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Article. Effets pervers des antidépresseurs "légers" et de leurs fabricants
par Philippe Le Baleur 26/12/2013

L'auteur est journaliste scientifique. Il a bien voulu nous confier la publication de cet article, qui par de nombreux points rencontre des préoccupations évoquées sur notre site. Nous l'en remercions. Nous lui laissons cependant la responsabilité de ses propos, n'ayant pas la compétence voulue pour en juger. Automates Intelligents

Comme il arrive souvent en cette époque de surinformation, nous sommes amenés à faire grand cas de faits sans aucun intérêt. En football, ce 26 Décembre 2013, Valenciennes vient de battre Monaco par 2-1 ; mais qui s’en souviendra encore dans un an ? La seule conclusion qui s’impose serait de se demander qui organise ce brouillage d’informations destiné à empêcher le citoyen ordinaire de savoir ce qui est important, et ce qui se passe réellement.

A l’opposé, personne ne sait –ou ne veut savoir- les effets à long terme de certains antidépresseurs, que pourtant des millions de patients prennent tous les jours. Dans la majorité des cas, les patients en question n’ont aucune connaissance en pharmacologie, et s’en remettent à leur médecin, qui lui-même s’en remet à l’habile communication des laboratoires fabricants.

Quant aux scientifiques, qui auraient le potentiel d’y comprendre quelque chose, soit ils ne sont pas spécialistes, et ce n’est pas leur « créneau » ; soit ils le sont, et alors ils ne veulent pas divulguer des informations embarrassantes pour leurs employeurs...

Il ne reste alors que les fonctionnaires d’agences du médicament, et les journalistes scientifiques, trop souvent invités à d’agréables congrès dans des endroits paradisiaques pour nuire vraiment à la réputation d’un produit... Seuls les laboratoires concurrents peuvent mettre en évidence les dangers d’un médicament, bien entendu à seule fin d’imposer leur petit dernier à la place. Encore est-il que le nouveau produit a souvent une structure chimique équivalente à l’ancien, avec les mêmes effets secondaires.

Ainsi a-t-on créé dans les années 80 une nouvelle maladie appelée du joli nom de « Dépression Légère ou Modérée ». Très vite, le même laboratoire qui avait promu la maladie a commercialisé son remède en 1986: le Pro***(R), tombé dans le domaine public vingt ans plus tard sous sa dénomination commune internationale : Fluoxe****. Depuis ce temps, les médecins ont trouvé là un bon médicament pour des patients pas vraiment déprimés, mais un petit peu quand même... Bref, un médicament moderne, qui combat le mal de vivre de notre époque, et qui redonne la « pêche ».

Les laboratoires concurrents ont, séance tenante, lancé leurs chimistes sur la piste des dérivés du diphenhydramine, une molécule antihistaminique utilisée pour traiter des allergies, dont le squelette a servi de base de recherche pour le produit « premium ». C’est ainsi que sont nées les molécules à effet SSRI, ou selective serotonin recapture inhibitors.

En très bref, de quoi s’agit-il ? Le cerveau humain comporte entre 70 et 100 milliards de cellules nerveuses; et chacune de ces « neurones » peut avoir 1000 connections avec d’autres neurones, par des « fils électriques » appelés dendrites pour les plus courts, et axones pour les plus longs. Ces « fils » communiquent avec les autres neurones par un système chimique : le courant électrique arrive au bout du fil, où se trouve un petit bouton nommé synapse.

Là, dans la synapse, se trouvent de petites capsules contenant des « neuromédiateurs », comme par exemple l’adrénaline. Sous l’effet du courant électrique, ces petites capsules s’ouvrent et libèrent leur contenu, qui va aller stimuler des récepteurs situés sur le corps du neurone suivant. Une fois l’effet obtenu, un mécanisme recapture les molécules du neuromédiateur, et les restocke dans les capsules, mettant fin à la stimulation.

Dans le cas qui nous occupe, l’antidépresseur a pour effet d’empêcher la recapture d’un neuromédiateur appelé Sérotonine, qui va donc pouvoir continuer à stimuler les récepteurs du neurone suivant... En prenant une gélule de ces « SSRI » par jour, on induit donc dans le cerveau une stimulation permanente au neuromédiateur Sérotonine...

Une stimulation permanente

Faire cela, c’est à peu près l’équivalent de boire trois litres de vin par jour pour lutter contre la dépression... Il est vrai que le vin rend euphorique dans un premier temps, mais pour quelle durée, et avec quels effets à long terme ? On est encore très loin de comprendre bien comment marche le cerveau humain, alors n’est-ce pas jouer à l’apprenti sorcier ?

Cette question étant posée, la grosse machine de guerre de la communication pharmaceutique s’est mise en mouvement : dissimuler les résultats de ses propres études sur la question, exiger la rétractation et les excuses des revues scientifiques qui auraient eu l’audace de contester la version officielle des laboratoires, faire des procès à tout contestataire, et les gagner par des moyens dilatoires... et en même temps, pousser à mort la visite médicale, la publicité, la promotion ; corrompre des scientifiques de haut niveau pour leur soutien... Bref, business as usual pour des laboratoires rompus à ce genre de techniques de communication.

Dans des cas semblables, la technique préconisée par la PMA (Pharmaceutical Manufacturers Association) est toujours la même : « destroy all critics » : détruire toute critique. Leurs procédures sont de notoriété publique : ils ne répondent pas aux charges portées contre les laboratoires, ils s’attaquent aux personnes qui les mettent en oeuvre.

Or, qu’en est-il des effets à long terme de ces antidépresseurs ? Eh bien, c’est là la magie de la communication lorsqu’on y met le prix, rien n’est sûr ! On a mainte fois accusé les laboratoires d’avoir caché les résultats de leurs propres études ; on a parlé de prise de poids, de dysfonctionnements sexuels, de dommages cérébraux, de suicides -1089 morts de 1986 à 1993-, d’insomnies, de brusques accès de dépression, d’épisodes psychotiques...

Certains de ces effets secondaires ont tout le même fait leur chemin dans la littérature scientifiques, comme le « Syndrôme de Sevrage », qui rend très difficile l’arrêt définitif du traitement. Mais ces graves effets secondaires sont souvent rapportés par des témoins, utilisateurs de ces médicaments. Peu de scientifiques indépendants ont à la fois l’argent pour entreprendre des études, et le nerf de s’attaquer aux tout-puissants laboratoires. Et puis, au sein des agences officielles du médicament, les conflits d’intérêts abondent, en particulier aux Etats-Unis, où il est assez courant de juger les documents, en tant que fonctionnaire, que l’on a écrits soi-même en tant que salarié du laboratoire, le tout en percevant des honoraires des deux côtés !

Dans ces conditions, il est possible que ce petit article rende service aux laboratoires fabricant les SSRI, en les aidant à se débarrasser d’un vieux médicament qui rapporta beaucoup d’argent, mais qui à présent est devenu bon marché. Car sans aucun doute, ces infatigables lobbyistes ont déjà en main un autre produit plus jeune, plus cher, qu’ils se préparent à mettre sur le marché.

Un jour, les pouvoirs d’en haut deviendront bienveillants. Ils auront à coeur de garder les êtres humains en bonne santé, au lieu de les intoxiquer sciemment... Mais pour l’instant, telle est la noire comédie du monde.