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Sciences, technologies et politique Composantes technologiques de l'entente stratégique russo-chinoise. Jean-Paul Baquiast 20/02/2015

Le pouvoir mondial américain, que nous nommerons ici du terme de plus en plus admis d'Empire, voit se dresser contre lui un adversaire, sinon peut-être à terme un ennemi irréconciliable, dont il a précipité lui-même la formation par sa volonté de maintenir par tous les moyens sa suprématie. Il s'agit d'une alliance entre la Russie et la Chine elle-même cheville ouvrière d'une alliance plus large mais bien moins cohérente, désormais connue sous le nom de Brics. Pour le moment, l'Europe, dont les potentiels restent grands, a choisi le camp américain. Elle accepte toujours d'y jouer le rôle d'une sorte de colonie docile, mais peut-être, au fur et à mesure des abus de pouvoir de l'Empire à son égard, s'efforcera-t-elle un jour de se libérer de cette tutelle, jetant les fondations de ce que seuls les optimistes se risquent déjà à nommer l'euroBrics.

L'alliance russo-chinoise n'est pas encore exempte de contradictions, méfiances et parfois conflits interne. Mais elle se précise de jour en jour. Seule leur ignorance en géopolitique fait que les opinions européennes ne s'en rendent pas encore pleinement compte. Mais l'Empire ne s'y trompe pas. Comme nous l'avons de plus en plus souvent signalé ici, il s'est donné dorénavant deux adversaires qu'il cherche, non seulement à contenir, mais à détruire en tant que puissances organisées, la Russie et la Chine.

L'alliance russo-chinoise se construit dorénavant dans tous les domaines indispensables à la puissance mondiale. Nous en ferons ici un rapide recensement. Son influence s'étend désormais bien au delà des frontières respectives, ceci notamment au sein d'autres grandes puissance, actuelles, Inde, Brésil ou en voie de construction, notamment en Amérique Latine, Afrique. Quels sont ses objectifs ?

Desserrer l'endiguement

Il s'agit d'abord de desserrer l'endiguement à l'intérieur duquel l'Empire cherche à les enfermer. Cet endiguement est militaire, mais aussi commercial et diplomatique. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, l'Empire, relayé par l'Otan en Europe, a mis en place un réseau incroyablement serré de bases militaires, de « stations » de la CIA, de réseaux d'écoute. Concernant la CIA, faut-il rappeler aux naïfs que la centaine de romans de Gérard de Villiers fait évoluer son héros au sein d'évènements parfaitement authentiques se déroulant partout dans le monde et où s'impose à chaque fois l'inévitable « chef de station de la CIA ».

Concernant l'écoute et la guerre numérique, on en sait un peu plus depuis les révélations de Snowden relayées par Greenwald et Poitras. Mais l'alliance qui continue à jouer entre les « géants du web » américains et les « services » peut laisser supposer que l'ignorance continue à prévaloir concernant les nouvelles formes prises par l'encerclement numérique auxquels nous sommes tous soumis, Russes et Chinois compris.

L'endiguement commercial se précise actuellement par la mise en place d’accords commerciaux exclusifs (Partenariat trans-pacifique PTP et Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement PTCI. Ceux-ci ne laissent aucune place à la Chine et à la Russie ou bien les marginalisent en tant que membres de deuxième rang. Ces « accords » feront subir le même sort aux « partenaires » européens et asiatiques de l'Amérique, par exemple le Japon. Ils fermeront à la Chine et à la Russie toute possibilité d'accès et d’intégration accrue avec les signataires des accords.

Les limites à la croissance, la suppression du développement due au monopole des droits de propriété intellectuelle, le recours obligé au droit américain dans tous les domaines, les limites imposées à la construction, à la vente, à l’achat ou à l’utilisation de certains biens ralentiront les projets d’infrastructure de la Chine et de la Russie. Ils limiteront leurs possibilités de passer des contrats pour la réalisation de projets dans d’autres pays (leurs propres partenaires, qui sont des nations émergentes ou en développement).

Contre ces offensives la Russie et la Chine ont du se résoudre à des rapprochements qui n'étaient pas jusqu'à récemment envisageables vu leurs traditions respectives de secret. Chaque nation a dû autoriser l’autre à examiner ses stratégies de défense, afin de convenir d'éventuelles assistances, suivies de convergences. Cet examen a fait apparaître les rapprochements possibles, susceptibles de renforcer les moyens respectifs. L'évènement déclencheur fut la révolution dite de couleur de la place Maidan, à l'occasion de laquelle ce que nous nommons la diplomatie du dollar et des services secrets américains ont réussi à remplacer le gouvernement ukrainien en place par un autre, totalement sous contrôle de l'Amérique.

La Chine avait de nombreux intérêts en Ukraine, développés en bonne entente avec la Russie. Tout ceci a été détruit, conjointement avec les intérêts russes, sans bénéfices évidemment pour Kiev livré depuis lors à la guerre civile, à la perte de tous ses potentiels économiques et, tout aussi gravement, à une corruption généralisée au plan politico-administratif.

Face à la résistance de la Russie, l'Empire a imposé à la partie du monde sous son contrôle un ensemble de « sanctions » ayant pour effet, non seulement d'affaiblir la Russie, mais d'affaiblir les alliées de l'Empire, notamment les pays européens. La première démarche qu'adopta la Chine pour secourir son alliée la Russie fut d'acheter à cette dernière les hydrocarbures dont elle avait besoin et que l'Europe s'était trouvée, sous la pression américaine, obligée de refuser. Plus généralement , Russie et Chine décidèrent d'accélérer la mise en place de réformes du système monétaire et de financement international sous contrôle de Washington. Nous en avons souvent discuté ici et nous n'y reviendrons pas dans cet article: refus du dollar comme moyen de paiement dans leurs échanges au profit d'un mix rouble-yuan, mise en place d'un Fonds monétaire Brics et d'une banque mondiale Brics, grands projets communs d'infrastructures. Si toutes ces actions prennent de l'ampleur, ce sera la fin de la domination de l'Empire dans une partie du monde.

Derrière la destruction de l'autonomie de l'Ukraine, c'est la Russie qui est visée. L'objectif de plus en plus évident de l'Empire était et demeure de pousser Vladimir Poutine à une intervention militaire en défense des provinces russophones, qui aurait justifier de contre mesures de l'Otan, pouvant aller jusqu'à des affrontements nucléaires tactiques dont les conséquences seraient inimaginables. L'Europe en serait la première victime, mais la Chine ne pourrait pas rester indemne.

Développer des projets communs


Ceux-ci couvrent désormais un très large éventail: l’énergie, les armements, la finance, la banque, l’espace, l’éducation, l’informatique, les produits chimiques, la microélectronique, l’eau, l’agriculture, les transports, les infrastructures... en résumé tout ce qui fonde la puissance d'un grand ensemble politique au 21e siècle, et dont l'Empire pensait s'être réservé le monopole. A la base de ces coopérations se trouvent la disposition de très vastes superficies de territoires aux caractéristiques variées et de populations dépassant largement en effectifs celles de l'Empire et de ses subordonnés européens.

Nous donnerons ci-dessous quelques indications concernant les plus avancés de ces projets.

Le gaz: Deux projets sont en cours de réalisation, sous la direction de Gasprom du coté russe:le projet Pouvoir de Sibérie (Power of Siberia) et le Gazoduc Altaï. Le premier est situé en Sibérie orientale. Il livrera le gaz du terminal de Vladivostok à la Chine, et celui de Blagovechtchensk de l’autre côté du fleuve Amour. Il a été signé le 21 mai 2014 entre Gazprom et la CNPC (China National Petroleum Corporation). C’est un accord d’une durée de 35 ans. Le second projet, Altaï, est en Sibérie occidentale et acheminera le gaz vers la partie nord-ouest de la Chine. Gazprom et CNPC ont signé l’accord en 2006; il a été mis en attente, puis relancé par Poutine le 9 novembre 2014, à la rencontre de l’APEC (Coopération économique pour l'Asie Pacifique).

Ces investissements supposent la mise en place simultanément de l’infrastructure, de la fabrication et la fourniture des tubes; la constitution d'équipes communes. La Chine a consenti des paiements anticipés d’une valeur de 25 milliards de dollars, qui permettent au rouble de résister à l'offensive occidentale sur les marchés des changes. A terme, il entrainera la création de secteurs économiques viables en Sibérie et dans l'Extrême-Orient russe. D'importants mouvements d'émigration en provenance de la Chine en résulteront. Certains en Russie s'en inquiètent, Mais vu le faible peuplement russe dans ces provinces, Moscou s'en accommode. Une sorte de co-développement des régions concernées devrait en résulter.

Le pétrole: Rosneft est une société d'État russe spécialisée dans l'extraction, la transformation et la distribution de pétrole. C'est le deuxième plus grand producteur de Russie. A la suite d'accords avec la Chine, Rosneft a accès à des paiements anticipés chinois et les utilise pour rembourser ses emprunts à l’étranger dont la plupart ont été contractés dans le but d’acquérir en totalité TNK.BP pour un prix de 31 milliards de dollars. TNK-BP est une co-entreprise russe et britannique du secteur pétrolier. L’accord d’acquisition a été encouragé par la Chine.

Il résulte de ces accords que la Chine peut désormais disposer d<'importantes quantités de pétrole russe, sans s'adresser au marché des pétro-dollars dominé par les Etats-Unis. En découle des accords pour développer les technologies dans l’exploration, le forage, l’extraction et le transport. De même, Rosneft et la CNPC ont décidé de coopérer dans l'exploration et l'exploitation de sites pétrolifères dans l’Arctique et en mer de Crimée.

Le charbon: Le charbon sera longtemps, malgré la pollution qu'il provoque, une source d'énergie indispensable à la Chine. En dehors de ses propres gisements, la Chine a convenu, via son entreprise le Shenhua Group et en collaboration avec l'homologue russe de celle-ci Rostech d’explorer et de développer des gisements de charbon en Sibérie et en Extrême-Orient. Ils construiront des centrales au charbon modernes qui produiront de l’électricité pour la Russie, la Chine et divers pays asiatiques. Un terminal maritime commun pour le charbon sera construit dans l'oblast de Primorié en Extrême-Orient russe.

Le nucléaire: Rosatom a installé des réacteurs à la centrale chinoise de Tianwan. Les deux partenaires construiront par ailleurs deux réacteurs à Harbin. Rosatom pourrait également participer à la construction de deux réacteurs à neutrons rapides à eau pressurisée dans des centrales nucléaires flottant sur l’eau. Actuellement, la Chine a passé des accords avec Westinghouse pour 26 réacteurs nucléaires, mais cette dépendance commence à l'inquiéter, d'autant plus que, comme le montre le cas de l'Ukraine, les combustibles fournis Westinghouse ne sont pas compatibles avec les réacteurs de fabrication russe.

Le GPS. La Russie et la Chine ont des systèmes de satellites GPS différents, Glonass pour la Russie, Beidou pour la Chine. Le système russe est plus perfectionné et couvre l’ensemble du globe, ce qui n'est pas encore le cas du système chinois. Un accord est en négociation permettant à la Russie de placer des stations au sol à l’intérieur de la Chine. Ceci donnera à celle-ci une capacité GPS mondiale tant pour la défense que pour les applications civiles. Par ailleurs la coopération concernant les systèmes de navigation utilisant ces réseaux sera développée, ainsi que la formation des contrôleurs aériens et dans certains cas des pilotes.

L’espace: Les programmes spatiaux chinois progressent avec une prudente détermination, mais jusqu'à présent, ils ne faisaient pas l'objet de coopération avec d'autres puissances spatiales. Or dorénavant, l’agence spatiale fédérale Roscosmos devrait participer avec la Chine à la construction de moteurs de lanceurs, voire à des projets d’exploration spatiale habitée, de navigation par satellite et de télédétection. La production de pièces de composants électroniques, les recherches en science des matériaux, la construction éventuelle en commun d’engins spatiaux et satellites sont en cours. Ceci devrait intéresser à terme la mise au point d'échange d'équipages entre engins spatiaux habités, voire des expéditions conjointes vers l’espace lointain. La compétence de la Russie dans ces domaines n'est plus à prouver et fera gagner beaucoup de temps à la Chine dans ses propres projets.

L'aviation: Aviation Industry Corp Chine et Rostec ont signé en décembre 2014 un accord pour la mise en place d'un groupe de travail préparant la coopération dans de nombreux domaines stratégiques: avions, hélicoptères, moteurs, avionique et radars.

Concernant l'aviation civile, des projets sont à l'étude visant à concurrencer Boeing et Airbus dans la construction des longs courriers. Par ailleurs, un hélicoptère lourd sur le modèle Mi26 du groupe Helicopter-Rostvertol russe sera développé. Il servira initialement à la Chine.

Dans le domaine des missiles, des systèmes russes de missiles de défense anti-aériennes et anti-missiles seront fournis à la Chine, qui ressent de plus en plus mal l'encerclement par l'aviation et les missiles des états-Unis et du Japon.
Dorénavant, de l’Arctique jusqu’au Vietnam, la Russie et la Chine auront un système de défense commun ou coopérant face aux centres de commandement de missiles de l’US Navy et l’US Air Force. De même, ces systèmes seront mis en place le long de la Nouvelle route de la soie à mesure du développement de l’infrastructure eurasiatique correspondante. se développera.

Les sous-marins: La Russie possède, comme toutes les grandes puissances maritimes, des sous marins à propulsion diesel-électrique de dernière génération, constituant la classe dite Amour. Elle est équipée également de sous-marins nucléaires lance-engins performants, dotés de missiles balistiques intercontinentaux dont ceux dits Bulava. La Chine possède des moyens de même nature, mais moins avancés techniquement. Russie et Chine ont convenu d'une coopération dans ces domaines, laquelle inquiète fortement la marine américaine. Dans le cadre de cet accord, quatre sous-marins seront conçus et construits conjointement à partir de 2015, deux en Russie et les deux autres en Chine.

Composants électroniques et informatique. Pour ne pas dépendre des fabricants américains de composants, destinés aussi bien aux matériels militaires que civils, les entreprises russes, dans le domaine des fusées, de l’astronautique et de la défense, achèteront des composants réalisés par la Chine. Par la suite, elles collaboreront avec la China Aerospace Science and Industry Corp. afin de produire divers types de composants en substitution de ceux d’origine américaine.

En ce qui concerne la cybersécurité, un accord entre les deux pays est prévu pour 2015. Il s'agit dans un premier temps de collaborer pour prévenir les attaques, mettre en oeuvre des réseaux internet nationaux et coordonner les relations avec les plateformes internationales. Pour l'avenir, Russie et Chine examinent la possibilité de réaliser un nouvel internet, destiné à casser le monopole américain et combattre l'intrusion par la NSA et la CIA.

Autres coopérations. De nombreuses autres coopérations se mettent en place dans le cadre de programmes d'équipement et d'offres de service communs. Bornons nous ici à citer les véhicules motorisés spécialisés, les infrastructures de voies ferrées, les trains à grande vitesse, les métros, les logements urbains. Dans ces domaines, Russie et Chine disposent déjà de réalisations performantes. Le fait de les mutualiser augmentera considérablement leurs capacités.

Conclusion sommaire

Ces quelques exemples de coopération entre la Russie et la Chine ne suffiront pas à remettre en cause rapidement la domination de l'Empire. Les Etats-Unis conservent encore une puissance militaire dix fois supérieure à celle des autres puissances réunies. Ils entretiennent un grand nombre de centres de recherche travaillant pour la défense (DARPA) dont l'on connait mal les réalisations mais qui laissent penser qu'un « cerveau global » utilisant systématiquement l'intelligence artificielle et la robotique autonome est en cours de déploiement. Par ailleurs, grâce aux collaborations entre la défense et les géants du web déjà cités, notamment Google, ils sont en mesure de capter et s'approprier l'essentiel des produits intelligents résultant de l'activité de la plupart des entreprises et des individus productifs dans le monde.

Il reste cependant que l'alliance stratégique russo-chinoise rapidement décrite ici restera pendant longtemps la seule alternative permettant aux autres nations du monde d'échapper à la domination de l'Empire. D'où, répétons-le, l'intérêt pour les autres membres du Brics, mais aussi pour l'Europe,

 

 

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