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Philosophie et sciences politiques. Réflexions sur les relations de la France avec les pays musulmans
Jean-Paul Baquiast 18/02/2015

 



On a reproché à la France, dans certains milieux intégristes de gauche, de coopérer avec l'actuel gouvernement égyptien. Notamment à propos de la vente des Rafales, mais aussi dans le domaine de la lutte contre Daesh. Comment un pays laïc et démocratique comme la France peut-il s'allier avec une dictature?

sConcernant la religion, la réponse est simple. « L'Égypte est un pays laïc et il n'y a pas de place pour la religion dans le gouvernement du pays », avait déclaré à la suite de son élection le président Abdel Fattah Al-Sissi. Depuis, il n'a rien fait permettant de mettre en doute cette affirmation. Quant au fait de se comporter de manière dictatoriale, notamment en combattant la confrérie des frères musulmans, ceux-ci avaient entrepris, sous couvert de succès aux élections, de transformer l'Égypte en dictature islamique. Il fallait réagir, et réagir contre de tels adversaires ne peut pas se faire uniquement avec de bonnes paroles.

Nous pensons donc que la coopération de la France avec l'Egypte est une excellente chose. Elle devrait s'étendre au plan économique et reprendre au plan culturel. Certes le climat est encore instable et n'encourage pas les investissements non plus que le tourisme, mais il faut espérer que la sécurité intérieure se renforcera et que les relations avec l'Egypte pourront sur ces deux domaines reprendre un cours normal. La même chose pourrait être dite de la relation avec la Tunisie, d'autant plus que celle-ci se veut dorénavant dans sa grande majorité une démocratie à la française faisant une large part à la laïcité.

Mais au delà de l'Egypte se pose la question de la coopération avec des pays se revendiquant comme musulmans. Peut-on compter sur eux pour combattre avec les Européens le terrorisme de l'Etat islamique? Il faut évidemment nuancer la réponse selon la nature des pays concernés.

Avec le Maroc et l'Algérie, la question de la coopération ne se pose pas. Ceux-ci sont trop proches de la France, avec le maintien de nombreux échanges démographiques et sociétaux, pour que l'idée même d'une prise de distance politique, pour des raisons de divergences en matière de laïcité, serait un non sens. Ceci d'autant plus que ces deux pays sont comme la France menacés par le terrorisme islamiste et la montée de Daesh à leurs frontières sud.

Nous dirions la même chose des Etats africains traditionnellement alliés de la France, notamment le Mali, le Niger et le Tchad. Certes, ceux-ci ne sont pas à l'abri de subversions islamistes, mais pour le moment ils s'y opposent et n'hésitent pas à coopérer avec la France, tant au plan économique que militaire.

Géopolitique

Bien plus délicat est le cas des Etats se disant ouvertement musulmans, fut-ce ceux qui comme la Turquie se prétendent islamistes modérés. En dehors de la Turquie dont nous reparlerons ci-dessous, ces Etats peuvent dans l'ensemble être qualifiés d'autoritaires, sinon de dictatoriaux. On citera notamment l'Iran, la Syrie de Bashar al Assad, ainsi que, à l'opposé de l'éventail politique, l'Arabie saoudite, le Qatar et les Emirats. Nous pensons pour notre part que les relations de la France avec ces Etats devraient s'inspirer de considérations géopolitiques égoïstes. Quels que soient intrinsèquement ces Etats, est-il utile de coopérer avec eux ou à l'opposé, de les maintenir à distance?

On dira qu'en ce domaine, notre pays, membre de l'Union européenne, n'a guère de possibilités pour une diplomatie indépendante, telle que celle autrefois qualifiée de politique arabe de la France. Elle en a d'autant moins la possibilité que, comme toute la diplomatie européenne, elle est presque totalement soumise aux décisions de la diplomatie américaine. Celle-ci est entièrement au service des intérêts économiques, militaires, pétroliers des Etats-Unis. Elle attend de la France, comme des autres pays européens, une obéissance quasi totale.

Répondons seulement que, quand on veut on peut...ou, si l'on est soumis, c'est parce qu'on le veut bien. L'exemple de la Grèce d'Alexis Tsipras ou de la Hongrie de Victor Orban, l'a jusqu'à ce jour démontré. La France, bien plus grand pays, bien plus puissant, dispose de marges d'autonomie considérables. Encore faudrait-il qu'elle se décide à les exploiter. Elle cherche à vendre des Rafales en affrontant directement le lobby militaro-industriel américain. Pourquoi ne pas le faire dans d'autres dossiers?

Or nous parlons ici de géopolitique, et pas seulement de sympathies ou antipathies plus ou moins subjectives. Dans ce cas, il est évident que chaque gouvernement puisse avoir son propre point de vue, sans mentionner celui des groupes politiques, médias ou personnes réfléchissant à ces questions. Notre position, en ce qui nous concerne, sera dans la ligne de celles défendues par ailleurs sur ce site. Une priorité s'impose manifestement. La France est confrontée à une agression multiforme de ce que l'on appelle pour simplifier le djihadisme international. Dans ce cas, la recherche d'alliés devient essentielle, quelles que soient les opinions que l'on puisse avoir sur la façon dont ils pratiquent ce que nous appelons les droits de l'homme, la démocratie ou la laïcité.

Mais au delà de cette priorité s'en s'impose une autre, sans doute plus encore importante sur le long terme. Il s'agit de distinguer les pays qui sont pour le moment les serviteurs dociles des politiques de Wall Street et du Pentagone, et ceux qui tentent de construire de grands équilibres mondiaux différents. Nous pensons d'abord, concernant de tels grands équilibres, susceptibles de remodeler la carte géopolitique, aux relations que les pays européens pourront avoir avec les pays du Brics, la Russie et la Chine en premier lieu.

Or parmi les Etats musulmans dont nous discutons dans cet article, se tiennent en premier lieu l'Iran et la Syrie de Bashar al Assad, sans mentionner ceux gravitant plus directement dans l'orbite de la Russie, par exemple la Tchétchènie actuelle ou les anciennes républiques communistes dites du Stan. Si ces pays combattent efficacement le djihadisme de Daesh tout en s'efforçant de s'agréger d'une façon ou d'une autre aux Brics, ils devraient devenir logiquement pour la France des alliés occasionnels ou durables. Il va de soi que notre politique devrait viseren priorité à conforter leurs appareils d'Etat et administratifs. Si les djihadistes représentent actuellement de telles menances. C'est parce que les Etats-Unis, depuis des années, se sont acharnés à détruire les régimes existants afin de mettre à leur place des marionnettes soumises à leur volonté.

Se posera évidemment en ce cas la question de leurs relations avec Israël. Israël malgré son impérialisme, malgré ses complicités avec la partie de l'Amérique la plus va-t-en guerre, ne pourra jamais être considéré comme un ennemi de la France, non plus que celui de l'Europe. Il est évident que si parmi les pays musulmans cités ici, certains de ceux-ci manifestaient clairement l'intention, comme l'avait dit récemment une personnalité iranienne, de rayer Israël de la carte (y compris le moment venu avec une bombe atomique), ce pays ne pourrait jamais devenir un allié, même occasionnel, de la France. Mais il faut savoir distinguer entre les mots et les faits. Dans le cas de l'Iran, rien ne prouve que de tels projets correspondent à des politiques délibérées. Le retour en terme de deuxième frappe serait en effet catastrophique pour l'agresseur.

Ennemis ou amis

Au regard des deux critères proposés ici pour que la France distingue entre ses ennemis et ses amis potentiels: la lutte contre Daesh et une volonté de rapprochement avec le Brics actuel, et a fortiori un futur euroBrics si celui-ci se précisait, nous pensons que deux pays ne devraient pas poser de problèmes, quitte évidemment, comme toujours dans le domaine de la politique internationale, à rester vigilants à leur égard. Il s'agit de l'Iran et de la Syrie de Damas. Le cadre du présent article ne nous permet pas d'argumenter sur ces points.

Les Etats du Golfe, par contre, sont beaucoup plus ambivalents. Ils financent en effet très largement le djihadisme et l'alimentent en combattants. Ils pratiquent pour leur part en interne une sorte de charia impitoyable qui devraient les rendre infréquentables pour un pays occidental. Dans le même temps, ils prétendent vouloir coopérer avec l'Europe et la France, notamment en y investissant ou en y achetant de l'armement. Plus généralement, notre soif de pétrole et notre refus de développer des sources d'énergie alternative nous a rendu dangereusement dépendants à leur égard. L'attitude raisonnable qui devrait être la nôtre vis-à-vis de ces pays serait de relâcher progressivement nos liens avec eux, pour les remplacer par d'autres relations tout aussi prometteuses, par exemple avec les pays du Brics. Mais il faudrait beaucoup de courage et d'indépendance de la part de nos gouvernements pour s'orienter dans cette voie.

La question de la Turquie

Reste la question des relations de la France et plus généralement de l'Europe avec la Turquie. Ce pays est de plus en plus équivoque. Il affirme pratiquer dans le domaine politique un islamisme modéré qui le devient de moins en moins. Il est devenu pratiquement impossible de savoir s'il combat ou s'il encourage les mouvements djihadistes, lesquelles trouvent à ses frontières de véritables bases arrières. Il continue à se comporter d'une façon insupportable (au regard de l'idée que nous nous faisons de la démocratie) à l'égard des Kurdes, que ce soit sur son territoire ou en Irak/Syrie. On ne sait pas clairement enfin au service de quels intérêts il mettra sa puissance économique incontestable et les avantages que lui procure sa situation de pont entre l'occident européen et le moyen orient.

A l'inverse, il est évident qu'une part importante de la population, à l'ouest du pays et notamment chez les jeunes éduqués, hommes et femmes, souhaite se rapprocher de l'Europe et de ses modes de vie. Même si, pour de bonnes raisons, l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne sera de moins en mois souhaitable, il nous serait impossible de refuser les contacts et affinités qui relèvent de ce voisinage. Il faut savoir cependant en ce domaine savoir raison garder, en contrôlant nos propres égoïsmes. Rappelons que pour l'industrie allemande, l'importation de main d'oeuvre turque bon marché a joué le même rôle finalement incontrôlable que pour nous l'immigration en provenance du Maghreb.

****

Concernant donc les relations avec la Turquie, comme plus généralement avec les pays évoqués dans cet article, il serait évidemment urgent que la France se dote d'une véritable politique globale, mobilisant tous les moyens diplomatiques et économiques dont elle dispose encore. Il faudrait aussi que la discussion de cette politique, au lieu de rester limitée à des cercles de pouvoirs étroits, soit largement conduite au niveau de l'opinion, avant de se traduire en objectifs soumis aux processus électoraux. Il faudrait évidemment dans le même temps que cette politique soit négociée au niveau européen, afin qu'elle puisse acquérir une plus grande efficacité. Est-ce le cas aujourd'hui.? Le lecteur jugera.


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