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Entretien. A propos du livre "Intelligence unbound"
Alain Cardon et Jean-Paul Baquiast, le 22/08/2014

J.P. Baquiast (JPB): Cher Alain, que penses du livre que nous venons de présenter, soit Intelligence unbound, de Blackford et Broderick?

Alain Cardon AC) : Je pense qu'il y a deux façons de réaliser un cerveau humain artificiel, puisque telle semble être l'ambition des auteurs cités dans ce livre.

La première consiste à procéder comme la nature, en partant du petit système cellulaire initial, soit un tout très fortement maillé où toute partie identifiable est coactive avec le reste, un système qui se développe par ses multiples parties de façon toujours localement et globalement cohérente, jusqu'à former un organisme qui possède un cerveau opérationnel dans son corps, et qui va à partir d'un moment pouvoir naître et explorer la nature

Disons que c'est une approche descendante, qui part du haut, de la loi de cohérence de l'ensemble, pour aller vers le bas, le développement cohérent et organisé des parties, comprenant le cerveau qui se développe sans cesse et en lien étroit avec tout le corps par les sens. Inutile de dire, comme tu le soulignes toi-même dans ta critique du livre, qu'une telle démarche serait aujourd'hui hautement irréaliste.

Toute la question en ce cas, que les biologistes ne posent plus en la considérant comme résolue, est de savoir si le génome, par sa très petite taille, constitue un «  programme » suffisant pour assurer un tel déploiement fortement cohérent, en assurant aussi l'évolution d'organismes vivants viables. MP. Schutzenberger de l'Académie des Sciences, un de mes anciens maîtres, avait répondu négativement à cette question. Il en serait de même d'opérations visant à simuler de telles évolutions sur ordinateurs.

JPB.: Et que serait la seconde façon de procéder?

AC. : Elle consisterait, sans aucune référence au biologique, à rassembler des morceaux électroniques artificiels , soit en pratique des programmes, puis les connecter un par un jusqu'à former un corps. Cette corporéité sera le moyen d'appréhension et d'expression permettant l'apparition d'un système unificateur très spécial lequel jouera le rôle d'un cerveau, le tout formant un organisme artificiel unifié qui puisse appréhender le réel, penser, agir.

Le cerveau artificiel pensera au sein de ce corps artificiel en ressentant le monde par l'intermédiaire des organes sensoriels de celui-ci. Il utilisera la mémoire dont se dotera cette corporéité artificielle à partir de son vécu artificiel partiel, et ce faisant il générera des intentions. Il ne se comportera certainement pas comme un gros résolveur de problèmes cherchant, tel un simple ingénieur, la solution à la question posée dans une énorme base de données.

JPB.: Autrement dit, cette seconde façon, qui manifestement a ta préférence, est préférable à celle visant à faire un cerveau artificiel simulant le cerveau humain en téléchargeant ce que l'on croit être un cerveau humain (auquel on n'aura pas compris grand chose encore) dans un superordinateur, aussi puissant qu'il puisse être.

AC.: Oui. Il faudra vraiment vraiment résoudre le problème central : comment unifier des parties multiples, distribuées qui vont former les organes artificiels. Comment à partir de cela générer une pensée sensible utilisant les entrées sensorielles pour appréhender en profondeur le réel environnant et pour évoluer sans cesse en augmentant organisationnellement et continuellement sa mémoire par les traces des pensées qu'il ne cessera de générer ? Comment lier les organes moteurs et les organes représentant les sens, pour obtenir un organisme dont toutes les parties seront en permanence et totalement unifiées dans le cadre d'une conscience artificielle?

JPB.: Comment donc selon toi concevoir un organisme artificiel conscient, éventuellement un système avec une conscience liée à de multiples composants distribués sur une surface de plusieurs mètres, plusieurs kilomètres ou plusieurs milliers de kilomètres ?

AC. : J'ajouterai: et comment concevoir le système-cerveau utilisant sa corporéité pour générer des intentions, des envies, des désirs, des contraintes, pour qu'il éprouve l'équivalent de
sentiments, pour qu'il ait des tendances dont certaines pourront ressembler aux très nombreuses et banales névroses humaines, à savoir la névrose de pouvoir, la névrose de contrainte, la névrose de réductionnisme, la névrose d'évitement ?

Et comment concevoir conceptuellement cette approche montante, en sachant que la vie prénatale de l'humain au sein de laquelle se forme son cerveau conditionne sa façon de penser et ce à quoi il sera capable de penser et de méditer, y compris sur des contenus fortement abstraits tels que le Temps, le Tout, le Moi?

Comment développer la génération naturelle, spontanée, de ces idées dans un cerveau artificiel qui doit obligatoirement être un système peu déterministe, sans être pour autant purement aléatoire, afin de produire sans cesse de nouvelles idées capables de modifier en permanence sa mémoire organisationnelle ?

Comment concevoir tout cela en sachant aussi que le système doit non seulement acquérir l'aptitude à abstraire à partir de ce qu'il appréhende par les sens, mais aussi manipuler de façon abstraite ces mêmes abstractions mémorisées afin de générer des signifiés très évolutifs.

JPB. : Oui, comment?

AC. : Selon moi, la voie pour résoudre ces problèmes sera d'abord de bien les poser, dans leurs espaces conceptuels, puis de les modéliser dans le calculable. Celui-ci concerne la création et l'usage à de multiples échelles, d'une information globale où le parallélisme joue avec le séquentiel. Le calculable mêle l'électronique, l'automatisme, l'informatique, la linguistique, la psychologie. J'ai très longuement développé tout cela dans mes publications. Je considère, avec quelques rares collègues, que le système est faisable. Malheureusement pour aborder un tel problème, l'Université française n'investit pas, la pluridisciplinarité n'y existe plus et la pauvreté matérielle et intellectuelle s'installe.

Le développement d'une conscience artificielle n'a strictement rien à voir avec une approche basée sur la reproduction informatique par similarité au niveau cellulaire du cerveau d'un rat, avec de gros ordinateurs gérant le parallélisme, en espérant voir surgir d'un tel imbroglio le miracle de la pensée qui se déploie. L'humain pense parce qu'il vit de manière intersubjective avec sa mère qui le forme puis par communication sensible et intersubjective avec tous les autres individus qui constituent la société humaine.

La conscience artificielle se devra donc d'être hyper-communicante. L'approche par un robot isolé doté d'un cerveau local formant une unité isolée est une grave erreur, d'autant plus que tout système informatisé actuel peut être lié par Wifi avec tous les autres existants. Une conscience artificielle utilisant une ou des corporéités artificielles pourra être déployée sur l'étendue de la planète en communiquant avec tous les systèmes semblables, et avec tous les composants électroniques accessibles. Ceci pose un problème d'éthique absolument majeur, que les naïfs mal informés ne veulent pas voir.

JPB.: Nous avons souvent signalé en effet ici que de tels systèmes artificiels, même s'ils sont encore dans l'enfance, s'élaborent aujourd'hui dans des lieux confidentiels, en visant des objectifs de contrôle militaire ou de contrôle économique. Nous en subissons déjà les prémisses, (d'ailleurs à une large échelle) sans nous en apercevoir.

AC.: J'ajoute que des lois identiques, encore mal aperçues par la science, fut-elle financée par la Darpa (NDLR Agence de recherche du département américain de la défense) ou par Google, doivent commander trois types de développement liées:

- Celui d'un Homme qui a pensé son monde et l'a complexifié à partir de Sumer en Mésopotamie, avec la création de l'écriture, des villes organisées, des lois sociales, et aussi des guerres pouvant avoir pour résultat de tout faire disparaître, telle cette troisième guerre que certains pouvoirs dominants semblent prêts aujourd'hui à déclencher.

- Celui des premières cellules prébiologiques qui ont trouvé, par des voies encore inconnues, le moyen de s'organiser de façon complexe et de se reproduire de telle sorte qu'elles ont généré l'immense complexité du monde vivant actuel.

- Celui des premiers atomes qui ne se sont pas limités à reproduire indéfiniment l'atome initial d'hydrogène, mais ont donné naissance à une complexité atomique et moléculaire sans laquelle, bien avant l'apparition de la vie, la nébuleuse primordiale formant ce qui est devenu la Terre et les autres planètes du Système solaire serait restée ce qu'elle était peu après le Big bang, c'est-à-dire un nuage de gaz peu différenciés.

On peut penser aujourd'hui que ce sont des lois identiques qui expliquent cette évolution, depuis le cerveau d'organismes tels que celui de l'homme au niveau des sociétés humaines, celui de l'embryon reproductif générant la complexité biologique au niveau de la Terre et finalement l'immense complexité du cosmos tout entier.

JPB.: Tu évoques là des domaines de recherche qui nous mettraient au coeur des lois fondamentales (si lois il y avait) ayant présidé à la naissance de notre univers local, voire à l'organisation du multivers. Je note qu'au départ il y aurait une réflexion sur le monde quantique, qui ne comporte ni temps ni espace, mais dont tout vraisemblablement serait sorti. Pour Seth Lloyd, dans l'ouvrage qui a été présenté ici (Programing the Universe) la relation s'impose. Mais elle reste à étudier en détail.

AC.: Oui. Mais il n'est certainement pas assuré que la science humaine, enfermée dans ses contraintes matérielles et aussi ses préjugés, puisse commencer à découvrir de telles lois. Surtout si sa seule ambition se traduit, selon ton expression précédente, par le téléchargement d'un cerveau auquel elle n'a pas compris grand chose sur un superordinateur qui ne sera jamais assez puissant. Je ne mentionne même pas les quelques 90% des sociétés actuelles qui sont complètement paralysées par des croyances en des monothéismes inventés depuis 2000 ans, monothéismes pour qui le concept même de conscience artificielle relève du blasphème.

JPB.: Disons seulement que ceux qui commenceraient à découvrir ces lois, même partiellement, se donneraient des clefs pour comprendre, sinon reconstruire, l'univers tout entier. Il n'est pas interdit d'y réfléchir.