Vers le site Automates Intelilgents
La Revue mensuelle n° 148
Robotique, vie artificielle, réalité virtuelle

Information, réflexion, discussion
logo admiroutes

Tous les numéros


Archives
(classement par rubriques)

Image animée
 Dans La Revue
 

Retour au sommaire

Automates Intelligents s'enrichit du logiciel Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront alors définitions, synonymes et expressions constituées de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi d'accéder à la définition du mot dans une autre langue (22 langues sont disponibles, dont le Japonais).

 

Article Comment devenir des post-humains? Volontairement ou par hasard?
Jean-Paul Baquiast 08/09/2014

Le thème de la post-humanité est dorénavant traité par d'innombrables livres et articles. C'est ainsi que deux ouvrages récents posent, au moins indirectement, la question de savoir comment les humains d'aujourd'hui pourraient, au terme de politiques volontaristes, devenir des posthumains

.Le précédent du passage du primate au post-primate

Pour ne pas nous perdre dans des méandres infinis, convenons d'appeler post-humains des humains aux gènes si profondément modifiés qu'ils disposeraient de capacités sensiblement augmentées ou différentes de ce que sont les nôtres. On voit que la définition est génétique et non culturelle. Les sociétés modernes sont profondément différentes de celles de l'antiquité, mais les génomes des hommes d'aujourd'hui semblent, sauf sans doute à d'infimes détails près, semblables à ceux de nos prédécesseurs de l'Antiquité.

A l'inverse, lorsque les lignées d'australopithèques ont divergé de celles des primates de l'époque, ce ne fut pas seulement parce que les premiers avaient appris au cours d'un apprentissage culturel à se servir avec continuité d'outils prélevés dans l'environnement, ce que ne savaient pas faire leurs contemporains primates. L'hypothèse forte aujourd'hui admise est que les australopithèques bénéficièrent d'un ensemble de mutation génétiques modifiant certaines de leurs bases neurales et leur permettant de, si l'on peut dire, jeter un regard différent sur l'outil qu'ils avaient jusque là manipulé sans y attacher une importance suffisante. 1)

En retenant cette approche, nous pouvons convenir que le passage à la post-humanité, à supposer qu'il survienne, découlera d'une ou plusieurs mutations génétiques modifiant suffisamment nos corps et nos cerveaux pour que nous puissions acquérir des capacités sensiblement augmentées. Certaines pourraient être si radicales qu'elles feraient des post-humains une nouvelle espèce non-interféconde avec les humains. Mais d'autres non. Cependant la question n'est pas là. Elle consiste à se demander si de telles mutations pourraient être provoquées délibérément, autrement dit volontairement, par les humains d'aujourd'hui, ou à l'opposé s'il faudrait attendre qu'elles surviennent par hasard, sans avoir été programmées.

Dans le cas des primates s'étant transformés en australopithèques, il y a plus de 4 millions d'années, cette transformation ne fut pas le résultat de la volonté délibérée d'une communauté de primates voulant échapper à leur condition. Elle fut nécessairement le fait du hasard, quel que soit le nom donné à ce facteur, qui se traduit par l'imprévisibilité et le non-programmable.

Dans le cas de l'humanité d'aujourd'hui, au contraire, deux voies différentes pourraient être choisies délibérément pour provoquer les mutations générant une post-humanité éventuelle

Le principe de pro-action

La première consisterait à rechercher, dans les limites d'une expérimentation nécessairement soumise à des critères éthiques, la façon de remédier à des maladies génétiquement transmissibles, dans un premier temps, de favoriser la transmission de gènes supposés entrainer l'apparition d'enfants surdoués, dans un deuxième temps, et finalement de modifier les génomes humains de façon délibérée afin d'introduire des gènes reconnus comme susceptibles d'améliorer plus ou moins radicalement les performances du corps et du cerveau.

Il s'agirait dans ces trois cas de versions plus ou moins ambitieuses de ce que les auteurs du premier ouvrage 2) nomment un impératif de proaction (Proactionary Imperative). Ce néologisme désigne le contraire de ce que l'on nomme le Principe de précaution, lequel consiste à limiter l'expérimentation scientifique à des domaines dont on peut être certain qu'ils n'auront pas de contre-effets nuisibles – ambition très estimable mais qui appliquée à la lettre conduirait à ne plus faire de recherche scientifique, qu'elle soit appliquée ou fondamentale.

L'impératif de proaction, au contraire, vise à encourager ce que le philosophe transhumaniste Max More avait appelé une prise de risque délibérée, consubstantielle selon lui à l'humain,et le distinguant par conséquent de l'animal. Ne détaillons pas ici les différents domaines dans lesquels cette prise de risque, notamment en terme de biologie génétiquement modifiée, serait acceptable, par rapport à ceux qui, aujourd'hui tout au moins, le seraient moins. Le point sur lequel insistent à juste titre les auteurs, est que la recherche devrait expérimenter sur des sujets conscients des risques qu'ils courent, eux ou leur descendance, et acceptant de les affronter. Elle devrait au contraire refuser de traiter en cobayes des personnes faibles, ignorantes ou même trop malades pour exprimer un consentement.

Prédire l'imprévisible

Le second ouvrage mentionné ici 3) ne traite pas spécifiquement de l'expérimentation génétique motivée par le désir d'atteindre à une quelque forme de post-humanité. Il aborde plus généralement le thème du hasard et du rôle utile, sinon essentiel, qu'il joue dans l'amélioration des performances instrumentales ou humaines. Le hasard peut provoquer des catastrophes, mais les sociétés industrielles consacrent de plus en plus d'efforts pour l'éliminer, et par conséquent éliminer les risques pouvant en découler.

Par contre, dans l'évolution darwinienne en général, et comme dans les sociétés humaines d'aujourd'hui en particulier, il a toujours joué un rôle essentiel pour l'amélioration des performances. En sciences les exemple abondent où des découvertes importantes ont résulté d'un simple hasard, comme dans le cas toujours cité de la découverte de la pénicilline par Alexander Fleming. Il est donc compréhensible, sinon hautement recommandable, d'introduire une part de hasard dans la recherche de solutions nouvelles susceptibles de faire face aux difficultés petites et grandes qui nous menacent.

Pour cela, les auteurs suggèrent des formes d'organisation, que ce soit aux niveaux sociétaux ou dans les cahiers des charges de projets, présentant un certain nombre de chances d'introduire du hasard. Dans ce cas, la prédiction ne concerne pas le contenu de l'imprévisible susceptible de découler de ces formes d'organisation, tout au moins dans ses détails. Elle se borne à prédire que quelque chose d'inattendu se produira, sans savoir si celui-ci sera positif ou négatif pour la société ou le projet concerné.

En ce qui concerne l'apparition de conditions génétiques susceptibles de produire des post-humains, le mécanisme traditionnel du hasard-sélection qui est à la base de toute évolution darwinienne, continuera à jouer un rôle. Ainsi, il n'est pas exclu que, à notre insu, l'évolution de ce que nous avons nommé les conditions culturelles formatant les individus puissent avoir des conséquences imprévues sur leur capital génétique.

En ce qui concerne les potentialités cognitives, certains chercheurs se sont demandés, par exemple, si l'immersion très approfondie et prolongée des individus dans les sociétés numériques ne pourraient pas faire apparaître, au hasard, chez certains d'entre eux, des mutations transmissibles aux descendants, résultant des nouvelles pratiques imposées aux cerveaux et aux organes sensoriels par l'ordinateur et l'internet. Jusqu'à présent, rien n'a permis de confirmer cette hypothèse – tout au moins compte tenu de l'insuffisance des connaissances actuelles concernant le détail des organisations génétiques et de leurs modalités d'expression en terme de comportements.

Les auteurs de l'ouvrage, pour leur part, n'abordent pas la question de savoir si les recherches visant à améliorer les génomes humains devraient comporter, comme c'est le cas dans la nature, une part plus ou moins grande d'aléatoire, ou de hasard. Nous répondrons pour notre part que cela serait tout à fait nécessaire. Un expérimentateur en biologie génétique ne recherche, globalement parlant, que ce qu'il connait déjà plus ou moins. S'il reste enfermé dans ses connaissances actuelles, ou ses préjugés, il ne provoquera jamais les conditions permettant l'émergence de caractères vraiment révolutionnaires, impossibles autrement à anticiper et plus encore à programmer.

Mais que seraient les procédures à adopter pour faire apparaître des combinaisons de gènes véritablement imprévues mais cependant fécondes. Il ne suffirait certainement pas de mettre des morceaux d'ADN dans une éprouvette et de secouer le tout. Bornons-nous ici à poser la question, n'ayant ni la place ni surtout la capacité pour suggérer des réponses acceptables.

Notes

1) Le paradoxe du sapiens, Jean Paul Baquiast, édition J.P. Bayol 2010
2) The Proactionary Imperative. A foundation for transhumanism, Steve Fuller et Veronica Lipinska. Palgrave Macmillan 2014
3) How to Predict the Unpredictable. The art of outsmarting almost everyone ,William Poundstone, One World Publications 2014