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Article. Sur le concept de "réalité objective" par Zefiro 11/02/2013

Zefiro, dit "Le penseur masqué" est l'auteur d'un essai, "Le mythe décisif" publié par Lulu.com. Nous le remercions de cette contribution à la réflexion sur un sujet qui nous est cher. Faut-il ajouter que nous partageons (provisoirement) son point de vue...Provisoirement car le débat sur ce que pourrait "être" la "réalité" du monde quantique ne fait que commencer. Voir par exemple "Lagrangian-Only Quantum Theory" de K.B. Wharton. Nous reviendrons sur cette question difficile.
Automates-Intelligents


 

"Automates-intelligents" a proposé différents articles visant à démystifier les discours sur une "réalité objective" pouvant s'imposer à tout esprit humain observant le monde. Voir par exemple "Extension aux sciences macroscopiques de la remise en cause du concept de réel par la physique quantique" Si j'en partage le sens général, cela ne me conduit pas à rejeter le réalisme. Car, on ne peut rejeter le réalisme sans verser peu ou prou dans l'idéalisme. En effet, dénier l'existence d'une réalité extérieure à notre esprit équivaut à croire que toute chose est créée par notre esprit. Ce qui n'est pas mon cas, ni le vôtre je pense. Donc, nous prétendons tous deux que la réalité extérieure à notre esprit existe.
Nous sommes réalistes.

Tout autre chose est de savoir dans quelle mesure cette réalité qui lui est extérieure est accessible à notre esprit !

Pour ma part, je pense que le réel que je prends pour objet de pensée m'est inconnaissable au sens strict : je ne peux le comprendre, au sens de le prendre avec moi : le prendre en mon esprit. Je ne peux qu'en fabriquer des images mentales, à l'aide de mon cerveau prolongé par mes organes des sens. Or, une image mentale d'une réalité extérieure à l'esprit ne sera jamais cette réalité, car l'image mentale est activité cérébrale : réalité intérieure à l'esprit.

Ainsi, je me classe parmi les réalistes (pire : les horribles matérialistes), tout en reconnaissant l'incapacité de mon esprit à absorber la réalité extérieure (hormis les nutriments vitaux que mon corps prépare pour lui à partir de la nourriture, bien réelle, qu'il ingère).

Donc, mon esprit, c'est-à-dire ma machine (matérielle) à penser, se voit condamné à ne "manipuler" que les images (ou représentations) qu'il réussit à fabriquer par l'interaction de mon corps (dont il est une partie) avec ce qu'il nomme réalité. Pour cette interaction, mon corps peut utiliser des instruments.

Le corps du physicien fait de même. Et si les appareillages qu'il met en oeuvre sont sophistiqués, il n'en reste pas moins que le physicien les utilise pour interagir avec une réalité extérieure à son esprit et se faire de celle-ci des représentations mentales.

L'important est de ne pas s'arrêter à cette illusion de la capacité humaine à fabriquer des représentations mentales de la réalité avec laquelle le corps humain interagit. Je dis illusion, car je pense que lesdites représentations mentales ne sont pas celles de la réalité visée, mais seulement celles du résultat de l'interaction du corps humain (via ses instruments) avec la réalité visée.

La différence est de taille. Elle souligne ce que j'ai appelé dans mon livre "le mythe décisif". Car, tel Sisyphe condamné à monter et remonter son rocher sur la pente, l'esprit humain chemine d'illusion en illusion.

Une première illusion

Une première illusion consiste à confondre un être réel extérieur à l'esprit avec une image mentale de cet être. C'est le cas du quidam qui confond un être réel extérieur qu'il nomme coquelicot avec l'une de ses images visuelles dudit être : il dira "le coquelicot est rouge", au lieu de dire du coquelicot "je le vois rouge". Si elle pouvait s'exprimer comme nous, l'abeille dirait "je le vois ultraviolet", car il semble que son organe visuel ne sache pas fabriquer du rouge, mais réussisse à créer une couleur qui est étrangère à notre vision et que nous nommons ultraviolet.

Bien entendu, les propositions "le coquelicot est ultraviolet" et "le coquelicot est rouge" sont toutes deux fausses. De même, les propositions "la lumière réfléchie par le coquelicot est ultraviolette" et "la lumière réfléchie par le coquelicot est rouge" sont aussi fausses. Pourtant, combien de scientifiques parlent de lumière rouge ou bien ultraviolette ! La couleur n'est pas une qualité de l'être regardé, ni une qualité de la lumière réfléchie par l'être regardé. Elle est une sensation : une image mentale fabriquée par l'organe visuel (cérébral, rétine comprise) stimulé par la lumière réfléchie par l'être regardé. Ainsi, le quidam prend un trait (couleur) de son image mentale du coquelicot pour une caractéristique du coquelicot. Il projette son image mentale sur l'être observé.

C'est hélas aussi le cas du physicien qui prend son formalisme mathématique pour une réalité : il ira répétant la galiléenne ineptie "l'univers est écrit en langue mathématique". Oubliant ainsi que la mathématique est création de l'esprit humain, il pourra verser dans la magie : il pourra se croire capable de créer de la matière, sinon l'univers entier, puisqu'il crée la mathématique...

Si le physicien place un fragment de pétale de coquelicot sur la lame de son microscope, il se contente d'augmenter la puissance de son regard, sans rien changer au problème de la projection de son image visuelle sur l'être observé. Pour échapper à cette illusion primaire, il plongera dans le "micro"-monde (dit des quanta), à l'aide d'appareillages adéquats. Il remplacera son image visuelle par une représentation mentale fortement mathématisée : ce sera une fonction d'onde (ou tout autre être mathématique, peu importe). Le problème est qu'un être mathématique n'est pas un être réel. Il n'existe pas, n'a pas de matérialité : il est un pur objet de pensée.

Je détaille cette évidence partagée par si peu de scientifiques, à commencer par les mathématiciens, dont la grande majorité cèdent aux sirènes du platonisme, dans mon petit essai titré "Le mythe décisif"]
En tant que pure représentation mentale, le formalisme mathématique ne coïncidera jamais avec la réalité qu'il est censé représenter.

Si nous parvenons à sortir de cette première illusion, c'est-à-dire si nous nous résolvons à admettre qu'aucune de nos images (ou représentations) mentales ne coïncidera jamais avec l'être réel extérieur que notre esprit vise à décrire, nous serons encore à la merci d'une seconde illusion, qui est un nouveau rocher de Sisyphe bien plus difficile à soulever.

Une seconde illusion

Cette seconde illusion consiste à croire que notre esprit forme des représentations de l'être réel extérieur observé !

Car, ce que nous prenons pour des représentations mentales de l'être extérieur observé sont des représentations mentales du résultat de l'interaction de notre corps à la fois avec l'être réel extérieur observé et avec les êtres réels permettant l'observation (lumière, air, instruments...). Changez les conditions de cette interaction (modifiez la lumière, ôter l'air, changez d'instruments...) et vous obtiendrez un autre résultat : d'autres représentations mentales, alors que l'être réel extérieur observé sera a priori toujours le même.

Le quidam regardant le coquelicot de nuit, ou bien sous une lumière traversant un certain filtre, ne pourra plus dire que le coquelicot est rouge. Sans parler du quidam daltonien !

De même, le physicien tentant d'observer la nature intime d'un quantum de coquelicot pourra dire tantôt qu'il y devine des particules isolées, ou bien des particules intriquées et non localisées, tantôt que ce serait plutôt une onde ou bien un paquet d'ondes... selon l'appareillage "d'observation" qu'il utilise. En fait, il n'y a pas vraiment observation d'un être extérieur, mais interaction entre le couple (corps du physicien ; appareillage) et l'être extérieur (au couple).

Cela dit, l'être extérieur visé (nommé particule) reste a priori le même, dans sa réalité inconnue.

Disant cela, je demeure réaliste : je dis que l'être réel extérieur observé n'est pas changé par le "regard" (au sens large : l'observation), c'est le "regard" qui change.

Le "regard" (l'observation) ne crée pas l'être réel extérieur observé. Le croire serait se montrer idéaliste. Or, l'on risque cette "sortie de route" en écrivant que le physicien observant ce qu'il nomme un électron "se borne à matérialiser un des multiples états possibles de cet électron". Matérialiser un état possible, c'est créer un être réel (car matériel) à partir d'un être virtuel ("possible"). Croire être capable de cela, c'est verser dans la conduite magique que j'évoquais plus haut, à savoir se croire capable de créer de la matière. Même dans le fameux tunnel du CERN, le physicien ne crée pas des particules de matière. Il se contente d'interagir (via ses énormes appareillages) avec de la matière, pour transformer celle-ci (de façon éphémère). Transformer n'est pas créer.

L'illustre formule "rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme" reste à mes yeux valable comme pierre angulaire de toute philosophie, comme de toute science.

Donc, le "regard" ("l'observation" = l'interaction) ne crée pas l'être réel extérieur observé. Il ne crée qu'une image mentale du résultat de "l'observation". Cette dernière n'est pas neutre (mythe de l'objectivité), puisqu'elle est une interaction de "l'observateur" avec une réalité contenant (entre autres) l'être extérieur observé. La représentation mentale manque son but : décrire l'être visé, mais elle réussit à donner le mode d'emploi d'une interaction efficace avec l'être visé. C'est en cela que la science, comme (et sans doute mieux que) la pratique ordinaire du quidam, se montre efficace. Et les scientifiques de proclamer, pour faire taire toute remise en question : "ça marche !".

Oui, ça marche : ça interagit. Mais savoir exactement comment ça interagit, et ce avec quoi ça interagit, est tout différent...

Il est écrit dans l'article référencé ci-dessus [je cite] : "c'est l'esprit de l'homme qui crée les "objets" que nous percevons. Ceux-ci ne sont que des modèles construits par le corps de l'homme avec son cerveau et ses sens biologiques, et qui par conséquent doivent autant aux sens de l'homme qu'aux données physiques extérieures qui interagissent avec ses sens". Je souscris à cette constatation. Mais pourquoi limiter cette vision lucide, valable en toute science, au seul domaine du "macro" !

Non seulement elle vaut pour le domaine "micro" (physique quantique), où c'est l'esprit du physicien qui construit "l'objet" qu'il perçoit au travers de son appareillage, mais par surcroît la réalité qu'il se représente est créée par l'appareillage !
Ainsi, le physicien se construit une représentation mentale (fortement mathématisée) d'un "micro"-état de matière produit par l'action de son appareillage sur une réalité matérielle inconnue.

Illusion au carré ! L'esprit du physicien interagit (via ses organes des sens) avec l'appareillage, et ce dernier interagit avec ce que l'on nomme souvent les "observables quantiques". Mais peut-on encore parler en ce cas d'observation, d'entité quantique observée ? Nous sommes dans la construction d'un objet quantique, dans l'action d'un corps humain dont "l'oeil mental" s'aveugle avec le bandeau d'une double illusion.

Mais voilà, cette action produit des résultats ; ça marche ! Le formalisme mathématique, élaboré à partir de tableaux de mesures découlant de l'appareillage, colle étroitement à l'interaction (dont la nature intime reste inconnue). Il est opérationnel : il fournit la recette, le mode d'emploi pour interagir avec on ne sait quoi, et reproduire le résultat attendu.

Le scientifique aux commandes croit ainsi être dans le savoir, alors qu'il est dans le savoir-faire, voire dans le faire tout court (démuni d'un savoir exact).
Dès lors, on peut tout attendre de cette boîte de pandore formée par le faire du scientifique, tout espérer et tout redouter...