Vers le site Automates Intelilgents

La Revue mensuelle n° 155
Robotique, vie artificielle, réalité virtuelle

Information, réflexion, discussion

logo admiroutes

Tous les numéros


Archives
(classement par rubriques)

Image animée
 Dans La Revue
 

 

Retour au sommaire


 


Automates Intelligents dispose d'un blog
N'hésitez pas à y laisser des commentaires :


http://philoscience.over-blog.com/


Sciences, technologies et politique. La science russe
Jean-Paul Baquiast 12/03/2015

On considère généralement en Europe qu'il n'y a de bonnes sciences qu'aux Etats-Unis. Il est vrai que ce pays s'est doté depuis la seconde guerre mondiale d'universités et de laboratoires dont la réputation n'est plus à faire. Il est vrai aussi que les financements ne leur ont pas manqué, non seulement provenant de multinationales américaines, mais aussi du département de la défense.

A l'inverse, les sciences russes ont été longtemps considérées comme d'assez bas niveau, ceci malgré les résultats obtenus dans certains domaines comme l'espace et l'armement. Aujourd'hui encore, sauf exception, il ne viendrait pas à l'esprit d'un étudiant européen s'intéressant aux sciences, d'aller poursuivre en Russie des études supérieures ou des recherches. Ceci est encore plus vrai concernant les Français. Certes l'excuse de la langue est souvent invoqué, mais elle ne tient guère car les scientifiques russes communiquent parfaitement en anglais.

La raison profonde de cette ignorance tient à la politique qui a toujours été celle de l'Amérique, empêcher que l'Europe, qu'elle a toujours considérée comme un bastion avancé pour ses guerres contre la Russie, n'apprenne à voir la réalité profonde de celle-ci en s'émancipant des mots d'ordre de la propagande. On peut ajouter que la peur maladive d'être victime d'un espionnage d'Etat en travaillant avec les Russes n'encourageait pas les contacts. Mais cet espionnage, on s'en aperçoit aujourd'hui, qui existait certainement, n'est en rien comparable à celui exercé par l'Amérique sur les sciences et les entreprises européennes.

Ceci est en train de changer. Même si les relations de coopération universitaires et scientifiques entre l'Europe et la Russie restent encore freinées par les obstacles politiques, elles se développent cependant. La science en sera nécessairement un domaine privilégié, ceci compte tenu du caractère nécessairement transfrontalier de celle-ci, renforcé par la globalisation des échanges au sein des réseaux numériques. D'ores et déjà, les contacts entre scientifiques qui commencent à se développer font redécouvrir l'extraordinaire qualité de la science russe, dont la tradition remontait à la fin du 19e siècle. C'est également le caractère quasi humaniste de cette science qui apparaît, en contradiction avec les impératifs de productivité à fins commerciales pesant aujourd'hui sur les recherches américaines.

En témoigne ce court passage traduit d'un long article de William Engdahl (voir référence ci-dessous). Celui-ci est un américain, consultant en stratégie des risques, et bon connaisseur des sciences modernes. Il est diplômé de Princeton et s'exprime le plus souvent sur le site New Eastern Outlook . Il n'échappera à personne que ce site est d'inspiration « alternative », en ce sens qu'il s'efforce de contester les points de vue des représentants officiels de ce que l'on appelle de plus en plus le Système .

Référence http://journal-neo.org/2015/03/09/russia-s-remarkable-renaissance-2/

Ce qui est unique, à mon sens, à propos de cette génération (de jeunes chercheurs) est que c’est une génération hybride. L’éducation que ces jeunes gens ont reçue était encore largement dominée par la science russe classique. La science russe classique, je l’ai vérifié dans de nombreuses discussions avec des amis scientifiques russes au fil des années, était d’une qualité presque inconnue dans l’Occident pragmatique.

Un Américain, professeur de physique au Massachussetts Institute of Technology, qui a enseigné dans des universités de Moscou au début des années 1990, m’a dit : «Quand un étudiant en sciences russe entre en première année à l’université, ils ont (ou elles ont) déjà derrière eux quatre ans de biologie, quatre ans de chimie, de physique, de calcul différentiel et intégral, de géométrie… Ils commencent leurs études universitaires à un niveau comparable à celui d’un étudiant américain au niveau post-doctorat.»

Ils ont grandi dans une Russie où il était courant pour les jeunes filles, en sus de leurs études, de prendre des cours de ballet classique ou de danse, pour tous les enfants d’apprendre à jouer du piano ou d’un autre instrument de musique, de faire du sport, de peindre, comme dans l’éducation grecque classique à l’époque de Socrate ou en Allemagne dans les années 1800. Ces bases, qui existaient aussi dans les écoles américaines jusque dans les années 1950, ont été toutes abandonnées au cours des années 1980. L’industrie américaine voulait des travailleurs dociles et standardisés, qui ne posaient pas de questions.

La biologie russe, la mathématique russe, la physique russe, l’astrophysique russe, la géophysique russe – toutes ces disciplines ont approché leur sujet avec une qualité qui avait depuis longtemps disparu de la science américaine. Je me souviens, ayant grandi à la fin des années 1960, lors du choc du spoutnik, que l'on nous disait à l’école secondaire, que nous devions travailler deux fois plus dur pour rattraper les Russes. Il y avait un noyau de vérité, mais la différence n’était pas due à un manque d’étudiants américains travaillant dur. Ces jours-là, nous étudiions et travaillions beaucoup nous-mêmes. C’était la qualité de l’enseignement scientifique russe qui était supérieure.

L’enseignement des sciences en particulier, en Russie ou en Union soviétique, avait été fortement influencé par le système éducatif allemand des années 1800, ce qu’on appelle les réformes Humboldt et autres
1). Les liens solides, dans l’éducation russe, avec la culture et la science classique allemande du XIXe siècle, sont profonds, et remontent à l’époque du tsar Alexandre II, qui a aboli le servage en 1861, suivant l’exemple de son ami, Abraham Lincoln. Les liens se sont encore resserrés avec la culture classique allemande, sous le tsar Nicolas II, avant la guerre russo-japonaise de 1905, lorsque le brillant Sergei Witte était ministre des Transports, puis ministre des Finances et enfin Premier ministre.

Witte a traduit en russe les œuvres de l’économiste allemand Friederich List, l’adversaire brillant de l’Ecossais Adam Smith. Avant que des intrigues étrangères et internes ne manipulent le tsar dans la désastreuse Entente anglo-russe de 1907 contre l’Allemagne, un pacte qui a permis à l’Angleterre d’entrer en guerre en 1914, l’État russe reconnaissait le système classique allemand comme supérieur à l’empirisme et au réductionnisme britannique.

J’ai demandé à plusieurs reprises à des Russes de la génération des années 1980 pourquoi ils étaient revenus travailler en Russie après avoir vécu aux États-Unis. Ils ont toujours plus ou moins répondu : «L’enseignement américain était si ennuyeux, aucun défi… Les étudiants américains étaient si superficiels, sans aucune idée sur quoi que ce soit hors des États-Unis… En dépit de tous nos problèmes, j’ai décidé de rentrer chez moi et d’aider à construire une nouvelle Russie…»

William Engdahl

Note

1) Au début du XIXe siècle, Wilhem von Humboldt fonda la première université de recherche et d’enseignement en Europe, première université moderne au monde. Cette célèbre réforme eut une influence considérable sur toutes les autres universités.

 

 

 

Retour au sommaire