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Editorial

Croyances et athéisme
Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin - 18/03/2013

L'athée pourrait se sentir bien seul sur la Terre, quand il regarde les millions de personnes se prosterner à l'annonce de l'élection d'un nouveau pape, quand il entend en réplique les représentants d'autres religions proclamer que celles-ci seules détiennent la vérité. L'islam est de celles qui vont le plus loin en ce sens. Ses textes affirment que ceux qui ne croient pas à leur vérité n'ont pas leur place sur cette même Terre et méritent la mort.

Mais qu'est-ce exactement qu'être athée ? Est-ce ne croire à rien ? L'athée, dans la définition courante du terme, ne croit pas à l'existence d'entités extra-matérielles susceptibles d'interagir avec le monde matériel, quels que soient les noms par lesquels on les désigne : dieux, esprits, forces surnaturelles... Il ne dit pas "je ne sais pas" comme l'agnostique, mais plus radicalement "je suis persuadé que cela n'est pas". Le nouveau pape François en a surpris plus d'un, même parmi les catholiques, en rappelant qu'il fallait croire, non seulement en Dieu, mais au Diable. L'athée ne refuse pas d'admettre que certains actes relèvent de ce que la morale commune considère comme le Bien, et certains autres de ce qu'elle considère comme le Mal. Mais il a depuis longtemps abandonné cette croyance venue du fond des âges selon laquelle des entités réelles, fussent-elles spirituelles, dieux ou diables, pourraient les incarner.

Ceci ne veut pas dire que l'athée ne croit à rien. Etant généralement un scientifique, ou de culture scientifique, il admet volontiers la justesse de ce qu'affirment la plupart des anthropologues, selon quoi les humains ne peuvent pas se construire et agir à l'écart de toute croyance, comme à l'écart des rituels sociaux par lesquels celles-ci se manifestent. Il s'agit sans doute du produit de contraintes cognitives qui se sont construites dès les premiers millénaires de l'hominisation, qui préexistent peut-être même au sein de certaines espèces animales. Il serait donc impensable de prétendre s'en affranchir, à titre individuel ou social. En revanche, un travail critique s'impose. L'athéisme consiste en grande partie à identifier les croyances, conscientes ou inconscientes, dont même les athées peuvent se trouver porteurs. Les analyser de façon philosophique - pour les faire entrer si possible dans la sphère de la rationalité scientifique - constitue un devoir pour tout athée. Il ne s'agit pas de croire avec "la foi du charbonnier", mais sur le mode raisonné, introduit en Europe par le siècle dit des Lumières.

Un tel travail relève en principe de la sociologie, c'est-à-dire de l'étude objective. Mais inévitablement, il relève aussi de l'introspection. Autrement dit, un athée conscient de l'être ne peut pas ne pas se demander à quoi il croit lui-même, et en quoi d'ailleurs ces croyances sont supérieures en qualité à celles dont il constate la présence chez les autres humains et qu'il se refuse à partager. Les réponses que les athées donnent à cet "examen de conscience", tout au moins dans les sociétés européennes, sont généralement connues.
Evoquons ici les principales :

Le Je

L'athée croit d'abord en lui-même, autrement dit à l'existence d'un Je le personnifiant, lui et ses valeurs, un Je dont il s'efforce de préserver l'existence à travers les vicissitudes de l'existence. Les sciences cognitives considèrent pour la plupart que ce Je est une illusion. Mais l'athée fut-il scientifique, refuse en général de les suivre, tout au moins en ce qui le concerne.

L'amour

L'athée croit aussi à l'amour, amour d'abord pour telles personnes bien précises avec lesquelles il entretient des relations de grande intensité. Amour ensuite, au-delà de ce premier cercle, pour ses proches et pour ceux constituant son environnement social familier. Il est rare (et plutôt sain) que cet amour s'étende à l'humanité tout entière, bien plus difficile à imaginer, et souvent perçue comme porteuse de menaces. On peut définir l'amour comme un attachement très fort, pouvant dans certains cas extrêmes conduire au sacrifice de son précieux Je.

Des valeurs transcendantes

Au-delà d'une possibilité d'amour pour des personnes physiques, l'athée croit à des valeurs morales, intellectuelles ou esthétiques que l'on dira transcendantes, c'est-à-dire suffisamment fortes pour donner un sens à son existence tout entière. Ces valeurs ressemblent dans une certaine mesure aux valeurs religieuses, mais elles portent exclusivement sur des domaines de la vie terrestre. Les plus altruistes concernent la recherche de formes d'organisations sociales et politiques susceptibles d'être améliorées par rapport à celles aujourd'hui dominantes. Bien que matérialistes, au sens philosophique du terme (c'est-à-dire excluant la possibilité d'atteindre à un monde extra-temporel) ces valeurs sont inspirées par une quête spirituelle, du fait qu'elles impliquent la mise en oeuvre des qualités les plus éminentes des esprits, fruits des cerveaux et des corps.

La connaissance scientifique

Parmi ces valeurs, pour les athées ayant eu la chance d'acquérir une culture scientifique, se trouve la recherche d'une connaissance toujours plus complète du monde. Définissons-là comme la capacité de construire des représentations ou modèles de l'univers qui, d'une part aient une portée intersubjective (partageable par des communautés de chercheurs) et, d'autre part; résistent à l'épreuve de l'expérience. Ces deux propriétés suffiront pour leur conférer une valeur de vérité, vérité non pas en soi, absolue et indiscutable, mais vérité toujours relative, vérité par conséquent toujours évolutive, en fonction de l'avancement des instruments et des contenus cérébraux

Le point par lequel cette conception de la recherche scientifique diffère profondément d'une croyance religieuse est que l'athée (en général) ne lui fixe pas de limites a priori. Autrement dit, il croit que de telles recherches peuvent en principe aboutir à des descriptions toujours plus étendues de l'univers, d'une part, à des constructions toujours plus renouvelées et plus ambitieuses de modèles d'univers, d'autre part. Ces modèles seront constitués de composantes physiques et biologico-anthropologiques de plus en plus intriquées. C'est ainsi que l'athée de formation scientifique n'exclut pas la possibilité de découvrir à terme, dans la galaxie ou au-delà, des formes de vie et de conscience encore inconnues.

On voit que ces croyances, ancrées solidement dans le travail de la science, sont autrement plus exaltantes que celles imposées par les religions, notamment celles dites du Livre. Pour elles, tout a déjà été dit par des Ecritures inspirées d'une relation avec ce qu'elles appellent Dieu. S'en éloigner relève du sacrilège ou pire de la profanation, pouvant mériter la mort. L'athée n'envie pas aux croyants de ces religions les certitudes morales qu'ils en tirent, d'autant plus qu'elles s'accompagnent de la peur incessante du blasphème.