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Politique. Les Etats-Unis et la lutte contre l'Etat islamique 23/09/2014

Début septembre, Barack Obama a déclaré quasi unilatéralement, la guerre contre « l'Etat islamique ». Mais pour le moment il se limite à des frappes aériennes, certes efficaces dans l'instant mais qui n'obtiendront pas de résultats à terme. A la Conférence de Pais du 15 septembre, une trentaine d'Etats, ainsi que le Conseil de Sécurité de l'ONU, ont décidé de mener une intervention d'ensemble.Or celle-ci, à part quelques frappes aériennes françaises, semble devoir se limiter à des paroles.

Aucune des actions en profondeur dont pour notre part nous avions proposé une liste (Cf La lutte contre les égorgeurs ) ne seront entreprises. La situation sur le terrain reste inextricable, incompréhensible même pour qui n'a pas d'éléments d'informations suffisants. L'Etat islamique a encore de beaux jours devant lui. Et il continuera à recruter de jeunes djihadistes en Occident.

Nous proposons ici des extraits de deux analyses de la situation actuelle, partant de points de vue différents, mais qui pourraient faire conclure à la nécessité d'une intervention au sol, sous pavillon de l'ONU, de troupes susceptibles, non seulement de ramener le calme, mais de faire négocier des solutions politiques.

Mais pour ce faire, il faudra bien connaître les aspects religieux et tribaux de la situation actuelle. Il ne paraît pas possible de faire confiance à l'Amérique pour ce faire.

Les découpages et les intertitres sont de nous.
Jean-Paul Baquiast pour Automates Intelligents.



1. Analyse de Pierre-Jean Luizard, Directeur de recherche au CNRS

Médiapart http://www.mediapart.fr/journal/international/210914/luizard-nous-sommes-dans-le-piege-tendu-par-l-etat-islamique


L’islam dans les pays arabes du Moyen-Orient n’est pas une simple spiritualité, et la politique n’est pas, loin s’en faut, indépendante de la religion. La direction religieuse chiite a une longue tradition d’intervention dans les affaires politiques. De grands ayatollahs ont directement dirigé les mouvements de lutte contre la mainmise européenne sur les économies d’Iran et de l’empire ottoman, mais aussi contre les occupations par les puissances européennes durant la Première Guerre mondiale : en 1914-1918, de grands ayatollahs se sont ainsi transformés en chefs de guerre, dirigeant le djihad sur le terrain contre l’invasion britannique. La révolution de 1920 contre le mandat britannique a également été dirigée par un grand ayatollah chiite.
...
Il n’y a pas de séparation, en contexte chiite ou sunnite, entre religion et politique. D’autant moins que les systèmes politiques fondés par la Grande-Bretagne en 1920 et par les États-Unis en 2003 étaient assis sur un système communautaire à la libanaise, mais inavoué. Aux débuts de l’État irakien, on ne parle pas de chiites ni de sunnites, mais une fois la défaite du mouvement chiite consommée en 1925, c’est bien un État sunnite qui s’est mis en place, avec un certain nombre

En 2003, les Américains se sont retrouvés face aux mêmes enjeux que les Britanniques en 1920. Dans la société irakienne, dans le contexte d’une occupation étrangère, on ne peut pas s’adresser aux électeurs sur des bases citoyennes. Il y a des réflexes primaires, claniques, tribaux, locaux et communautaires, qui l’emportent. Les Américains n’ont pas sciemment tenté de reconstruire l’Irak sur des bases confessionnelles, mais c’est la réalité qui s’est imposée à eux dans un contexte d’occupation. Ils auraient très bien pu essayer de ressusciter un leadership sunnite, mais le traumatisme de la chute de Saddam Hussein pour les sunnites a fait que les Américains ont été contraints de s’adresser à l’opposition.

Un système des quotas à la libanaise

Les Américians ont mis en place un système des quotas, avec un président kurde et deux vice-présidents sunnite et chiite, un chef de gouvernement chiite et deux vice-chefs de gouvernement kurde et sunnite, un chef du parlement sunnite et deux vice-présidents chiite et kurde, et ainsi de suite dans tous les ministères…

Ce système, fondé par les Américains a mis moins de dix ans à s’effondrer. Son vice est qu'il comporte toujours des exclus. Il ne se réfère pas à la réalité du système politique en place aujourd’hui, dans la mesure où les bases communautaires condamnent les différents acteurs à avoir la place de leur poids démographique.

C’est en raison de cette confusion entre majorité démocratique et majorité démographique qu’on a abouti au sentiment justifié des Arabes sunnites de perte de leur « irakité ». Traditionnellement, les chiites en Irak, où ils sont majoritaires, sont beaucoup plus attachés aux idéologies qu’on appelle « irakistes », par contraste avec les idéologies nationalistes arabes (qui font des chiites une minorité dans un monde arabe majoritairement sunnite).

Mais dans le système actuel, les Arabes sunnites n’ont pas d’autre perspective que de demeurer une minorité sans ressource et sans pouvoir. Ils se détournent aujourd’hui de l’État irakien pour regarder vers leurs frères en arabité et en islam, de l’autre côté de la frontière, en Syrie, avec lesquels ils sont souvent liés tribalement et familialement. Cette frontière est totalement artificielle.

Le système que les Américains ont légué aux Irakiens est un système à la libanaise, même si rien n’est dit à ce sujet dans la Constitution, hormis la reconnaissance de l’identité kurde. Les tentatives de sortir du confessionnalisme, qui avaient recueilli la majorité des suffrages des Irakiens lors des dernières élections, notamment la liste de l’État de droit de Nouri al-Maliki et al-Iraqiya de Iyad Allawi, n’ont pas fonctionné. Les sunnites qui avaient abandonné leur boycott ont voté massivement pour al-Iraqiya, qui est devenu une liste sunnite. Et Nouri al-Maliki a regagné le giron de la maison commune chiite. Donc c’est bien un système communautariste et confessionnaliste qui échoue aujourd’hui et qui explique l’effondrement de l’État irakien. 
...
On accuse Maliki de tous les maux, d’autoritarisme et de sectarisme. Mais Maliki ou un autre, cela aurait été la même chose. Ce ne sont pas les hommes en l’occurrence qui sont importants. Maliki s’est fait élire à la tête de sa liste de l’État de droit, ce qui veut bien dire ce que ça veut dire, sur la promesse de la fin des quotas et de la fin du confessionnalisme qui a causé tant de morts, notamment durant la guerre civile de 2005 à 2008.

Dans le contexte des institutions actuelles, votées sous un régime d’occupation étrangère, la classe politique a été élue et renouvelée sous ce régime. Dans un tel système, les élus ne sont pas libres. S’ils veulent garder leur poste, ils doivent obligatoirement satisfaire un certain nombre de réseaux clientélistes qui les ramènent à des solidarités locales, puis confessionnelles. Dans ce système, tout ce qui est donné à d’autres, en termes de financement ou d’infrastructures par exemple, est perçu comme étant en moins pour soi. Si Maliki n’a pas répondu aux attentes majoritaires de la population d’en finir avec le confessionnalisme et les quotas (la muhassasa), c’est très largement à cause des institutions. Voulant conserver le pouvoir, et ne pouvant pas compter sur les sunnites, il a dû revenir dans le bercail des partis religieux chiites.

Les sunnites, eux, se souviennent qu’ils ont eu le monopole de l’État depuis toujours et qu’ils sont majoritaires au-delà des frontières de l’Irak. Si la seule solution qu’on leur propose est de rester une minorité sans ressource ni pouvoir, l’État islamique leur apparaît comme une meilleure solution.

L'exemple déçu des printemps arabes

Les Arabes sunnites d’Irak ont tenté d’utiliser les printemps arabes et, par mimétisme, de faire valoir leur volonté de réformes. Il y a eu l’illusion parmi de nombreux Arabes sunnites qu’ils pouvaient trouver leur place dans ce système moyennant un certain nombre de réformes qu’ils ont demandées à Maliki, sans voir que celui-ci était coincé par sa base électorale et qu'il ne pouvait pas les satisfaire.

Il y a eu un mouvement de protestation pacifique au début, avec des sit-in, et les djihadistes n’ont connu leur essor rapide qu'à partir du moment où la force armée a été massivement employée par le gouvernement. D’abord contre Falloujah (tombée aux mains de l’État islamiste en janvier 2014), et ensuite contre ces mouvements protestataires pacifiques, avec l’utilisation de méthodes dignes du gouvernement syrien de Bachar el-Assad avec bombardement de quartiers d’habitations, d’hôpitaux…

À partir de ce moment-là, il y a eu un renversement brutal de tendance. Les leaders locaux, qui sont ceux qui comptent, les chefs de tribu, de clan et de quartier, ont réalisé que leur tentative d’intégration était un échec. Le seul protagoniste qui leur faisait une offre politique, d’autant plus alléchante qu’il proposait de leur donner le pouvoir local, était l’État islamique. Du coup, il l’a emporté très rapidement.

Le mode de domination de l'Etat islamique

L’État islamique a expérimenté à Falloujah un nouveau mode de domination sur les villes, à savoir de remettre le pouvoir entre les mains des acteurs locaux. À Falloujah ou à Mossoul, les djihadistes n’ont occupé la ville que quelques jours, avant de remettre le pouvoir à des milices locales dépendant de chefs de quartier, moyennant un certain nombre de conditions d’allégeance envers l’État islamique. Les miliciens de l’État islamique sont en dehors de ces villes.

Il est vrai aussi que l’armée irakienne s’était comportée, notamment à Mossoul, comme une armée d’occupation. Cela explique que l’arrivée des djihadistes ait été considérée comme une libération pour beaucoup de gens, même si certains ont préféré fuir. À cela il faut ajouter la duplicité des dirigeants kurdes, qui n’ont pas toujours été ce rempart contre les djihadistes que l’on veut faire valoir aujourd’hui.
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L'Etat islamique comporte une trentaine de milliers de combattants irakiens, arabes et étrangers non arabes. En Irak, cela regroupe l’immense majorité du spectre salafiste, mais aussi de la branche irakienne d’Al Qaïda. On ne trouve pas en Irak de dichotomie comme en Syrie entre Jabhat al-Nosra et l’État islamique. Il y a ensuite une alliance avec d’autres groupes irakiens très différents. La base militaire la plus importante est celle des tribus et, pour les villes, des chefs de quartier et de clan. ...

Tous ces groupes-là ont des intérêts qui, aujourd’hui, convergent, parce qu’on est dans un contexte d’effondrement de l’État. Finalement, l’État islamique est surtout fort de la faiblesse de ses adversaires. Toute sa rhétorique transfrontalière et transnationale qui, au début, paraissait chimérique, si l'on considère qu’elle incluait d’anciens dirigeants de l'armée irakienne, a finir par prendre corps.

Cette alliance semble solide tant qu’il n’y aura pas en face des propositions politiques qui pourront dissocier les Arabes sunnites de l'État islamique. On ne leur fera pas une seconde fois le coup des conseils Sahwa (des miliciens sunnites payés et armés par les Américains pour combattre Al Qaïda dans la province d’al-Anbar à partir de 2007).

L'effondrement des institutions locales

Il y a un an, l’État islamique était un groupuscule. Il a réussi sa progression fulgurante grâce à l’effondrement des institutions locales, et grâce au fait qu’il a établi avec des alliés locaux une alliance qui tient bon. Mais aussi parce qu’en face, il n’y a aucune autre proposition. C’est la très grande faiblesse de la conférence internationale qui a eu lieu à Paris début septembre 2014 : elle ne propose qu’un volet militaire, incomplet parce que sans troupes au sol, mais surtout sans aucun volet de proposition aux Arabes sunnites.

Il faudrait offrir quelque chose à destination de toute une population qui se sent exclue aujourd’hui, afin qu'elle trouve un intérêt à se dissocier des djihadistes. Mais jusqu’à présent, hormis quelques accrocs avec certaines tribus, plus en Syrie qu’en Irak d’ailleurs, il y a une forte unité. On a vu au mois de juillet un très grand rassemblement à Mossoul de tous les dirigeants locaux de la ville : ils se sont juré fidélité sur un certain nombre de principes, dont celui de ne jamais autoriser le retour de la police ou de l’armée irakiennes dans la ville. 
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Dans les zones contrôlées par l'Etat islamique, les djihadistes ont appliqué en Irak la politique déjà pratiquée en Syrie (à Raqqa et à Deir ez-Zor), c’est-à-dire assurer un certain nombre de services publics que l’État irakien avait abandonnés.

Aujourd’hui, les marchés sont totalement approvisionnés, il n’y a plus de pénuries, qui étaient parfois organisées par le gouvernement irakien pour punir telle ou telle population. Le racket a totalement disparu. Circuler dans Mossoul est devenu extrêmement facile alors qu’avant il y avait partout des check-points de l’armée irakienne, qui se conduisait comme une armée d’occupation. Il y a eu des exécutions publiques de ceux qui avaient pratiqué la politique de racket et de pénurie.

L’État islamique a compris qu’il devait rendre le pouvoir à des acteurs locaux et qu’il devait assurer les services publics minimaux, et être sans concession par rapport à la corruption. Les prix ont baissé d’une façon incroyable sur les marchés de Mossoul.

Il y a évidemment un revers de la médaille aux conditions du retrait des djihadistes de la ville : les populations ne doivent utiliser que les emblèmes de l’État islamique, il y a des consignes vestimentaires strictes, et il y a une répression sans pitié pour les adversaires de l’État islamique. Les minorités religieuses, chrétiennes, yézidies ou shabaks, sans parler des chiites, sont en passe d’être éradiquées, soit par une violence directe implacable, soit par la menace. Mais on ne connaît pas très bien la situation, car il y a un parti pris de l’État islamique de jouer sur une communication de la terreur.

Communication de la terreur

Cette terreur existe certainement, mais on ne sait pas si tout ce que l’on impute à l’État islamique est vrai, ou si les rumeurs sont une façon de maintenir une emprise sur des populations hésitantes et de défier les pays occidentaux. Il y a par exemple eu la rumeur selon laquelle l’État islamique avait ordonné l’excision des femmes : c’était faux.

Cette communication de la terreur sert à traumatiser les opinions occidentales. Les djihadistes les connaissent bien, car un nombre important de combattants sont originaires de nos pays, sachant que cela obligerait nos dirigeants politiques à faire ce qu’ils ont fait, c’est-à-dire déclarer la guerre à l’État islamique sous le coup de l’émotion et du choc des images, ceci sans même prendre le temps de développer une stratégie politique pour accompagner une stratégie militaire, dont le couplage est seul capable de vaincre l’État islamique.

Nous sommes tombés dans le piège puisque l’État islamique apparaît aujourd’hui aux yeux des autres djihadistes comme le principal groupe : la prétention califale d’Abou Bakr al-Baghdadi prend toute sa dimension dans le fait qu’il est à la pointe du combat contre « les croisés ». J’en veux pour preuve les appels de deux branches d’Al Qaïda à ne plus se combattre entre djihadistes et à apporter toute l’aide nécessaire à l’État islamique face à la coalition dirigée par les États-Unis.
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Les Kurdes

Concernant le rôle des Kurdes dans la lutte contre l'Etat islamique, les dirigeants occidentaux sont dans un dilemne : il y a une urgence à contrer l’avancée fulgurante de l’État islamique et, dans ce contexte, les deux seules forces disponibles sont les peshmergas d’un côté et l'armée irakienne de l’autre. Or le problème vient du fait que ces deux forces ont été, les premières, les fossoyeurs de l’unité irakienne et qu’elles ont largement contribué à la dissidence des Arabes sunnites.

On imagine mal les Kurdes, obsédés par le Grand Kurdistan, rentrer dans leurs trois provinces après avoir récupéré un certain nombre de territoires disputés. Ailleurs, les villes qui ont été reprises par l’armée irakienne ne l’ont été que parce que c’étaient des villes qui n’étaient pas peuplées majoritairement par des sunnites, mais qui étaient soit turkmènes-chiites soit kurdes-chiites.

Les Kurdes vont vouloir être payés de retour pour le « service » qu’ils ont rendu aux pays occidentaux. Et ce retour ne peut être qu’une reconnaissance de leur indépendance et de leur annexion de territoires disputés.

On est dans un cercle vicieux où, quoi qu’on fasse, on est entraîné dans la spirale communautaire et confessionnelle. C'est sans doute le plan de l’État islamique : nous entraîner dans une lutte confessionnelle où nous n’avons rien à faire, pour nous faire apparaître comme les ennemis de l’islam sunnite.

Un volet politique s'impose

Le problème est politique et aucune solution purement militaire ne pourra s’imposer si elle n’est pas accompagnée d’un volet politique. Il y a un processus de confessionnalisation des sunnites, qui est tout à fait nouveau et qui fait que les retournements tribaux sont beaucoup plus difficiles. Il y a désormais une conscience politique sunnite qui a émergé et qui explique qu’il y ait très peu de retournements : les enjeux sont toujours locaux, mais ils sont directement liés à des enjeux transnationaux.

Il y a un an, les Arabes sunnites d’Irak ne considéraient pas la frontière syro-irakienne comme devant être effacée, alors qu’aujourd’hui le discours transnational de l’État islamique rencontre un écho grandissant auprès d’une population qui refuse l’avenir qui lui est promis dans le cadre des institutions irakiennes actuelles.

Or L’État irakien ne peut pas se réformer parce qu’il est construit sur des bases confessionnelles, et que chaque politicien est prisonnier d’une base électorale locale, régionale et confessionnelle dont il ne peut pas s’émanciper s’il ne veut pas perdre son mandat. Ce sont les institutions irakiennes qu’il faudrait remettre à plat, en particulier la Constitution mortifère de 2005, votée sous un régime d’occupation américaine, et qui piège tous les acteurs politiques et religieux irakiens.  
C'est ce qu’il aurait fallu faire lors d’une conférence internationale : coupler l’action sur le terrain, qui ne devrait pas se limiter à des frappes aériennes, mais devrait inclure des actions au sol qui ne peuvent pas être le fait de l’armée irakienne ni des Kurdes qui sont des protagonistes de la crise, avec des solutions politiques.

Il faudrait que des troupes onusiennes interviennent au sol, afin de créer les conditions propices à une vaste consultation de la population sous l’égide de l’ONU, avec des questions comme celles que les Irakiens se sont déjà vu poser lors d’un référendum en 1918 : « Dans quel État voulez-vous vivre ? Voulez-vous vivre dans l’État irakien et avec quelles frontières ? Et sinon, quelle entité souhaitez-vous rejoindre ? » Et contrairement à ce qui a été fait en 1918 par la puissance occupante britannique, il faudrait que la communauté internationale s’engage à respecter ce choix.

Il y a un choix auquel on n’échappera pas, c’est l’indépendance du Kurdistan. Mais si les Arabes sunnites disent majoritairement : « Nous voulons l’union avec nos frères syriens de la vallée de l’Euphrate », il faudra respecter leur choix. Si les États de la région ont aussi facilement accueilli des régimes autoritaires, et pendant aussi longtemps – en Irak, en Syrie, en Libye… – c’est aussi parce qu’il s’agissait de créations coloniales artificielles qui ont séparé des populations ou qui en ont autoritairement réuni d’autres, et qui ont surtout manifesté la trahison, par les Alliés, des promesses qu’ils avaient faites aux Arabes d’un royaume unifié.


2. Analyse de Résistance
Comment et pourquoi les États-Unis ont créé l’État islamique
http://www.resistance-politique.fr/article-comment-et-pourquoi-les-etats-unis-ont-cree-l-etat-islamique-124630848.html

Résistance est un collectif de membres du Parti Communiste Français (fédération du Nord, section de Lille).

La progression spectaculaire et jusque-là incoercible de l’État islamique a de nouveau placé l’Irak sous le feu des projecteurs. Si les médias sont prolixes pour décrire les atrocités du prétendu califat, ils le sont beaucoup moins lorsqu’il s’agit de dire quelle est son origine et qui sont exactement ceux qui s’en réclament. L’État islamique ne surgit pourtant pas de nulle part. Il est le fruit de la politique impérialiste américaine au Moyen-Orient dont les racines remontent au chaos irakien post-Saddam Hussein et au récent conflit syrien. Pour bien comprendre son rôle exact, il convient d’analyser brièvement la politique américaine dans le monde arabe dans les trente dernières années.

L'islamisme a longtemps été l'allié obectif des Etats-Unis

L’islamisme a été au cours de cette période l’allié objectif de Washington au Moyen-Orient. Il est aujourd’hui le prétexte qui permet aux États-Unis d’intervenir dans les pays arabes, soit pour défendre les « bons musulmans » dans leur quête de liberté, soit pour combattre les « mauvais » qui menacent la sécurité de la planète.

Pendant la Guerre froide, l’islam conservateur était l’allié des États-Unis. Il permettait à ces derniers de contenir l’expansion du communisme et l’influence soviétique dans le monde arabe. Une révolution éclata le 27 avril 1978 en Afghanistan, avec pour résultat l’arrivée au pouvoir du Parti populaire démocratique d’Afghanistan. La proclamation de la République démocratique d’Afghanistan lui fut concomitante. Les tentatives faites par les dirigeants du pays de mettre en œuvre de nouvelles réformes qui auraient permis de surmonter le retard structurel du pays se heurtèrent rapidement à une résistance acharnée de la part de l’opposition islamique. Une guerre civile éclata.

Fin 1979, l’armée soviétique intervint pour soutenir le régime progressiste en place. La CIA s’appuya alors sur les groupes islamistes, utilisant l’islam radical pour unir les musulmans contre les Soviétiques. On estime que 3,5 milliards de dollars ont été investis sous l’administration Reagan pendant la guerre d’Afghanistan. Après le retrait russe en 1989, les États-Unis ont cessé de fournir des armes sans toutefois rompre les liens avec les moudjahidines afghans. Ils ont ainsi maintenu entre 1994 et 1996  des relations avec les talibans, leur fournissant cette fois-ci un soutien politique par le biais de l’Arabie saoudite et du Pakistan.

L’administration Clinton espérait secrètement pouvoir créer un front anti-iranien et anti-chiite pour restreindre l’influence de l’Iran dans la région. Al-Qaïda est né dans ce contexte. En 1993, le quotidien britannique The Independent publiait un entretien avec Oussama Ben Laden, lequel était censé mettre son armée sur la route de la paix (sic).
Cette stratégie a d’ailleurs été également utilisée sous la présidence Clinton dans les années quatre-vingt-dix, lorsque la KFOR, cette force multinationale mise en œuvre par l’OTAN, intervint aux côtés des narcotrafiquants de l’UCK pour instaurer la domination de l’alliance atlantique sur les Balkans et installer une base militaire étasunienne au Kosovo.

Les amis d'hier deviennent les ennemis d'aujourd'hui

Mais un changement radical s’opère sous l’ère Bush : complices dans les attentats du World Trade Center, les amis d’hier deviennent les ennemis d’aujourd’hui. La menace d’un ennemi extérieur, forcément musulman, est alors savamment entretenue par de nombreux médias et par la propagande étasunienne. La menace terroriste constitue concomitamment la pierre angulaire de la doctrine militaire des États-Unis et de l’OTAN.

Bien qu’il n’y ait aucune preuve que l’Irak soit de quelque manière que ce soit derrière les attentats du 11 Septembre, les soi-disant « armes de destruction massive » censées être présentes dans le pays tiendront lieu de prétexte pour obtenir une résolution au conseil de sécurité de l’ONU en faveur d’une intervention militaire. Ironie de l’histoire, l’Irak baathiste et laïc allait ainsi être balayé au nom de la lutte contre l’islamisme.

La stratégie opère un nouveau virage avec Obama. Les États-Unis doivent intervenir pour défendre le Printemps arabe et les luttes menées contre les « dictateurs » (lire les chefs d’État non adoubés par Washington). Ben Laden, maintenu en vie sous l’ère Bush, disparaît en un clin d’œil, comme pour éviter qu’il n’ait à rendre compte de ses liens passés avec ses anciens bailleurs de fond. Les islamistes, y compris les pires intégristes du Front al-Nosra, redeviennent subitement dans les médias de gentils étudiants en proie à la violence des dictatures qu’ils combattent. Cet argument servira à Obama pour armer des milices en Libye et déposer Kadhafi. Et peu importe que ce pays soit aujourd’hui un enfer à ciel ouvert en proie aux extrémistes de tous poils du moment que les Américains en exploitent le pétrole.

La Syrie a failli connaître le même sort. Les Occidentaux y ont sous-traité le conflit à leurs amis, les pays du Golfe et à l’Arabie saoudite en particulier, pensant que cela accélèrerait la chute du président Assad. Et c’est ainsi qu’ont été constitués aux portes de l’Europe des groupes islamistes… avec deux fois plus de combattants qu’il n’y en avait en Afghanistan.

Une aubaine pour la plupart des djihadistes qui allaient se regrouper sous la bannière de l’organisation « État islamique ». Sunnite d’obédience fondamentaliste, cette dernière a proclamé le 29 juin 2014 le rétablissement du califat sur les territoires syrien et irakien qu’elle contrôle. L’intervention militaire étasunienne en Irak et le renversement en 2003 du président Saddam Hussein ont dynamité l’équilibre interne fragile entre la majorité chiite et la minorité sunnite d’un des rares États laïcs arabes.

Dans l’anarchie et le chaos qui ont suivi, l’islam politique a d’autant plus réussi à recueillir un large consensus au sein de la minorité ethnique sunnite qu’un million d’anciens membres de l’appareil de sécurité, de l’armée et du parti Baas, charpente du régime de Saddam Hussein, pour la plupart sunnites, sont mis au ban de la société par les Américains. « Dans la mouvance salafiste-djihadiste, la mise à l’écart de ces sunnites propulse les chiites, nouveaux maîtres du pays, en ennemis numéro un », explique Romain Caillet.

Le premier minstre Maliki a déçu les USA

Les États-Unis ont alors cru pouvoir mettre en place un gouvernement fantoche qui se prêterait aux intérêts économiques et politiques de l’Occident. Mais ce projet a fait long feu. Le Premier ministre chiite Maliki s’est révélé être un chef de file difficilement manipulable et surtout peu enclin à se soumettre aux ordres des occupants. Crime de lèse-majesté, il s’est insurgé contre les compagnies pétrolières occidentales qui cherchaient à tirer un profit considérable des vastes réserves d’énergie de l’Irak. En 2012, ExxonMobil avait ainsi signé un accord d’exploitation pétrolière avec la région kurde semi-autonome située au nord de l’Irak. Maliki avait logiquement rejeté cet accord, faisant remarquer que tout contrat sur le pétrole devait être négocié avec le gouvernement central de Bagdad et non avec le gouvernement régional du Kurdistan dirigé par Massoud Barzani. Ce dernier, c’est un secret de polichinelle, appelle sans relâche à la création d’un État kurde. Or, le Kurdistan représente une base avancée pour le déploiement de la puissance militaire américaine en Irak. Sa situation permet de surcroît de faire éventuellement pression sur l’Iran.

Israël

Enfin, le niveau de coopération entre Israël et les Kurdes a augmenté de façon significative après la chute de Saddam Hussein. Les partisans du rapprochement avec l’entité sioniste, nombreux au Kurdistan, pensent qu’ils ont quelque chose à offrir à l’État juif. Ce partenariat, affirment certains, pourrait créer un nouvel équilibre des pouvoirs au Moyen-Orient, et cette évolution serait très bénéfique pour Israël. Dans ce contexte, il est intéressant de se pencher également sur la question du Kurdistan syrien où l’Occident aurait tout intérêt à voir se mettre en place une région autonome. Les bases d’un État kurde viennent ainsi d’être insidieusement posées… à condition,  cela va de soi, que le nouveau-né s’intègre à la sphère d’influence israélo-américaine dans la région. L'indépendance a un prix…

Après avoir armé l’État islamique en Syrie, les États-Unis voient aujourd’hui les hordes barbares djihadistes envahir l’Irak. La déstabilisation de ce pays, tout comme de la Syrie, fait partie du projet de démembrement du monde arabe sur des bases ethniques, confessionnelles ou tribales. Les multinationales n’ont cure de la confusion générée par cette situation, le principal étant pour elles de contrôler les champs pétroliers… et qu’Israël survive en tant qu’État juif.

La stratégie du chaos

De la chute du bloc socialiste au 11 Septembre, une dizaine d’années aura ainsi été nécessaire pour instituer un ennemi de substitution au communisme, le terrorisme. Le cadre, c’est la stratégie du chaos, fait de désinformation systématique diffusée par des officines officielles, de mesures liberticides contre leurs propres concitoyens, d’occupations armées et de mainmise politique sur des peuples ayant perdu leurs initiatives civiques et leurs immunités.

La doctrine, c’est la préemption militaire où faire fi des lois et de l’éthique est légitimé et où les justifications et les preuves sont délibérément manipulées pour fonder le massacre des néo-barbares dans une guerre totale du camp du bien contre l’axe du mal. Au terrorisme tout court, les États-Unis répliquent par le terrorisme d’État.

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