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Article. Précisions concernant les systèmes anthroposcientifiques
Jean-Paul Baquiast 20/12/2012)

Nous dédions ce petit article à Philippe Grasset (www.dedefensa.org) grand historiographe, depuis des années, du F35.

Nous avons proposé, dans un article précédent ( "L'avenir de la science") , une hypothèse permettant de mieux comprendre le rôle de celle-ci dans l'évolution du monde actuel. La science, traditionnellement considérée comme objective et désintéressée, se voit en effet reprocher par beaucoup de donner des armes aux Etats, entreprises et mouvements politiques qui contribueraient activement aux conflits, à l'oppression des individus, à l'exploitation abusive des ressources, à la destruction des écosystèmes et peut-être à une espèce de fin des civilisations (cf Martin Rees Our final hours ).

L'ambiguïté obligée de la science s'explique tout naturellement si l'on admet que les scientifiques et les laboratoires ou équipements qu'ils utilisent s'inscrivent dans une compétition pour la maitrise du monde dans laquelle s'affrontent ces superorganismes particuliers que nous avons nommés des systèmes anthropotechniques: Etats, grandes entreprises notamment. Ces systèmes associent des organisations humaines et les outils scientifiques et techniques qu'ils ont développés pour construire leur pouvoir.

Dans l'ouvrage présentant cette façon de comprendre l'évolution récente du monde, « Le paradoxe du Sapiens, 2010 », nous avions proposé à titre d'exemple de considérer le ministère fédéral américain de la défense, le Pentagone, comme le bon exemple d'un de ces systèmes anthropotechniques. Il s'agit d'un ensemble complexe de structures administratives, militaires et scientifiques qui disposent chacune en ce qui la concerne d'une certaine autonomie, de même en principe que les humains qui y travaillent.

Néanmoins, en prenant le recul suffisant, il est possible de constater que le Pentagone fait montre d'un comportement global cohérent qui détermine celui de chacun de ses composants. Ceci permet de le considérer comme un pouvoir à part entière, personnifié chez certains auteurs politiques américains par un cheval furieux. Il désarçonne tous les hommes politiques voulant le monter. On peut alors étudier avec une certaine rigueur méthodologique ses relations avec les autres ministères fédéraux, la Maison Blanche, le Sénat, et plus généralement avec ce que l'on convient d'appeler le lobby politico-militaro-industriel américain.

Au sein de ce lobby, les industriels de l'armement fournisseurs du Pentagone constituent des éléments particulièrement actifs. Actifs mais pas toujours heureux. Des experts du secteur ont pu montrer à cet égard que la firme Lockheed Martin développe depuis 15 ans le programme d'avion de combat F 35, avec la volonté de l'imposer comme unique compétiteur au sein des pays alliés de l'Amérique (image). Cependant LM n'a jamais à ce jour réussi à convaincre les différentes armées de l'air ciblées de l'acquérir, malgré les efforts du Pentagone et de la diplomatie américaine. Cet avion manifeste un caractère curieux qui le rend suspect en premier lieu aux équipages américains censés en être les futurs utilisateurs. Il s'agit d'une complexification technologique qui ne cesse de s'accroitre, comme les coûts et délais de livraison correspondants, en proportion même des efforts faits par les ingénieurs pour la résoudre.

L'inflation technologique désordonnée

Or on constate que les nombreux chercheurs et scientifiques salariés de l'industriel ou financés par lui n'ont jamais tenté de maitriser l'inflation technologique des bureaux d'étude. Au contraire, selon les informations qui en parviennent, ce sont eux qui ont poussé et continuent à pousser les donneurs d'ordre vers une fuite en avant sans fin. Ils expliquent que les difficultés naissant d'une excessive complexification de l'avion seront résolues par de nouveaux développements, s'ajoutant aux précédents. Ceux-ci se révèlent de plus en plus inefficaces.

A ce jour, même au Pentagone, et face aux restrictions budgétaires annoncées, des décideurs de plus en plus nombreux envisagent l'abandon du programme – ce qui laissera l'US Air Force en partie démunie pour les prochaines décennies, sauf à ce qu'elle se tourne encore plus massivement qu'aujourd'hui vers les drones. Mais malgré cela le programme poursuit imperturbablement ce qui ressemble à une sorte de descente aux enfers.

Ce comportement irresponsable, peu conforme à la rationalité scientifique, se rencontre dans la plupart des grands programmes techno-scientifiques, aux Etats-Unis comme ailleurs. On constate, au moins en partie, l'impossibilité de les contrôler ou de les réorienter, du fait non seulement d'une résistance passive des laboratoires, mais du fait que ceux-ci recherchent frénétiquement à poursuivre des applications critiquées par ailleurs de toutes parts, en faisant appel aux informations et appuis remontant via les réseaux de l'ensemble des communautés scientifiques concernées.

Le lecteur objectera qu'il n'y a là rien de surprenant, puisque ces scientifiques sont directement ou indirectement employés ou subventionnés par des systèmes anthropotechniques puissants, comme le Pentagone dans notre exemple. Il y a longtemps que le scientifique désintéressé travaillant chez lui autour d'un bec Bunsen et de quelques éprouvettes n'existe plus. Même dans des sciences aussi apparemment détachées des contingences terrestres, telles l'astronomie ou la cosmologie, le chercheur, praticien ou théoricien, doit s'inscrire dans des luttes pour le pouvoir et l'accès aux ressources.

Il n'y a là rien de scandaleux. Mais les sociologues des sciences, comme les simples citoyens, doivent abandonner toute naïveté. Ils doivent se doter des instruments conceptuels permettant d'observer avec le plus de réalisme possible le fonctionnement des laboratoires et autres instances académiques.

C'est pourquoi nous avons proposé le concept de système anthroposcientifique. Il permet de faire apparaître, face aux divers « anthropos » responsables des décisions de recherche, les outils scientifique que cette même recherche implique. Ce ne sont pas ces outils qui interviennent directement dans la gestion des projets (à l'exception de certains secteurs de pointe marqués par une véritable autonomie des logiciels). Ce sont les chercheurs qui y sont associés. Mais il faut savoir que ceux-ci n'ont guère de liberté d'action, surtout quand il s'agit de freiner ou réorienter les recherches auxquelles ils participent. Ils se sont véritablement incorporé les techniques concernées. Ils tiennent donc souvent le langage hostile à toute critique ou auto-critique que ces techniques pourraient avoir si elles avaient directement la parole.