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Airbus A400M, Symbole encore timide d'une future défense européenne


Sciences, technologies et politique

Propositions pour le sommet Défense de décembre 2013
Collectif. Jean-Paul Baquiast, Christophe Jacquemin et al. 30/07/2013

Notre"Collectif" regroupe, outre les auteurs principaux, quelques personnes qui ont approuvé cet article mais souhaiteraient le discuter de façon plus approfondie avant de le co-signer éventuellement.

Il faut noter que certaines des propositions mentionnées, notamment dans la seconde partie, sont le fruit de travaux des 13 associations EuroDéfense et que ce réseau d'influence, armé de compétences reconnues, les a présentées aux autorités bruxelloises dans le cadre de la préparation du sommet de décembre.

Introduction

Le 14 décembre 2012, les chefs d'Etat et de gouvernement de l'Union avaient convenu de remettre les questions militaires à l'ordre du jour et de les évoquer lors d'un sommet prévu en décembre 2013. Dans leur déclaration finale, ils avaient souligné l'importance de “renforcer l'efficacité de la politique commune de sécurité et de défense” compte tenu du basculement stratégique des Etats-Unis vers la région Asie-Pacifique.

A cette fin, il avait été demandé aux services de Catherine Ashton, haute-représentante de l'Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, de soumettre des propositions d'ici à septembre 2013, et cela, en relation avec l'Agence européenne de Défense (AED), dont la finalité est de promouvoir la coopération entre les Etats européens en matière de défense.

Ce travail devait se faire selon trois axes. Le premier viserait à rendre plus efficace la politique européenne en matière de prévention et de gestion des conflits et, le cas échéant, de renforcer les moyens – tant civils que militaires – d'intervention.

Le second aurait pour objet d'identifier les doublons ainsi que les lacunes capacitaires militaires et de faciliter les coopérations, voire des mutualisations, entre les Etats membres afin de développer ou de maintenir des capacités militaires (concept “Pooling and Sharing”).

Enfin, le dernier concernerait l'industrie européenne de l'armement, notamment en facilitant le synergies en matière de recherche et développement entre les secteurs civils et militaires et en promouvant les directives relatives aux marchés publics de la défense.

La Commission européenne vient de faire des propositions intéressant le sommet. Elle envisage de lancer un projet pilote - une centaine de millions d'euros sur trois ans - afin de soutenir différentes technologies à usage dual (militaro-civil), comme les drones, les équipements de communication, ou la détection d'armements chimiques, bactériologique et nucléaires. Cette démarche est positive. Mais elle n'intéresse qu'une petite partie des questions que devrait aborder le traité, les technologies militaires D'autre part, et compte tenu sans doute des incertitudes concernant le budget de l'Union, elle fait montre d'une grande timidité.

Les auteurs de la présente note souhaitent sous leur responsabilité personnelle apporter leur contribution aux travaux du Sommet de décembre. Sachant en effet le nombre des obstacles que rencontre depuis des années le concept d'Europe de la défense, ils ont jugé utile de préciser leur point de vue en amont des travaux officiels. Il s'agit d'une approche commune nécessairement a minima, qui sera utilement complétée par la lecture des sources citées en référence.

Ajoutons qu'un ou plusieurs séminaires interactifs en ligne pourraient être organisés d'ici décembre afin de faire participer le public à la réflexion sur les sujets évoqués ici.

Ceux qui comme nous ici constatent les dangers de la démission de l'Union européenne en matière de sécurité et de défense commune prendront acte des bonnes intentions. de la Commission. Mais les bémols sont innombrables. D'une part la plupart des Etats refusent encore d'investir dans les matières de défense, affirmant que leur participation à l'Otan (sous leadership américain) suffit à cet égard. D'autre part la Grande Bretagne montre en permanence que sous couvert de défense européenne elle continue plus que jamais à servir de bras avancé à l'Amérique. Le rôle déterminant (cf ci-dessous) qu'elle joue par ailleurs, en relais de la NSA, dans l'espionnage des projets politiques et industriels européens devrait enlever beaucoup d'illusions concernant la portée des affirmations de Mme Ashton.

De plus, dans les futures négociations en vue du grand marché transatlantique, dans lesquelles la Commission de Jose Manuel Barroso s'est engagée tête en avant, la décision d'exclure les contrats militaires n'a pas encore été prise. On devine pourquoi les Etats-Unis s'y opposeront jusqu'au bout.

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Le concept d'Europe de la défense semble de plus en plus évanescent. Pourtant, il devrait être plus que jamais prioritaire. Rappelons qu'il désigne la mise en place par divers Etats européens de moyens et de politiques de défense autonomes, destinés à faire face aux menaces spécifiques ou non pouvant concerner les pays européens dans les prochaines années.

Nous nous proposons ici d'aborder, dans une première partie, l'évaluation des menaces justifiant une politique européenne de défense et dans une seconde partie quelques propositions minima permettant de renforcer les capacités d'Europe de la défense.

Avant propos. La défense européenne au sein de l'Otan. Le poids de l'Amérique

En avant propos, le lecteur trouvera ici quelques considérations, qui ne sont pas nécessairement validées par l'ensemble des personnes associées à la rédaction de la présente note, concernant le rôle de l'Europe dans l'Otan.

Le président de la République française François Hollande n'a pas souhaité remettre en cause les décisions de ses prédécesseurs concernant la participation de la France à l'Otan. Nous devons donc reconnaître que l'Alliance atlantique existe, que nous en faisons partie et que nous serions sans doute heureux de la trouver dans de multiples circonstances. Mais ceci ne devrait nullement empêcher l'Europe de viser l'autonomie stratégique nécessaire lorsque les intérets américains et européens divergent.

Or les auteurs du présent avant-propos constatent, à la suite de nombreux évènements auxquels l'actualité fait une grande publicité, que ces divergences paraissent s'accentuer aujourd'hui.

Sur l'Otan, l'article référencé ici de Wikipedia fournit un grand nombre d'informations factuelles ou d'opinions que nous ne pouvons évidemment pas reprendre et moins encore discuter ici. Les lecteurs du présent article devraient cependant pour bien faire en avoir les grandes lignes à l'esprit.

On doit distinguer le concept d'Europe de la défense, qui nous intéresse ici, de celui de défense européenne, qui a jusqu'à présent été utilisé pour désigner la participation d'un certain nombre de pays européens à l'Otan, sous la supervision des Etats-Unis. La distinction n'apparaîtra pas évidente aux profanes, mais elle est essentielle. Elle permet de distinguer plus généralement entre une Europe, y compris au sein de l'Union Européenne, très largement soumise à l'influence américaine et une Europe encore en grande partie idéale qui disposerait d'une souveraineté politique (et militaire) correspondant à son statut de 2e puissance économique mondiale.

Les pays européens membres de l'Otan affirment certes qu'ils contribuent à la défense européenne, mais il faut bien voir que les adversaires éventuels contre qui intervenir, les buts de ces interventions et finalement les armements utilisés sont essentiellement définis par le Pentagone et le Département d'Etat. Les gouvernements européens sont constamment invités à suivre la voie tracée par les Etats-Unis.

Or aujourd'hui cette voie se révèle de plus en plus périlleuse et inutilement coûteuse. Elle est périlleuse car la diplomatie américaine, notamment au Moyen-Orient, semble incapable de définir des politiques cohérentes. L'objectif principal reste ce qu'il a toujours été: préserver les sources d'approvisionnement et les routes de communication dont disposent les Etats-Unis, par l'intermédiaire d'une alliance avec les monarchies pétrolières du Golfe. Mais nul n'est capable de dire si cela impliquera une attaque de l'Iran, un soutien plus ou moins affirmé à Israël, une intervention armée en Syrie, le durcissement des relations avec la Russie, toutes décisions qui pourraient entraîner non seulement des bouleversements profonds bien au delà du Moyen Orient et du golfe Persique, mais aussi par répercussion des dommages et troubles en Europe même.

Par ailleurs les Etats-Unis, comme évoqué d'ailleurs dans les considérants de la Commission intéressant le sommet de décembre, ont reconverti une partie de leurs moyens militaires vers l'Asie du sud-est. Il s'agit de faire face à de possibles menaces venant de la Chine et de la Corée du Nord, susceptibles d'affecter non seulement leurs intérêts dans cette partie du monde mais aussi ceux de leurs alliés traditionnels. Ceci ne veut pas dire qu'ils se désintéresseront de l'Atlantique-Nord, compte tenu de leur désir de contenir tout retour de la puissance militaire russe, mais qu'ils compteront de plus en plus sur les Européens pour s'engager à leur place, évidemment sous leur contrôle. Or l'Europe devrait désormais considérer comme une de ces priorités ses relations de divers ordres avec ce que certains nomment l'espace stratégique euro-asiatique.

Or l'engagement des Etats européens au service de la politique américaine implique pour les membres européens de l'Otan une participation très coûteuse au BMD/Europe, c'est-à-dire au système de défense anti-balistique que le Pentagone a décidé d'implanter aux frontières européennes avec l'Eurasie. Ce « bouclier » est censé protéger les pays européens contre l'envoi de missiles à longue portée provenant de l'Iran. Mais en fait il est conçu comme devant rendre impossible une éventuelle « deuxième frappe » russe, celle qui surviendrait après une frappe occidentale sur la Russie. Il rompt donc l'équilibre des forces qui a jusqu'ici été à la source de la dissuasion mutuelle ayant assuré la paix entre l'Est et l'Ouest jusqu'à ce jour. La Russie ne peut que réagir en renforçant ses propres moyens défensifs et offensifs. De plus, au plan technique, le BMDE, sauf à impliquer des dépenses bien supérieures, ne peut absolument pas garantir l'efficacité absolue qui serait en principe nécessaire pour protéger l'Europe et Israël d'une frappe atomique.

Un élément politique d'une importance capitale est par ailleurs survenu au début de l'été 2013. Il s'agit de l'affaire dite PRISM/NSA/Snowden qui a mis en évidence l'espionnage américain tous azimuts touchant non seulement l'ensemble des pays européens mais aussi les citoyens américains eux-mêmes sur le territoire de l'Union. On peut considérer cette affaire comme révélant l'étendue du contrôle qu'assurent désormais les intérêts américains sur l'ensemble du monde, par l'intermédiaire des réseaux numériques dont ils se sont donné la maîtrise – ce que l'Europe n'a pas voulu faire. Les enjeux géostratégiques en découlant devraient intéresser en premier lieu les gouvernements et les parlementaires européens. On découvre que le système politico-industriel, technoscientifique et médiatique américain a mis en place depuis quinze ans un dispositif de prise de pouvoir qui se comporte aujourd'hui comme une bastille imprenable.

Ce système repose deux piliers. Le premier consiste en la mise en mémoire devenue globale, notamment dans le centre de l'Utah géré par la National Security Agency (NSA), de l'ensemble des informations personnelles et économiques émises dans les réseaux numériques par les milliards d'utilisateurs de l'internet et des objets portables dits intelligents. Les informations sont soit piratées, soit fournies bénévolement par tous les utilisateurs des opérateurs téléphoniques et des entreprises américaines de l'Internet: Google, Microsoft, Facebook, Skype, etc. Les cibles de l'espionnage sont en premier lieu l'ensemble des entreprises européennes civiles et militaires, en second lieu l'ensemble des acteurs gouvernementaux et administratifs européens. Un de nos amis, Jean-Claude Empereur, avait publié il y a plus d'un an sur ce site un article de mise en garde : War Games at Crypto-city. .

Il ne faut pas être grand clerc pour suggérer que la préparation du Sommet européen de décembre est évidemment suivie de près, comme tout évènement européen significatif, par la NSA et les autres agences américaines. De plus, les révélations ayant faite suite à celles de l'affaire PMRISM/NSA/Snowden ont montré le rôle déterminant joué par la Grande Bretagne dans la captation et la livraison aux Etats-Unis des données circulant par les réseaux transatlantiques notamment sous-marins.

Le deuxième pilier de la puissance américaine, qui se révèle seulement aujourd'hui dans toute son étendue, repose sur le fait que les bases de données ainsi mémorisées sont dorénavant lues et analysées, non par seulement des opérateurs humains dont le nombre serait insuffisant, mais par des programmes logiciels développés à partir de milliards de dollars de contrats par des entreprises de haute technologie spécialisées dans la recherche et le contrôle. Il s'agit d' « algorithmes  statistico-probabilistes » confidentiels, qui sont essentiel dans ce que l'on nomme désormais les cyberguerres.

Ajoutons que ces programmes sont en train de devenir autonomes et co-actifs. Dans un premier temps, ils peuvent suggérer à des opérateurs humains des actions de recherche et éventuellement de destruction visant telle ou telle personne physique ou entreprise dont l'existence serait jugée hostile aux intérêts américains. Très vite, ils prendront eux-mêmes, sans mandat explicite, des décisions d'incapacitation. Ceci non seulement dans la lutte dite contre le terrorisme, mais dans tous les champs de compétition où l'Amérique se confronte au reste du monde. Les autres grandes puissances commencent à disposer de tels programmes, la Chine en premier lieu, et l'Europe dans une faible mesure. Mais la domination de l'Amérique y est écrasante.

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Compte tenu de cette suprématie de l'Amérique, si la participation des pays européens à la défense européenne à travers l'Otan suscite beaucoup d'interrogations, tout au moins dans les pays qui voudraient conserver un minimum d'indépendance, ceci ne veut pas dire que l'Europe ne devrait pas se doter d'une défense commune destinée à faire face à d'éventuelles menaces. Le principe d'une Europe de la défense a été acquis dans le cadre des traités européens. Mais elle se heurte à un nombre croissant de difficultés, soit politiques soit budgétaires. Cependant avant d'étudier les conditions dans lesquelles une telle Europe de la défense pourrait aujourd'hui être organisée ou réorganisée, il faut préciser les menaces auxquelles elle devrait faire face et les réponses spécifiques envisageables.

Première Partie. Les menaces justifiant une politique européenne de défense

Ce recensement des menaces est d'autant plus nécessaire que les personnes interrogées sur l'opportunité d'une défense européenne répondent généralement que l'Europe n'a plus d'ennemis et que cette défense ne s'impose pas. Or un peu de réflexion prospective montre qu'il n'en est rien. Il ne serait certes pas réaliste de recenser tous les risques théoriquement envisageables, ni toutes les protections qu'ils appelleraient. On se bornera ici à évoquer les risques les plus probables, tels qu'ils pourraient apparaître dans une perspective stratégique à dix-quinze ans.

On notera que les attaques éventuelles prendront d'abord une forme terrestre, navale ou aérienne classique. Mais elles porteront de plus en plus sur les moyens civils ou militaires déployés dans l'espace, pour les télécommunications et les services spatiaux, comme pour la défense spatiale proprement dite. Plus largement, ce sera l'ensemble des développements techno-scientifiques en cours qui pourraient receler des menaces qu'il conviendra de recenser.

1.1. La menace d'une attaque nucléaire.

Il paraît aujourd'hui hautement improbable qu'une telle attaque puisse provenir de la Russie ou d'Israël, et moins encore des Etats-Unis. Il ne faut pas cependant l'exclure en principe. Par contre, le nombre des Etats nucléaires actuels (Chine, Pakistan, Inde, ) ou futurs probables (Iran, Corée du Nord...) est suffisant pour que la menace demeure sérieuse. Une prolifération paraît de toutes façons inévitable à terme de quelques décennies. L'attaque peut venir aussi de groupes activistes s'étant procuré des bombes, avec ou sans la complicité de ces Etats, et s'en servant contre l'Europe. Plus généralement beaucoup de stratèges estiment qu'il faudrait assimiler à une attaque nucléaire des attaques de grande ampleur par moyens classiques pouvant avoir des effets très voisins, et auxquelles il serait légitime de riposter par une frappe atomique adaptée.

Ces perspectives justifient que les Etats européens (France, Grande-Bretagne) disposant de l'arme atomique et de ses vecteurs puissent l'utiliser pour leur compte ou pour le compte d'autres pays européens ayant accepté de participer à une mutualisation de cette arme. Nous reviendrons sur ce point en conclusion.

1.2. Une menace d'attaque par armes de destruction massive (ADM).

Celles-ci ne sont pas d'utilisation facile, car elles peuvent se retourner contre leur utilisateur initial. Mais aux mains de pays ou de groupes armées n'ayant rien à perdre, elles représentent un facteur très important de chantage. Le progrès technologique enrichira constamment l'arsenal de telles armes, rendant des protections adaptées à chacune d'elles toujours plus difficiles et coûteuses à obtenir. Les pays européens, sauf à rester sans défense, devront cependant, là encore, mutualiser des moyens de protection mais aussi de riposte.

1.3. Les cyberattaques.

Le risque est à l'ordre du jour partout dans le monde. Il est de plus en plus sérieux. Il découle de la fragilité grandissante des sociétés technologiques, fragilité d'autant plus grande en Europe que les territoires y sont densément équipés et interconnectés. Les cyberattaques sont multiformes. Il y a d'abord les centaines de milliers de pénétrations ou tentatives de pénétration par jour qui assiègent, y compris en Europe, les entreprises, les universités et centres de recherche, ainsi que les réseaux techniques. Leur origine est difficile à préciser. Mais elles se trouvent principalement dans des serveurs et centres techniques hébergeant des technologies de pénétration, aux mains d'administrations dédiées à ce rôle, mais aussi d'activistes dont les motivations sont très différentes (hackers).

En pratique, ce sont tous les réseaux, électriques, de télécommunication, de gaz, d'eau, financiers, Internet et finalement de sécurité-défense qui sont accessibles à des attaques provenant soit d'Etats, soit de groupes activistes, soit même d'individus s'étant dotés de la compétence nécessaire. Il en est de même des services publics et entreprises assurant des fonctions vitales.

Le nombre des Etats ou de groupes potentiellement menaçant est aujourd'hui très élevé. De grands Etats tels la Chine investissent massivement dans ce but, mais de nombreux autres, par exemple l'Iran, ont récemment montré leurs compétences. De nombreuses attaques d'origine mal identifiées sont quotidiennement enregistrées par les institutions publiques et les entreprises européennes. Les Agences américaines ne se privent pas d'attaquer eux-mêmes les Européens. Depuis le début de l'ère électronique, la CIA et la NSA ont espionné leurs « alliées », par l'intermédiaire notamment du réseau Echelon. Nous venons de voir ce qu'il en est aujourd'hui avec les nouveaux moyens dont disposent la NSA, les agences de renseignement et finalement le Pentagone. Des projets de bien plus grande ampleur sont actuellement en cours de mise en place. Si ce n'est de la guerre ouverte, c'est au moins de la guerre économique.

La protection préventive est difficile et coûteuse. Elle implique des mesures d'équipement (éviter les interconnexions excessives, crypter, mettre en place des relais ou secours (back-up) et des contre-mesures. Elle suppose aussi d'engager en permanence une protection « offensive », visant notamment à détecter et neutraliser les agresseurs jugés insupportables. Le tout, concernant l'Europe, est pratiquement impossible, car une véritable mutualisation des moyens et des contre-mesures s'imposerait, avec des investissements technologiques se chiffrant en dizaines de milliards d'euros. On gardera par ailleurs à l'esprit que, s'agissant d'une véritable guerre souterraine, la mutualisation rencontre vite des limites.

Il existe cependant des propositions visant à renforcer les capacités défensives et offensives des pays européens dans la perspective du développement inévitable des cyberguerres. Il est prématuré d'en traiter ici. Nous nous bornerons à évoquer une démarche visant à observer afin de s'en défendre l'invasion par des "algorithmes" intelligents (voir la note de Thierry Berthier : Créons l'Observatoire des Évolutions Algorithmiques !)

Il faut savoir que pour le gouvernement américain, la cyberguerre présente des menaces de sécurité nationale telles qu'une cyberattaque massive justifierait une réaction avec des moyens classiques, voire nucléaires, appropriés. Encore faudra-t-il identifier l'agresseur.

1.4. Les risques liés à l'aggravation de la destruction des écosystèmes

Cette destruction, résultant de multiples causes concourantes, s'accentuera inévitablement dans les prochaines décennies. Elle se conjuguera avec la natalité toujours croissante provenant des pays pauvres. De nombreuses réactions dangereuses en découleront, dont l'Europe, bien que moins atteinte, ne pourra pas se tenir à l'écart. Il s'agira par exemple d'activités illégales, souvent armées, aux frontières, d'immigrations plus ou moins massives dites de la misère (donc difficiles à contenir par les armes), voire de véritables offensives provenant, avec ou sans leur complicité, des pays les plus touchés.

On mesure aujourd'hui, avec la démission de fait de nombreux gouvernements, y compris européens, devant les groupes armés et maffias prospérant grâce aux trafics les plus divers, la difficulté que rencontrent les Etats organisés pour s'opposer à de tels adversaires. Ils trouvent des relais au sein même des populations, sinon des complicités au sein des institutions.

Jusqu'à présent, les Etats européens ont fait face à ces risques avec des moyens civils classiques non mutualisés: douanes, police aux frontières, police et gendarmerie. Ce n'est exceptionnellement que des moyens militaires ont été mobilisés en commun: lutte contre la piraterie maritime par exemple, prévention de l'immigration illégale maritime en Méditerranée. Les Etats-Unis au contraire mobilisent pour la défense de leurs frontières des forces considérables, relevant de la garde nationale et souvent de l'armée.

Il est évident que de telles mesures obligent à identifier et nommer des « ennemis » éventuels, provenant des pays pauvres où ils trouvent leurs bases arrières. Dira-t-on pour autant, notamment en Europe, qu'il faudra à l'avenir s'armer contre les gouvernements, le cas échéant africains, qui toléreront ou organiseront des migrations massives en direction du nord de la Méditerranée ?

1.5. Les guerres de 4e génération (G4G) et le terrorisme.

Les présidents américains ont, dans la suite des attentats du 11 septembre, organisé une mobilisation massive de l'ensemble de leurs moyens civils et militaires dans la lutte de ce qu'ils ont nommé le terrorisme (global war on terror). Ils ont conduit sous ce prétexte des guerres ruineuses et inefficaces au Moyen-Orient, en y entraînant la plupart de leurs alliés européens. Ces guerres ont été d'abord dirigées contre certains Etats de la région (Irak de Saddam Hussein, Afghanistan talibane) mais aussi plus généralement contre des organisations armées islamiques se référant à la guerre sainte contre l'Occident. Dans la suite des affrontements avec l'Amérique en résultant, ces organisations politico-militaires ont généralisé les méthodes dites de la guerre du faible au fort ou G4G.

Celles-ci, conduites au sein de populations généralement favorables, se révèlent redoutablement efficaces. Elles obligent toutes les armées du monde à repenser ou tout au moins adapter leurs dispositifs. L' Europe pour sa part n'y a été que marginalement confrontée, sauf au sein des coalitions conduites par les Etats-Unis. Elle devra inévitablement se préparer en son nom propre, tant au plan de la sécurité civile qu'au plan militaire, à faire face à de telles guerres de 4e Génération. Tous ses ennemis potentiels ne manqueront pas d'y recourir. Il est certain qu'il ne s'agira pas de prétendre seulement lutter contre le « terrorisme » pour résoudre les difficultés techniques et politiques découlant de la conduite de telles « guerres ».

Aujourd'hui, l'offensive menée contre Bashar Al Assad en Syrie par des oppositions très variées, mollement soutenues par les Etats européens et les Etats-unis, se traduit par une montée rapide de groupes dhjiadistes tel le Front Al Nusra. Ils ont pour ambition proclamée d'établir à Damas un "califat islamique" censé rayonner non seulement sur la Syrie mais sur une partie du Moyen-Orient et même l'Europe. Celle-ci est directement concernée car de jeunes "volontaires de la guerre sainte" sont de plus en plus recrutés au sein des populations musulmanes pour combattre en Syrie et revenir mener des actions de type G4G en Europe même. Ce ne seront donc pas les Etats-Unis qui supporteront directement les conséquences de la défense de leurs intérêts pétroliers et politiques au Moyen-Orient, mais l'Europe toute entière.

La guerre contre ce type de terrorisme implique principalement pour le moment les forces de police et les services de renseignement, sans d'ailleurs de coordination encore bien organisée entre les Etats européens concernés. Mais si la situation s'aggravait, comme il est probable, il faudrait revoir en profondeur l'ensemble des réflexions sur les menaces et les moyens de défense à déployer.

1.6. Les insurrections civiles internes.

Beaucoup d'observateurs politiques estiment que dans quelques mois ou années, si la crise globale dont souffre le capitalisme financier et industriel européen s'aggravait, pourraient se développer partout en Europe des révoltes spontanées sur le modèle des "Indignés" espagnols ou des manifestants grecs contre le "memorandum" imposé par le FMI et l'Union européenne. Les oligarchies européennes menacées par de tels mouvements auront vite fait d'y voir des menaces contre l'ordre établi (ce que l'on nomme de plus en plus le Système) justifiant des répressions sévères susceptibles de ruiner le consensus démocratique dont l'Europe pouvait se féliciter jusqu'à présent.

La répression qui serait nécessairement confiée, sauf à faire appel à des milices, aux forces de police ou à l'armée diviserait profondément celles-ci, rompant leur bonne insertion dans le corps social. Il est évident que tout devrait être fait par les partis politiques et les responsables des institutions publiques, sans mentionner les structures citoyennes, pour éviter de pousser des éléments de la jeunesse à des révoltes massives, suivies de répressions elles-mêmes massives. Il s'agirait d'une véritable catastrophe pour l'idéal européen.

La question est particulièrement délicate. La prévention des manifestations de rues violentes, l'identification et la poursuite des « fauteurs de trouble » feront de plus en plus appel à des techniques d'intelligence artificielle difficilement contrôlables par les hiérarchies policières et la justice. Des abus de droit seront inévitables, entraînant de nouvelles réactions violentes. Le risque concerne particulièrement les forces de police, mais dans la mesure où l'armée sera de plus en plus impliquée dans le maintien de l'ordre public, les autorités militaires ne pourront pas se désintéresser de la question.

Or certains pays européens, n'ayant pas une grande tradition dans la protection des données publiques, n'ont pas l'intention de rester à l'écart des développements qui se dessinent. Nous citerons à titre d'exemple le projet européen INDECT. Sélectionné par le programme de recherche et développement de la commission européenne FP7, INDECT fait bien peu parler de lui au regard des enjeux majeurs qu’il sous-tend en termes de sécurité collective sur l’espace public, de liberté individuelle et d’éthique. Voir un article détaillé sur ce sujet

1.7. Les catastrophes naturelles, biologiques ou géophysiques

Les moyens militaires sont utilisés, en relais direct des moyens civils, voire en première ligne, dans la réaction aux catastrophes naturelles et la protection des populations. Les Etats qui, faute de forces de défense, ne peuvent pallier les conséquences de telles catastrophes, sont au sens propre du terme désarmés. Il est inutile de développer ici ce point bien connu. Nous pouvons cependant souligner deux questions insuffisamment documentées. D'une part, les catastrophes biologiques risqueront de se multiplier avec le réchauffement climatique: pandémies et mutations inattendues, par exemple. D'autre part les catastrophes géophysiques ou cosmologiques, bien que rares et peu probables, peuvent toujours survenir à l'improviste. On évoque généralement des chutes d'astéroïdes. Mais il faut y inclure les mouvements de terrain, tremblements de terre et tsunamis. D'où la nécessité de ne pas baisser la garde, même en Europe, bien que celle-ci soit relativement à l'abri de tels phénomènes.

Deuxième partie. Organiser l'Europe de la défense. Quelques mesures d'urgence.

On peut constater à la lecture de cette courte liste, la façon dont le spectre des attaques possibles élargit le concept de défense, et oblige à diversifier les armes. Progressivement, c'est la notion même de monde en paix, paix même relative, qui perd de son sens. Tout en évitant de tomber dans la paranoïa, il faudra bien convenir que nos sociétés sont en guerre les unes avec les autres...comme d'ailleurs elles l'ont toujours été. Seuls les naïfs pourraient persister à le nier. Ceci ne veut pas dire que ces sociétés devront se militariser radicalement et refuser les acquis récents de la protection des droits civiques. Il faudra par contre intégrer systématiquement dans tout projet de quelque ampleur les moyens humains et matériels permettant à ce projet d'assurer sa propre défense.

Une Europe puissance capable de faire entendre sa voix dans l'équilibre géopolitique et géostratégique de la planète serait en premier lieu une Europe capable de défendre son territoire et ses populations en cas d'attaques visant les intérêts vitaux de l'un ou de l'ensemble de ses membres, attaques dont nous venons de voir qu'elles ne seront pas seulement militaires au sens propre du terme.

Chaque Etat européen s'est doté, depuis la seconde guerre mondiale, de moyens propres lui permettant en principe d'assurer sa sécurité et sa défense, y compris si nécessaire hors Otan. Mais ceux-ci sont très disparates d'un pays à l'autre, très peu coordonnés et globalement très insuffisants. Il est donc difficile, sinon impossible, d'assurer leur interopérabilité.

Face aux menaces, qu'elles soient traditionnelles ou nouvelles, il faudrait reconsidérer très complètement la façon d'obtenir des ripostes communes. On constate aujourd'hui, par exemple, qu'un Etat européen aussi prospère qu'est l'Allemagne manque de l'essentiel des hommes et des équipements qui lui permettraient, non seulement d'assurer sa propre défense, mais même de participer à des actions d'une ampleur suffisante avec ses voisins.

Il existe cependant dans le cadre de l'Union européenne des dispositifs qui permettraient d'affirmer en attendant mieux un minimum de responsabilité géopolitique. En matière de structures, on pourrait admettre que celles mises en place par le Traité de Nice, complétées par les dispositions prévues au Traité de Lisbonne, pourront constituer l'ossature sur laquelle pourrait se bâtir une véritable Défense Européenne. Le Comité Politique et de Sécurité (CPS), le Comité Militaire et l'Etat-Major de l'Union Européenne (CMEA), l'Agence Européenne de la Défense pourraient être les uns et les autres les éléments de base d'une défense autonome, s'ils étaient sous-tendus par une volonté politique d'indépendance de la part des Etats membres de l'Union.

Par ailleurs, il ne faut pas oublier les possibilités offertes par le traité de Lisbonne, notamment la Coopération Structurée Permanente (CSP) et dans une moindre mesure les coopérations renforcées qui sont en fait plus limitées dans leurs objectifs et qui de plus nécessitent, selon les termes du traité, la participation d'au moins 9 partenaires.

La lettre au président Van Rompuy qu'EuroDéfense vient d'envoyer insiste bien sur la Coopération Structurée Permanente qui consisterait en fait à faire "un eurogroup défense" . C'est en cela que l'initiative dite de "Weimar plus" (Weimar -Espagne-Italie) peut sembler le point de départ idéal pour lancer cette Coopération structurée permanente, à laquelle la Grande-Bretagne est évidemment opposée (alors qu'elle a signé le traité de Lisbonne...)

Notre point de vue c'est qu'il faut lancer cette CSP sans le Royaume-Uni, éventuellement en intergouvernemental si celui-ci met son veto au niveau communautaire. Il s'agit cependant d'un pas difficile à franchir pour bon nombre de nos partenaires européens et il faut bien reconnaître qu'il sera très pénalisant de se priver de la Grande-Bretagne dans un domaine où elle reste particulièrement efficace.

Ajoutons que pour mettre en oeuvre concrètement ces dispositifs, il faudra tenir compte
des évolutions en cours touchant le coeur même des institutions européennes:
-Clivages croissants entre l'Europe des 28 partagée entre des influences dont certaines, d'origine atlantistes, s'opposent depuis longtemps à une défense européenne, et un eurorogroupe qui pour survivre devra devenir beaucoup plus fédéraliste et ne pourra pas en conséquence se désintéresser des questions de défense vu sous l'angle de la garantie de sa propre souveraineté
– Renforcement du pouvoir des parlements qui ne pourront plus déléguer aux seuls militaires la responsabilité de la défense européenne
– Poids croissant de la crise économique qui imposera de supprimer les double-emplois en matière de moyens, et d'optimiser ceux retenus, dans le cadre de politiques industrielles communes dites duales, c'est-à-dire bénéficiant à la fois aux industries civiles et au secteur de l'armement.

Pour le moment les efforts budgétaires de la presque totalité des Etats membres se situent très en dessous de 2% du PIB, ratio qui est considéré comme étant le seuil  minimum nécessaire pour disposer d'un outil de défense suffisamment performant dans la totalité de l'éventail des menaces. De plus la coordination des efforts de défense est très insuffisante, les Etats ne consacrant à la politique européenne de sécurité et de défense (PESD) qu'une part très modeste de leur budget de défense.

L'autonomie de la défense européenne supposerait que l'Union Européenne inscrive à son budget les crédits nécessaires pour assumer la défense collective et que l'Agence Européenne de Défense, en charge de la préparation de l'avenir, notamment en ce qui concerne la R&D de défense et la base industrielle et technologique de défense de l'Europe, soit dotée de moyens financiers à la hauteur des enjeux.

Chaque gouvernement en Europe commence à se persuader qu'il doit piloter une politique active d'investissements visant à sa ré-industrialisation. C'est dans ce cadre que s'impose l'objectif de relancer et mutualiser les investissements, d'un pays à l'autre et aussi, ce qui est plus difficile, d'un secteur industriel à l'autre, sans distinguer initialement entre le civil et le militaire. L'interpénétration des technologies devrait faciliter cette approche. On fera valoir que le pillage des compétences par les pays non-européens concurrents de l'Europe en sera facilité. Mais mieux vaut cela qu'accepter de stagner dans des activités n'intéressant personne, ce que beaucoup de pays européens semblent aujourd'hui résignés à faire.

Pour ce qui est des moyens de défense eux-mêmes, l'autonomie stratégique de l'Union Européenne devra se traduire au moins dans les domaines-clés suivants, ce qui bien entendu remettrait en cause l'appartenance de l'Europe à l'Otan sur les bases actuelles :
-    Une chaîne européenne de commandement opérationnel  complète  et permanente,
-    La maîtrise de l'espace de façon à disposer de systèmes satellitaires d'observation, de communication et de localisation au service d'une Agence Européenne du renseignement stratégique,
-    La possession de moyens de transport stratégiques aériens et maritimes en nombre significatif,
-    L'intégration de systèmes de défense interopérables susceptibles de mener  un combat de haute intensité dans la durée,
-    Un système propre de défense anti-missile et/ ou une capacité de dissuasion nucléaire au niveau de l'Union Européenne,
-    Une base industrielle et technologique européenne de défense, compétitive aux plans technique et économique.

On ajoutera à ce qui précède une politique active dans le domaine de la guerre numérique permettant - si faire ce pouvait - d'offrir pour les objectifs civils et militaires jugés stratégiques des services et des algorithmes protégés, alors que l'ensemble du domaine est actuellement sous le contrôle des entreprises du Net américaines, de la NSA et des agences associées.

Dans l'immédiat, nous préciserons ici trois catégories de propositions qui paraissent un minima pour donner vie au concept d'Europe de la défense.

2.1. Renforcer la crédibilité des capacités de réaction rapide de l’UE et en particulier des Groupements Tactiques (Battle groups)

Le concept des Groupements Tactiques 1500, plus connu sous l’appellation de Battle Groups ou BGs, est né en 2004 d’une proposition franco-britannique soutenue par l’Allemagne, puis adoptée par le Conseil. Il résultait de la conjonction de deux facteurs conjoncturels.

Le premier était le constat du besoin de forces de réaction rapide capables d’intervenir sur très court préavis au tout début d’une crise violente, avant qu’elle ne dégénère. Le second était l’opération Artémis conduite avec succès par l’Union Européenne en République Démocratique du Congo en 2003, qui montrait qu’une force de 1500 à 2000 hommes bien entraînés, construite autour d’un bataillon d’infanterie et de ses soutiens convenait pour gérer des situations de crise de basse intensité loin des frontières de l’Europe.

Ainsi fut dessinée la structure des BGs, puis réalisé le tour d’alerte des BGs 1500 bi-, tri- ou multinationaux constitués par les Etats membres de l’Union (2 BGs en alerte avec rotation tous les 6 mois). Pourtant, 9 ans après leur création, force est de constater que les BGs n’ont été utilisés dans aucune opération de l’Union et que la désaffection et le désintérêt des contributeurs ont succédé à l’engouement initial.

Cependant, quelle que soit la réalité de ce constat, les carences du concept de BG ne sauraient remettre en question le besoin de forces de réaction rapide pour permettre à l’Union de gérer efficacement les situations de crise dans lesquelles ses intérêts sont engagés. En fait les carences du concept sont à la fois de nature politique et opérationnelle.

Sur le plan politique, la décision d’engagement de troupes nationales dans une opération (de l’Union, de l’Otan, ou nationale) dépend du niveau d’intérêt des Etats, de leur acceptation des risques de l’opération et de leur confiance dans les moyens disponibles pour être engagés. C’est à partir de ces trois éléments que l’engagement peut être justifié auprès des opinions publiques. Dans le cas des BGs multinationaux, il est nécessaire que les nations contributrices trouvent un même niveau d’intérêt dans l’opération envisagée, qu’elles aient confiance dans la nation cadre du BG (celle qui fournit le bataillon d’infanterie), qu’elles acceptent le même niveau de risques. La réunion de tous ces facteurs déterminants dans les crises actuelles et futures, parait improbable en l’état actuel de l’« Europe politique » et rend incertaine la décision d’engagement des BGs.

Sur le plan opérationnel, le concept est frappé de « rigidité paralysante ». Dans toutes les guerres ou engagements armés modernes, la composition de la force à engager doit toujours être adaptée aux nécessités de la situation et non l’inverse. Or chaque situation est spécifique. La probabilité que se présente une conjoncture correspondant à la composition et à l’armement d’un BG pré-formaté est donc relativement faible. Les forces préparées et mises en alerte doivent être modulaires comme l’illustre le système français "Guépard" utilisé notamment lors de l’intervention au Mali : un ensemble d’unités ou de cellules cohérentes (mêlée, appuis, soutien…) que l’on peut assembler très vite comme un meccano, en fonction de la situation, pour en faire une force efficace. Il conviendrait également d’ « interarmiser » le concept afin de disposer de modules de réaction rapide aériens et maritimes.

Il va de soi que la mise sur pied d’un état-major européen stratégique (OHQ) permanent est la première mesure à prendre pour planifier et diriger de façon crédible des opérations de réaction rapide. Le fait de devoir accoler une chaîne de commandement ad-hoc à un BG entraîné et en alerte est simplement une incohérence.

La réhabilitation des BGs passe donc par la résolution de ces deux écueils. Le problème opérationnel est certainement le plus simple à résoudre. Dans le cas où l’on souhaiterait maintenir le format actuel des BGs (à environ 1500 hommes), il pourrait être utile de co-localiser en un même lieu géographique toutes les composantes d’un même Battle Group, de façon à améliorer d’emblée sa disponibilité immédiate, son entraînement collectif, donc son efficacité opérationnelle, et à traduire encore plus clairement dans les faits la volonté affichée de « mise en pool » souvent évoquée dans les milieux politico-militaires.

La durée de ce stationnement pourrait être d’un an minimum (6 mois de mise en condition opérationnelle et 6 mois d’alerte incluant des exercices). Ensuite, la cohésion de ce BG pourrait être entretenue hors période d’alerte en maintenant des liens entre ses différents modules. Il pourrait ainsi être réactivé sur court préavis pour une autre période d’alerte. Il en résulterait graduellement une culture de travail commune au sein de cette unité. Au-delà même de la recherche d’efficacité, le stationnement de ces unités multinationales sur le territoire de tel ou tel Etat membre donnerait un signal fort de leur volonté d’intégration et aurait une valeur symbolique inédite.

Dans un souci d’efficacité et avec une ambition plus élevée, l’Union Européenne pourrait aussi adopter une approche modulaire plus flexible et décider de disposer d’un volume plus important et souple de forces de réaction rapide en alerte. Comme dans le système français Guépard, celles-ci pourraient avoir un volume variable allant du BG 1500 disponible sous 48h à une brigade à 3 BGs, disponible en une semaine. La taille et la composition des différents modules ainsi que le régime de mise à disposition devraient être agréés par les Etats membres. Le planning des contributeurs serait un peu plus compliqué à remplir, mais les Etats membres devraient en faire un élément central de leur planification opérationnelle et prendraient ainsi une meilleure conscience de leurs responsabilités européennes.

La fonction intégratrice d’unités multinationales européennes qui caractérise le concept et en marque l’intérêt se verrait elle aussi renforcée. La principale difficulté reste toutefois d’ordre politique et concerne la décision d’engagement. Tant que celle-ci relèvera d’un consensus intergouvernemental, la question des intérêts nationaux et de l’acceptation des risques restera centrale et problématique, mais des mesures facilitatrices peuvent être proposées.

Tout d’abord, une réflexion politique devrait être engagée sur les intérêts de sécurité de l’Union dans leur ensemble (comme le fait la présente note) et les conditions à réaliser pour rendre possible des opérations de l’Union. Les BGs multinationaux pourraient être constitués en fonction de la proximité des intérêts des nations contributrices. Un consensus pourrait ainsi se dégager sur les zones et les situations susceptibles de justifier une opération de l’Union. La solidarité européenne pourrait s’exprimer dans un système de financement commun équitable. A moyen terme, et dans le cadre de l’approche globale de l’Union, pourrait être envisagé l’emploi d’unités intégrées européennes selon le concept des BGs avec un commandement centralisé européen sous l’autorité du Président du conseil européen pour des opérations humanitaires ou de réponse aux catastrophes (le rapport Barnier de 2006 l’évoquait déjà).

Quoiqu’il en soit, le concept de Groupement Tactique européen dans sa définition actuelle, malgré ses mérites dans la création d’une culture de travail multinationale européenne, doit être revu de façon urgente, si l’on veut stopper le désintérêt progressif mais inexorable dont il est l’objet. Il s’agit de la seule réalisation concrète et visible de forces européennes.

Les opérations militaires en Libye et au Mali donnent une bonne indication de ce que l’ambition stratégique minimale de l’Union Européenne pour son voisinage pourrait être : la possibilité de déployer et d’opérer une force de réaction rapide terrestre de trois brigades avec soutien aérien et naval, et relève possible si besoin était - une force aérienne capable d’imposer une zone « No fly » tout en donnant un appui aux opérations terrestres garantissant une défense aérienne (Libye).

L’expérience « ATALANTA » ajoute à cela la capacité de maintenir une présence navale dans une large zone maritime importante pour nos lignes de communication commerciales. Dans cette formulation de l’ambition, ne sont concernées que les unités de fer de lance, auxquelles doivent s’ajouter les facilitateurs : renseignement, commandement, transport, logistique.

L’Europe de la Défense ne se fera pas en une seule étape, elle ne peut être que l’aboutissement de multiples petits pas dans une convergence consentie par chacun des Etats membres. La création du concept de Groupement Tactique a été l’un des premiers pas, la co-localisation des Groupements Tactiques serait un pas de plus ; d’autres seront nécessaires pour franchir l’étape politique décisive de leur engagement opérationnel dans une crise internationale…

2.2. Rendre crédible le système européen de commandement et de contrôle.

Les analyses sur les lacunes capacitaires sont nombreuses et leur constat est aisé. Le Capability Development Plan dans ses versions successives et les leçons tirées des opérations militaires auxquelles l’Union ou certains de ses Etats membres ont participé, permettent de lister ces lacunes avec précision. Les domaines concernés sont évidents : le renseignement spatial et les drones Male (Moyenne altitude, longue endurance), les moyens de transport stratégique et le ravitaillement en vol, les armes de précision, l’insuffisance quantitative en hélicoptères, la surveillance maritime.

Si les annonces d’intention de lancer des initiatives, à géométrie variable, visant à combler telle ou telle de ces lacunes, ne manquent pas, ce qui manque, c’est le passage à l’acte. Pourquoi le Conseil Européen, dès sa session de décembre 2013, n’enjoindrait-il pas aux Etats membres, pour chacune de ces bonnes intentions déclarées - qu’elles soient suivies d’initiatives intergouvernementales ou portées par l’initiative "pooling and sharing" de l’Agence Européenne de Défense - de rendre compte d’ici la fin de 2014 de la planification de leur lancement effectif ? Plus encore que les lacunes capacitaires proprement dites mentionnées ci-dessus, c’est l’absence d’une chaîne de commandement cohérente et complète de ses opérations qui pénalise l’efficacité de la PSDC. Pour y remédier, il paraît indispensable :
- d’une part de mieux structurer le pôle "défense" au sein du SEAE (Service Européen d'Action Extérieure) afin de disposer au niveau politique (du Haut-Représentant) d’une capacité d’analyse et de mise en oeuvre globale de la PSDC en créant des liens hiérarchiques et fonctionnels entre les organismes concernés (notamment la CPPC, Capacité Permanente de Planification et de Conduite des opérations militaire s'inscrivant dans le champ de la CSP, Coopération Structurée Permanente).

- d’autre part de doter l’Union d’une structure permanente de planification et de conduite qui lui fait défaut lorsqu’elle entend assumer la gestion des crises internationales. Dans l’intérêt bien compris de tous les pays membres de l’Union , la création d’une Capacité permanente de Planification opérationnelle et de Conduite des opérations Militaires (MPCC) au sein du Service Européen d’Action Extérieure est indispensable. Il s’agit d’un chainon manquant qui compromet la crédibilité opérationnelle de l’Union.

2.3. Renforcer l’industrie européenne de la défense par des financements de recherche développement communs.

Les Etats financent aujourd’hui sur leurs budgets nationaux de Défense, seuls ou à plusieurs en coopération, les développements et la production des produits « défense », ce qui n’encourage pas toujours au choix de la coopération. La création d’un mode de financement partiel par l’Union des programmes en coopération serait de nature à orienter plus souvent les choix des gouvernements vers une solution européenne. Cela devrait se faire sans que les règles que les gouvernements ont retenues en matière de partage du financement et des droits de propriété intellectuelle soient modifiées par l’Union, sinon l’industrie et les gouvernements refuseront de s’engager dans les programmes ainsi construits.

A cette fin, il serait possible d’ouvrir une ligne budgétaire « programmes de R&D en coopération » pour permettre un cofinancement par l’Union des programmes construits par les Etats, ainsi au sein de l’Agence Européenne de Défense (AED).

En amont, le Programme communautaire de Recherche/Développement PCRD couvre avec ses règles propres la recherche à fins non militaires et peut financer de la recherche duale. Mais ces règles - cofinancement à 50% par l’industrie, et dissémination des droits de propriété intellectuelle - ne sont acceptables ni par l’industrie ni par les Etats quand il s’agit de R&D à fins militaires (R&T). En effet, le marché militaire (domestique et export) n’est pas prévisible par l’industrie et ne peut justifier un autofinancement autre que marginal. C’est pourquoi le financement de la recherche à fins militaires est du ressort des Etats, comme pour la R&D.. Les Etats conservent ensuite la propriété des résultats en la partageant avec les industriels.

On constate qu’il y a aujourd’hui peu de programmes de R&T en coopération. Là aussi, on pourrait en augmenter la proportion en mettant en place une ligne budgétaire « programmes de R&T militaire en coopération », sous réserve de conserver les règles déjà admises par les Etats et industriels participants.

L’Agence Européenne de Défense, en s’entourant des compétences conseils amont nécessaires, proposerait la liste des opérations de R&T à soutenir parmi celles proposées par les gouvernements, et assurerait le suivi de l’emploi des fonds européens en étant présente aux comités directeurs des programmes correspondant. L’Agence Européenne, disposant alors de moyens financiers significatifs et d’un soutien politique plus marqué, serait à même de concevoir et de conduire une politique de recherche technologique et industrielle au profit de la défense et de la sécurité de l’Union Européenne.

Conclusion

Après avoir approximativement défini ce que pourrait être une défense européenne indépendante, nous devons nous demander s'il existe des chances pour qu'une telle défense voit le jour dans les prochaines décennies. Les arguments pour une réponse pessimiste sont nombreux. Le premier tient, répétons-le, à l'influence encore dominante de la superpuissance américaine sur l'Europe. Malgré ses reculs actuels, l'Amérique (ou si l'on préfère l'Empire américain) demeure suffisamment forte pour tenter de détruire dans l'oeuf toute velléité d'indépendance provenant de l'Europe, qu'elle considère encore comme un satellite naturel.

Avec des dépenses militaires ou assimilées qui sont 20 fois supérieures (montant difficile à préciser) à celle de l'ensemble des Etats européens, l'Amérique est en position de démontrer à chacun de ceux tentés de s'émanciper que leurs efforts seraient inutiles. D'une part elle continuera à maitriser longtemps la recherche et l'industrie de défense, ne laissant pas de créneaux viables pour les autres pays. D'autre part, comme l'Amérique se présente en puissance protectrice de ce que l'on continue à appeler le monde occidental, à quoi bon refuser cette protection pour s'égarer dans des rêves d'autonomie?

Le soft power dont l'Empire s'est assuré le contrôle est si efficace que la quasi totalité des décideurs en Europe partagent ce point de vue démissionnaire. Les seuls à renâcler quelque peu sont les industriels européens du secteur de la défense, mais face à des gouvernements qui ne cessent de réduire les crédits dont ils pouvaient disposer, ils préfèrent rentrer dans le rang afin de récupérer des miettes des contrats américains. L'exemple du Ballistic Missile Defence Européen est éclairant. La délégation française à l'Otan, sous la pression des industriels, a fait taire ses critiques concernant les risques et finalement l'inutilité d'un tel bouclier, dans l'espoir d'obtenir un petit rôle dans l'acquisition et le traitement des données. François Hollande s'est fait l'avocat de cette thèse.

Une deuxième raison de pessimisme tient à l'appauvrissement continuel des budgets européens, se traduisant par des réductions de crédit touchant l'ensemble des programmes de sécurité-défense actuels. Comment dans ces conditions pouvoir prétendre investir et développer? Il existera de plus en plus en Europe une opinion selon laquelle, lorsque les besoins élémentaires de la population sont de plus en plus difficiles à satisfaire, une politique visant à maintenir ou renforcer le potentiel militaire ne peut être affichée que par d'apprentis dictateurs aux yeux de qui ce potentiel sera nécessaire afin de contenir de justes révoltes populaires. Nous pensons avoir répondu à ces arguments en montrant qu'une conception moderne de la compétition internationale et finalement de la croissance ne devrait pas conduire à opposer radicalement le civil et le militaire.

En ce qui concerne les recherches-développement et les applications industrielles, l'exemple américain a montré que les finalités civiles et militaires en étaient difficilement séparables. Une gamme de satellites ou de drones par exemple peut fournir des observations à la fois aux climatologues et aux militaires. En ce qui concerne les capacités sur le terrain, les problématiques ne sont pas très différentes. Si l'Europe n'avait pas de force crédible de projection, elle ne pourrait pas se faire entendre de grands pays comme les Etats-Unis ou la Chine qui utilisent leurs forces, pacifiquement selon elles, pour s'imposer dans la course aux matières premières et à l'influence géostratégique. Or, même si l'Europe ne peut espérer imposer sa présence, par exemple dans la Mer de Chine où s'intensifie la compétition sino-américaine, elle dispose de suffisamment de frontières maritimes et d'intérêts géostratégiques associés pour justifier une présence militaire « de démonstration » dans ses zones d'influence.

La France gaullienne, et ce qu'il en est resté, avait bien compris tout ce qui précède. La France d'aujourd'hui lui doit tout le potentiel technologique qui lui permet encore de figurer parmi les grandes puissances « moyennes ». Mais seule, elle ne pourra continuer à tenir cette place. Il lui faudra convaincre les autres grandes puissances européennes de se donner une démarche, sinon analogue à ce que fut la sienne, du moins voisine. Et ceci au sein d'une structure de plus en plus fédérale qui imposera à chacun des membres de renoncer à faire durablement cavalier seul. Or la France, dans le diadoque européen, suscite encore la méfiance. On lui reproche une tendance à imposer ses intérêts sans accepter la négociation – et sans toujours mettre les moyens budgétaires au service de ces intérêts, ce qui en fait porter le poids sur les autres.

Le gouvernement français actuel, s'il partageait les vues exposées ci-dessus concernant la puissance européenne et la nécessité d'assortir cette puissance de moyens convenables de défense, devrait donc dès maintenant entreprendre des négociations avec les autres Européens pour définir des consensus – et les ressources humaines et budgétaires correspondants – sur les points essentiels de ce que pourrait devenir la défense européenne dans les prochaines années, comme sur la contribution de la France à cette défense.

Un domaine emblématique, mais qui est loin d'être le seul, est celui de la force de frappe nucléaire. Certains "experts" avaient proposé, soit de l'abandonner - ce que le président Hollande a explicitement refusé - soit de négocier avec nos voisins sa mise en commun dans des conditions qui respecteraient la souveraineté de chacun des partenaires. Il était envisagé pour diminuer les coûts, de renoncer à moderniser le dispositif actuel, qui suffirait largement à une dissuasion européenne. Nous ne sommes pas certains que cette dernière perspective soit techniquement viable, car ce qui n'évolue pas finit pas dépérir. Mais en tous cas, il s'agit d'une question que la France devrait désormais discuter – ceci sans attendre – avec ses voisins. Non pas dans le but inconscient d'échouer, afin de démontrer que seule la France a raison, mais dans le but conscient et volontariste de réussir, autrement dit de faire progresser sur un point très important le concept de défense européenne. Un Etat comme l'Allemagne qui refuse de s'y impliquer, préférant financer sa croissance industrielle civile, ne serait-il pas cependant tenté de s'abriter derrière le parapluie nucléaire français si la situation internationale se dégradait subitement, menaçant l'Europe tout entière ?

Documentation complémentaire
* Sur les risques, voir Ministère de la défense, délégation aux affaires stratégiques :
Horizons stratégiques Plan Prospectif à trente ans
* Sur la cybersécurité :
Commission consults on a future EU Network and Information Security legislative initiative