ne semble pas que la question de l'emploi des drones soit évoquée sérieusement par les partis en compétition pour la présidence. Le seul aspect qui pourrait faire bouger les choses serait la crainte, de plus en plus (et à juste titre) évoquée par les minorités d'opposants au Système (Occupy Wall Street et analogues): que ces méthodes soient utilisées un jour par les pouvoirs pour éliminer ou faire taire certains des opposants internes au Système. Selon des rumeurs que nous n'avons pas vérifiées, il existe déjà des listes de personnalités américaines et européennes à éliminer en cas de crise insurrectionnelle grave, identifiées par la collecte de discours ou d'écrits jugés « activistes ». Il s'agirait d'une méthode renouvelée de la procédure dite Gladio qui avait été préparée secrètement par l'Otan dans la perspective d'une invasion soviétique. Aujourd'hui, des frappes de drones convenablement ciblées ciblées pourraient être déclenchées dans une telle occurrence.

Les rapports essayent de rapprocher le nombre et la qualité des opposants, réputés terroristes, victimes des frappes et les nombreux dégâts, dits collatéraux, produits à cette occasion: civils tués ou blessés, populations terrorisées, exodes et, finalement, recrutements de nouveaux combattants révoltés de subir de tels traitements. En découlent aussi des relations de plus en plus difficiles, proche dans certaines zones de l'état de guerre entre les Etats-Unis et les pays prétendus alliés ainsi frappés. Les rapports proposent une série de mesures permettant de mieux évaluer les dégâts et de prévenir leur aggravation.

L'avenir proche dira ce qu'il en adviendra. On peut penser qu'une grande partie de l'opinion dite occidentale donnera raison aux promoteurs de la « dronification » de la guerre. Les défenseurs de cette politique diront que les terroristes n'avaient « qu'à ne pas commencer ». Il est évident, comme l'on montré les campagnes en Irak et en Afghanistan, que des forces conventionnelles ne peuvent pas grand chose contre des adversaires menant la guerre de 4e génération, qualifiée de guerre des maquis sous la résistance française. Mais il faut alors s'interroger sur la pertinence pour l'Amérique de mener une guerre de drones, au lieu de se retirer purement et simplement de régions qu'elle ne pourra jamais contrôler au sens classique. Si de proche en proche, à partir de l'Afghanistan et le Pakistan, c'est tout le Moyen Orient, voire tout le monde musulman, qui se trouvait engagée dans une guerre de plus en plus ouverte contre les Etats-Unis, ceux-ci malgré tous les moyens technologiques dont ils disposent encore, ne pourront en sortir vainqueurs. Non seulement les Etats-Unis mais l'ensemble de l'Europe, assimilée à eux par l'opinion arabo-musulmane, en sortiront diminués, sinon détruits.

Le propre des systèmes anthropotechniques tels que nous les analysons, dont le système drone présente un cas particulièrement significatif, est de n'être pas accessibles à des connaissances plus générales sur le monde qui leur permettraient d'élargir leurs références cognitives. Ce sont des humains aveugles, associés à des technologies elles-mêmes aveuglées par un mode viral de reproduction, qui ont le dernier mot en matière de décisions politiques finales.

Faudrait-il pour autant que les Européens, effrayés par les conséquences d'une militarisation à base de drones divers et variés, renoncent à se donner les compétences nécessaires pour ne pas dépendre des industriels et laboratoires américains dans un domaine qui sera de plus en plus important, tant au plan de la défense-sécurité que des applications civiles. Répondons provisoirement à cette question qui se pose dans de nombreux autres domaines des technologies émergentes. Selon notre hypothèse il n'est pas à la portée de décideurs humains de bloquer dans sa totalité la croissance d'un système anthropotechnique dynamique. Tout au plus les « anthropos » les plus conscients pourraient-ils ne pas laisser leurs collègues véritablement inféodés à la technologie décider sans aucun débat. Des enquêtes comme celles citées par le présent article contribueront nécessairement au débat, même si leur influence paraît marginale au regard des intérêts égoïstes en jeu. Le système anthropotechnique global pourrait en être quelque peu réorienté, mais les forces en présence ne devraient pas être profondément modifiées.

Note
Des drones humains

Les "terroristes" contre lesquels luttent les Etats-Unis n'ont pas de drones, mais des combattants suicides. Ils organisent leurs attentats, comme l'ont montré les SR américains eux-mêmes, à propos de l'attaque du consulat de Benghazi, en utilisant désormais la même méthodologie de l'attentat ciblé.

 

Sur ces sujets, voir aussi Dedefensa: La terrorisation psychologique par les drones http://www.dedefensa.org/article-la_terrorisation_psychologique_par_les_drones_29_09_2012.html