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Sciences, technologies et politique.
Louis Pouzin

Jean-Paul Baquiast 06/04/2015

Nous ne pouvons pas ici traiter du rôle actuel de Louis Pouzin au service de l'internet européen sans remettre son action dans la perspective du Plan Calcul, dont il a été, au sein de l'IRIA, devenue INRIA -Institut National pour la Recherche en Informatique et Automatisme- un acteur essentiel.

NB. Sur ces questions, nous avons largement puisé dans la documentation très largement objective offerte par Wikipedia, tout en y ajoutant à l'occasion quelques points résultant de notre expérience personnelle.

Ci-joint aussi une contribution et un texte de Philippe Picard "Bref Historique de Transpac" Juin 2014. Nous l'en remercions A.I.

Le Plan Calcul

L'origine du plan Calcul fut la prise de contrôle par General Electric, en 1964 de la firme française Bull ayant perdu, face à IBM et à son ordinateur 1401 toute possibilité de demeurer sur le marché de ce type de calculateur , en plein développement. Il s'agissait d'une défaite face à la domination américaine que le général de Gaulle, alors président de la République, avait a juste titre jugé très grave.

Rappelons que De Gaulle, dès juin 1940, s'était battu pour que la France ne devienne pas une simple colonie des Etats-Unis. C'est en réaction contre les difficultés de l'industrie électronique française qu'il décida de lancer le plan Calcul à la suite du rapport de Francois Xavier Ortoli, directeur de cabinet du Premier ministre George Pompidou. L'objectif était de développer une industrie nationale informatique destinée à devenir un des piliers d'une industrie européenne dans ce secteur. De Gaulle avait compris, avec une clairvoyance remarquable, qu'une Europe autonome à l'égard des Etats-Unis ne se construirait pas sans de grands projets industriels communs.

Le plan Calcul se traduisit par plusieurs actions. La plus importante fut la création d'une compagnie d'informatique privée mais aidée par l'Etat, la Compagnie Internationale pour l'Informatique (CII) dont le capital était partagé entre Thompson et la Compagnie générale d'Electricité. Le plan Calcul entraîna aussi la création de l'IRIA, Institut de Recherche en Informatique destiné à rassembler et dynamiser la recherche universitaire en ce domaine, alors très dispersée et sans ressources sérieuses.

Un petit service administratif, rattaché au Premier ministre, la Délégation Générale à l'Informatique, confié au gaulliste et ancien de la 2eDB Robert Galley fut chargé de faire la liaison entre l'industrie, la recherche et les administrations d'Etat concernées.

La CII, aux mains d'équipes remarquables, acquit progressivement une véritable autonomie technique et une aptitude à développer des matériels compétitifs, notamment des mini-ordinateurs et des disques magnétiques.

Le plan Calcul comportait d'autres volets :

* Un plan Composants visait à accélérer le développement de l'industrie française des circuits intégrés. Il obtint des résultats, mais mais fut vite dilué dans les stratégies divergentes des groupes Thomson et CGE.

* Un effort de formation à l'informatique, à la fois dans l'Éducation nationale et dans divers organismes publics ou privés, avec la création d'un ensemble de diplômes, la reconnaissance de l'informatique comme discipline scientifique et diverses opérations destinées à mobiliser les établissements du secondaire.

Après le départ de De Gaulle, Georges Pompidou reprit l'ensemble de l'ambition, avec cependant moins de volontarisme politique. Robert Galley fut remplacé comme Délégué à l'Informatique par Maurice Allègre, plein de bonne volonté mais manquant de l'autorité de Galley face aux intérêts privés et publics contradictoires.,

En 1971, après avoir enregistré un premier succès avec le lancement de la gamme Iris 50 qui se révéla aussi efficace que le concurrent 1401 d'IBM, la CII lança un projet européen devenu en 1973 Unidata, associant CII, Philips et Siemens. Chacun des trois participants se chargeait de développer une partie de la nouvelle gamme d'ordinateurs compatibles. L'opération obtint un plein succès. La voie d'un Airbus de l'informatique était en vue.

Mais Giscard d'Estaing, élu président en 1974 et entièrement dévoué à des sociétés françaises hostiles au Plan Calcul, décida de l'abandon du projet, sans consulter aucun des partenaires. Ceux-ci se sont souvenus de ce qu'ils ont nommé une trahison française. Trente ans après Siemens reste réfractaire à une quelconque alliance avec des entreprises françaises. La CII disparut peu après à la suite d'une fusion avec Honeywell-Bull lui ayant retiré toute indépendance.

On présente souvent le Plan Calcul comme un échec. C'en fut un, mais diplomatique et politique. La France capitula une nouvelle fois, qui ne sera pas la dernière, devant les très puissants intérêts américains et leurs relais français. très nombreux dans les milieux dits atlantistes. De Gaulle malheureusement n'était plus là et les gaullistes perdirent vite de vue sa politique d'indépendance et son projet industriel européen. Renvoyons pour plus de détail au livre de Jean-Michel Quatrepoint, French Ordinateurs, référencé en note.

Louis Pouzin à l'INRIA

En 1970, Louis Pouzin, ancien élève de Polytechnique, fut recruté par un adjoint de Maurice Allègre. Michel Monpetit, pour créer un réseau d'ordinateurs français pour la recherche. Les exigences étaient différentes de celles demandées par l'informatique de gestion. Il devait, outre la production de logiciels scientifiques, permettre une communication en réseau avec d'autres centres de recherches dans le monde. Le projet, baptisé Cyclades, était doté du budget de 5 millions de francs par an pendant 5 ans. L'objectif, dans l'esprit de ses promoteurs, était d'aider les chercheurs à travailler à distance, et susciter de nouveaux axes de recherche dans le domaine des réseaux, à l'image de ce qui se faisait aux Etats-Unis avec le réseau ARPA. Il devait aussi faire un contre-poids industriel à une recherche jugée trop universitaire au sein de l'IRIA de l'époque.

Dans cette perspective, Louis Pouzin a inventé le datagramme et conçu le premier réseau à commutation de paquets, innovation essentielle aujourd'hui à la base du réseau Internet. Les travaux de Cyclades ont été largement utilisés par l'américain Vint Cerf pour la mise au point de l'Internet américain et du protocole TCP/IP.

En novembre 1973 eut lieu la première démonstration, à l'IRIA, des performances du projet Cyclades. Toujours sous la direction de Louis Pouzin, le réseau relia en 1975 un total de 25 centres de recherche. Aucune raison technique n'aurait empêché à l'époque que ce réseau ne devienne le coeur d'un Internet français (et pourquoi pas européen) sur le modèle de l'Internet américain. Mais ces perspectives sans mentionner l'hostilité américiane croissane, déplaisaient au lobby, très bien représenté à l'époque, des ingénieurs français des télécommunications. Ceux-ci s'intéressaient d'abord au développement franco-français du réseau minitel.

Comme en ce qui concerne le plan Calcul, l'élection de Valéry Giscard d'Estaing à la présidence de la République entraina le dépérissement du projet Cyclades. De leur côté les PTT ont imposé la norme X.25. Cette dernière se révéla un succès international, mais elle profita surtout à l'Internet américain. Toute ambition d'une présence française parmi les opérateurs de celui-ci avaient été abandonnée. .

Louis Pouzin aujourd'hui

Celui qui a été reconnu à juste titre comme l'inventeur de l'Internet est aujourd'hui président de l'Eurolinc, association experte sur la gouvernance internationale et le multilinguisme d'Internet. Il dirige aussi Open-Root, une alternative "éthique" à l'Icann. Dans ce cadre, il n'a pas renoncé à l'ambition de redonner à la France un minimum de poids au sein des instances internationales de l'Internet, entièrement dominées par les intérêts et industriels américains, très largement utilisées aussi par l'espionnage menée par la CIA et la NSA, comme l'ont montré à tous les révélations récentes de Edward Snowden.

Mais dans cet effort, il se heurte à l'incompréhension, à l'indifférence et aussi à l'hostilité active de ceux des trop nombreux intérêts français restés fidèles à l'atlantisme et à ses tentations.

Dans un interview qu'il vient de donner à La Tribune, il explique ses objectifs mais montre aussi les difficultés essentiellement politiques à surmonter. Il nous a autorisé à en reprendre de larges extraits.

Interview de Louis Pouzin par La Tribune

LA TRIBUNE. Pourquoi avez-vous lancé, il y a plus d'un an, Open-Root pour concurrencer l'Icann dans la vente de noms de domaines Internet ?

LOUIS POUZIN. Serait-il acceptable que les États-Unis gèrent l'annuaire mondial de tous les abonnés au téléphone ? Le monopole de l'Icann est une sorte de racket financier, curieusement toléré par les États (sauf la Chine). Les nouvelles extensions génériques « .book », « .credit », « .sport », « .vin » excluent en pratique une délégation à d'autres firmes que des spéculateurs étasuniens capables de débourser 150 millions de dollars pour s'offrir 300 extensions.

Et si une extension est mondialement populaire, elle devient de facto un monopole mondial hors concurrence. D'où les tarifs abusifs et la capacité de sélectionner les clients de domaines sur des critères opaques.

Ce système est une réplique de la colonisation par les Européens aux 18e et 19e siècles : appropriation des ressources des colonisés (noms), introduction de règles ou de méthodes profitables aux colons, vente aux colonisés de services ou produits (système de noms de domaines, ou DNS)... constitués de leurs propres ressources.

Le modèle Open-Root que j'ai créé est différent de la location auprès de l'Icann de noms de domaine : nos clients achètent et sont propriétaires des extensions qu'ils choisissent (des "registres" au sens Internet) ; ils peuvent alors créer gratuitement les domaines de leur choix. Nous comptons une trentaine de clients, à majorité des organismes sans but lucratif.

Une gouvernance multi-pays de l'Internet est-elle vraiment possible ?

Le poids lourd de la gouvernance du Net est la gestion des noms de domaine, centralisée sous le contrôle de l'Icann. Cette société privée californienne a été créée en 1998 pour garder l'Internet sous le contrôle du gouvernement américain, sans que cela suscite trop de protestations des autres États ni de la population à mentalité libérale des milieux de la recherche aux Etats-Unis.

L'idée était d'apparaître comme le bon samaritain, alors que le plan réel était de développer un outil d'espionnage mondial : il a été suivi avec précision Cette partie de l'Icann est trop essentielle à la stratégie de dominance du gouvernement des États-Unis pour être placée sous une autre autorité.

Si elle l'était sur le papier, ce ne serait qu'un trompe-l'œil. Il est irréaliste d'espérer un changement de position du gouvernement américain sur ce point. Si le champ de la gouvernance était réduit aux fonctions techniques, protocoles, paramètres, allocations de numéros IP, cet ensemble pourrait être transféré à un autre organisme en conservant tout ou partie de ses moyens, y compris en personnel. Son fonctionnement est quasiment autonome, via le groupe de travail de génie Internet (IETF) et les registres Internet régionaux (RIR). L'Internet continue à fonctionner.

Quelle est la marge de manœuvre des autres pays ?

Plutôt que de de se résigner, les États ont le choix de s'affranchir eux-mêmes de la gouvernance étasunienne : ils peuvent gérer leurs domaines de premier niveau de noms géographiques, tels que « .fr » pour la France, comme prévu dans l'agenda de Tunis ; ils peuvent créer leurs extensions et leur DNS comme l'ont fait des sociétés privées avant la création de l'Icann ; ils peuvent rapatrier leurs « .com », « .org », « .net » et autres extensions accaparées par les États-Unis et les mettre à l'abri du FBI.

Ni le monopole de l'Icann ni le DNS unique n'ont de base légale ou technique. Reste à vérifier s'il existe encore des volontés politiques pour passer à l'action. Bien sûr, des échanges seront nécessaires entre États, ou régions du monde, pour maintenir l'interopérabilité, ouvrir plus largement l'Internet aux langues natives, tenir compte des lois en vigueur, régler des disputes, etc. C'est traditionnellement le rôle d'organismes collectifs existants tels que l'IETF, l'ISO, l'UIT, l'Unesco ou encore l'OMPI.

Il y a un an, après les révélations « Snowden », la chancelière allemande Angela Merkel proposait que l'Europe se dote de son propre Internet sécurisé. Est-ce faisable ?

La création du « .eu » il y a dix ans cette année était vantée pour offrir aux Européens un espace de confiance. Si l'idée d'un Internet européen refait surface, c'est sans doute que cela n'a pas marché.

Pour en avoir un digne de ce nom, il faudrait se donner les objectifs suivants :

* que sa gouvernance soit sous une autorité souveraine européenne qui élimine les monopoles fabriqués par l'Icann;

* qu'il puisse fonctionner en l'absence de ressources situées hors de l'Europe (personnel, données, voies de communication, énergie);

* qu'il assure les communications non seulement en Europe, mais aussi avec tous les autres espaces non européens n'y faisant pas obstacle;

* qu'il soit sécurisé sous le contrôle d'organismes européens;

* qu'il soit utilisable dans toutes les langues de l'Europe.

Ces conditions n'ont rien d'extravagant car, à l'exception du multilinguisme, elles sont appliquées par défaut aux États-Unis. Il faut noter qu'un réseau sécurisé ne signifie pas que ce soit un espace de confiance : sans oublier la multitude de « vermines » installées par la NSA (National Security Agency), une cause majeure d'insécurité est le comportement des utilisateurs et leur usage d'appareils non sécurisés.

La neutralité de l'Internet semble ne plus tenir face à l'explosion du trafic, notamment de la vidéo. La gestion et la "prioritisation" des flux sont-elles inéluctables ?

Texte, image, voix, musique, vidéo, film, alarme, rythme cardiaque, etc. Tout transmettre sur une même artère mutualisée nécessite une gestion spécifique pour arriver en temps voulu à leur destination. Comme le coût de l'infrastructure est de plus en plus élevé, ainsi que la facture au client, il faut donc optimiser le trafic, c'est-à-dire les priorités de transmission, en tassant ou en découpant les paquets. Quand la capacité est saturée, ou les récepteurs trop lents, il y a embouteillage comme dans le trafic urbain. Là, il faut installer plus de capacité et investir en faisant des hypothèses sur les besoins futurs.

Au début de l'ADSL, les opérateurs ont offert des tarifs sans limite de capacité qui favorisent les gros consommateurs, aux frais des petits. Dans un modèle économique de rentabilité du réseau, il n'y a pas d'autre choix que de financer la capacité par les tarifs : les gros payeurs, en nombre limité, sont alors les grands consommateurs et producteurs d'information, et les autres, en grand nombre, paient moins.

La répartition des coûts entre ces populations relève de politiques publiques, assez disparates dans l'espace européen. Il faudra sans doute plusieurs étapes pour trouver un consensus.

Notre conclusion

Certains observateurs pensent que la bataille pour arracher aux Etats-Unis la domination des réseaux, tant aux géants américains du Web qu'à la NSA et la CIA, est définitivement perdue. Louis Pouzin ne se prononce pas sur ce point. Néanmoins, les conditions auxquelles devrait selon lui satisfaire un internet européen ne paraissent pas susciter un grand intérêt chez les gouvernements de l'Europe.

Nous pensons pour notre part qu'une telle bataille ne pourrait être reprise par les intérêts européens qu'au sein de l'ensemble géopolitique du Brics en cours de constitution. Dans le domaine des télécommunications, le Brésil, membre du Brics, avait proposé de créer un réseau internet privatif Brics. De leur côté la Russie et la Chine ont mis en place des réseaux relativement fermés, mais ne communiquant pas ensemble, ni avec le reste du monde. L'Europe, avec ses exigences propres, ne pourrait pas participer sans précautions à de tels projets. Mais elle pourrait leur apporter une compétence considérable.

En ce cas, les questions politiques et techniques à résoudre seraient nombreuses, notamment celles relatives à la nécessité de ne pas se couper des réseaux internationaux existants tout en se protégeant des multiples agents d'intrusion qu'ils véhiculent. Ce projet devrait devenir un point essentiel d'une coopération stratégique euroBrics, si celle-ci voyait prochainement le jour.

Quelques documents à consulter

* Interview de Louis Pouzin repris dans l'article

* Louis Pouzin

* Plan Calcul

* Plan Calcul Article de Les Echos. 2012

* Une analyse politique clairvoyante, toujours d'actualité: Jean-Michel Quatrepoint

French ordinateurs : De l'affaire Bull à l'assassinat du plan Calcul 1976

* Délégation générale à l'Informatique

* Cf aussi, sur "la saga française des réseaux"


Contribution de Philippe Picard

Merci pour ce texte. J'ai vécu l'histoire en tant que responsable du projet Transpac de 1974 à 1982.

Deux petites remarques:

Vous écrivez

"En novembre 1973 eut lieu la première démonstration, à l'IRIA, des performances du projet Cyclades. Toujours sous la direction de Louis Pouzin, le réseau relia en 1975 un total de 25 centres de recherche. Aucune raison technique n'aurait empêché à l'époque que ce réseau ne devienne le coeur d'un Internet français (et pourquoi pas européen) sur le modèle de l'Internet américain. Mais ces perspectives déplaisaient au lobby, très fort à l'époque, des ingénieurs français des télécommunications. Ceux-ci s'intéressaient d'abord au développement franco-français du réseau minitel.":

c'est vrai que le Minitel a bénéficié de l'existence de TRANSPAC. Mais ce n'était pas le premier marché visé qui était avant tout les réseaux internes et inter entreprises.

" Comme en ce qui concerne le plan Calcul, l'élection de Valéry Giscard d'Estaing à la présidence de la République entraina le dépérissement du projet Cyclades. De leur côté les PTT ont imposé la norme X.25. Cette dernière se révéla un succès international, mais elle profita surtout à l'Internet américain. Toute ambition d'une présence française parmi les opérateurs de celui-ci avaient été abandonnée. "

X25 a peu été adopté aux USA et n'a pas particulièrement profité à l'internet US!

Parmi les documents cités, il y le document de Guy Pichon: très détaillé, il plutôt inexact sur les aspects plus politiques.

Et puis sur la concurrence circuits virtuels (X25) et datagrammes (IP), il faut avant tout rappeler que les objectifs des projets TRANSPAC et CYCLADES, tout en ayant en commun l'usage du principe de la commutation par paquets, avaient des objectifs très différents. Réduire cette concurrence au lobby des ingénieurs des télécom est un peu juste.

Pour info, je joins un texte récent qui résume ma vision de l'histoire des relations entre les deux projets (cela date des années 1970!), avec en rouge les points chauds.

Bref historique de TRANSPAC

Ce bref papier est un témoignage personnel sur une opération démarrée il y a plus de 40 ans : autant une éternité quand on connait le rythme d’évolution extraordinaire qu’a connu depuis cette époque le monde des TIC. Difficile de se remémorer l’état d’esprit et les connaissances de l’époque.

Avec un peu de nostalgie, on remarquera que la France fut alors dans ce domaine des télécom et l’informatique à la pointe de l’innovation avec deux équipes et projets (certes concurrents) capables de jouer dans la cour des grands du monde international des télécom et de l’informatique :
· l’équipe CYCLADES dans l’orbite de la délégation à l’Informatique et de l’IRIA
· l’équipe TRANSPAC dans l’orbite des PTT.

*****
Au début des années 1970, deux produits principaux étaient proposés par la DGT sur le marché des transmissions de données: l’usage du réseau téléphonique et un catalogue étendu de liaisons spécialisées téléphoniques (et de façon marginale le TELEX, trop lent). Afin de manifester une présence commerciale sur le marché, la DGT a lancé plusieurs « stop gap » : CADUCEE, TRANSPLEX, TRANSMIC. Bien que modestes, ces projets auront servi d’apprentissage pour lancer un programme bien plus ambitieux tel que TRANSPAC.

A cette époque, la communauté des PTT commençait à étudier au CCITT les futurs réseaux de données sur la base de la technologie de commutation de circuits temporelle et de la transmission numérique de bout en bout (« ils en rêvaient, le RNIS l’a fait…15 ans après »). C’est dans ce cadre « culturel », que le CNET avait lancé le programme d’études « HERMES » en 1970.

C’est alors que plusieurs évènements ont bousculé ce long fleuve tranquille pour finalement faire un empannage de stratégie spectaculaire et remarquable pour sa réactivité de la part d’une vieille administration telle que les PTT !

· Le projet ARPA aux USA matérialisant le concept de commutation par paquets imaginé et modélisée au début des années 1960 ;

· Le lancement par la délégation à l’informatique et l’IRIA du projet CYCLADES, destiné à prolonger « à la française » les travaux d’ARPA, heurtant de front le domaine réservé des PTT et du CNET ;

· Sous l’impulsion de Pierre Lhermitte (DSI de l’EDF puis de la Société Générale et fondateur du CIGREF) création d’un groupement interentreprises, le GERCIP, avec pour objectif l’étude de faisabilité d’un réseau partagé de transmissions de données par paquets ;

· En 1974, la commission européenne se préoccupait du marché en ligne de l’information scientifique et technique. Pour cela, il était nécessaire de disposer d’un réseau international ad ’hoc. Les PTT, brandissant l’étendard de leur monopole, proposèrent de réaliser le réseau pour le compte de la Commission. Pour ce faire, un groupe dédié de la CEPT étudia les offres disponibles dans les délais souhaités : la conclusion en fut que seul un réseau en commutation par paquets serait envisageable, à la fois du point de vue technique et compte tenu des délais souhaités. C’est ainsi que naquit le projet du réseau EURONET. Cette affaire eut le mérite de faire prendre conscience aux PTT européens de l’importance de de la commutation par paquets et de l’intérêt d’avoir des positions communes sur les normes en cours de discussion au CCITT.

Profitant de la création du CCETT en 1972 (« filiale » commune du CNET et de la Direction des études de l’ORTF), le CNET décida la création à Rennes d’une équipe dédiée à la commutation de paquets, chargée de réaliser un réseau expérimental (RCP) et d’acquérir de la compétence dans cette technologie, très exotique pour la culture du milieu télécom. Cette équipe était dirigée et inspirée par Rémi Desprès. La « road map » générale d’HERMES n’était pas encore remise en cause avec une puissante équipe d’études basée au CNET Paris dédiée à la commutation de circuits de données.

Malgré des tentatives de rapprochement initiales, la coopération entre les équipes de RCP et de CYCLADES ne se fit pas : certes rivalités entre institutions et entre équipes de recherche, mais surtout différence fondamentale d’objectifs malgré le point commun d’utilisation du principe de la technologie de la commutation de données par paquets .

Dans ce contexte assez passionnel, le CNET poussa L.J. Libois, alors Directeur Général des Télécom, à annoncer publiquement fin 1973 qu’il avait demandé au CCETT d’étudier les spécifications d’un réseau de commutation par paquets avec possible ouverture en 1976. Il s’agissait d’une préannonce sans qu’il y ait encore une décision formelle, la commutation de circuits en mode Hermès étant encore présentée lors de cette conférence comme le projet principal. Cette annonce eut le mérite d’émettre un message fort en direction du marché et surtout de mobiliser les énergies de l’équipe RCP du CCETT.

Un an après, Gérard Théry, nouveau Directeur Général des Télécommunications ayant rapidement pris connaissance du dossier (baptisé TRANSPAC à l’été 1974), endossa le projet et entrepris de « le vendre » à la technostructure politique.

Au cours d’un comité interministériel consacré aux télécommunications fin 1974, trois grandes décisions furent prises :

1. Approbation du plan pluriannuel de rattrapage de l’équipement téléphonique
2. Arrêt des projets de télévision par câble étudiés par la SFT, filiale des PTT et de l’ORTF
3. Approbation du projet Transpac sous trois conditions :
a. Création d’une société spécifique pour exploiter le réseau
b. Participation des utilisateurs au capital de cette société
c. Accord avec l’IRIA sur les spécifications techniques

Une équipe projet fut alors mise en place pour piloter les divers aspects de l’opération (maîtrise d’œuvre technique, marketing, exploitation, aspect industriels, relations avec le Ministère de l’Industrie, tuteur de l’INRIA)

Début 1975, la commission spéciale du CCITT approuva un projet de recommandation pour les réseaux publics de paquets, transformé à la plénière de 1976 en célèbre recommandation X25).

C’est sur ces bases que TRANSPAC se lança. Une consultation ouverte conduit, à la fin 1975, au choix du mieux disant, le groupement piloté par SESA (avec TRT, garant du savoir faire industriel). Le réseau ouvrit officiellement fin 1978.

La mise en place de TRANSPAC supposa de nombreuses innovations (pour l’époque) :

· Le projet technique fut difficile mais on peut rendre hommage à la SESA de l’avoir mené à bonne fin dans des délais raisonnables. Malgré sa déception initiale liée au choix du fournisseur, l’équipe technique (ex RCP) joua son rôle de maitre d’œuvre et contribua fortement au succès ;

· Le GERCIP récupéré et transformé en panel de grands clients potentiels (le GERPAC) fut essentiel pour calibrer les tarifs et motiver les constructeurs informatiques pour préparer le support d’X25. Au moment de la création de la société Transpac, le GERPAC se transforma en UTIPAC, actionnaire de la société : c’était le moyen de respecter une des conditions initiales du lancement de TRANSPAC ;

· Comme déjà mentionné, la connexion à X25 était essentielle pour le succès de l’opération. Les spécifications étaient complexes pour l’époque. Transpac publia très tôt des « STURS » et fournit des facilités de test de connexion. L’enthousiasme des constructeurs fut modéré au départ mais discrètement encouragé par des marchés d’études passés par la DGT. IBM avait affiché son hostilité à X25 (mal intégrable dans SNA) mais a été prêt à temps avec un « RPQ » développé à La Gaude !

· Les tarifs étaient, dès le départ, indépendants de la distance. Leur positionnement concurrentiel a été facilité par le très haut niveau du prix des liaisons spécialisées, base des réseaux privés de liaisons spécialisées qu’il fallait concurrencer. Ils furent annoncés assez tôt pour permettre l’anticipation des clients potentiels.

· Ils furent annoncés suffisamment tôt (1976) pour motiver l’anticipation des clients potentiels. Les calculs de rentabilité furent basés sur l’atteinte du petit équilibre en 5 ans et du grand équilibre en 8 ans. Les objectifs furent largement atteints grâce à une rapide croissance du réseau

Avec le recul (et plus de 30 ans d’existence) on peut tirer quelques enseignements de l’opération Transpac dont le bilan fut globalement positif:

· Le marché visé (on dit aujourd’hui B2B) a en fait couvert plusieurs grands segments :
o Les réseaux internes aux grandes et moyennes entreprises ;
o Le réseau de transport de l’annuaire électronique et de Teletel (dont le trafic a été majoritaire dès 1985 au point de « planter » le réseau ;
o Le support des réseaux interentreprises (comme le réseau cartes bleues) et la collecte pour les réseaux de grande diffusion (terminaux point de vente pour la Carte Bleue, feuilles de soins, etc.)

On remarquera qu’au moment de l’arrêt de TRANSPAC en 2012, les entreprises avaient pour la plupart migré vers une architecture TCP/IP. Par contre cette décision entraîna l’arrêt du vidéotex, encore largement utilisé, et des échanges bancaires basés sur ETEBAC, un protocole ancien mais réputé pour sa sécurité

· La cohérence de phase entre le calendrier du projet et l’approbation internationale d’X25 fut un facteur indispensable de succès. Le Vidéotex français, magnifique réussite technique et économique fut malheureusement un échec sur le plan international du fait d’absence de norme internationale reconnue ;

· Le plus original de l’opération fut la création de la société selon la décision de fin 1974 donnant le feu vert à la création de TRANSPAC. L’essentiel du personnel de la DGT était contre (syndicats, cadres, etc.). Un rapport d’études fut demandé à Maurice du Mesnil, Directeur des Télécom Longue Distance, et opposant déclaré au principe de création de la société. Contrairement à ce qui a pu être dit ici et là, ce rapport n’eut aucun impact sur une décision qui avait été prise dès la fin de 1974, mais il fut cependant utile aussi bien sur les aspects financiers que sur les problèmes de gestion de personnel de la future société ;

· L’existence de la société permit de recruter rapidement une équipe formée au savoir-faire commercial de l’informatique professionnelle.

· L’existence de la société généra plusieurs problèmes :
o Difficulté financière pour la DGT qui avait supporté les financements d’origine : la société devenue très rentable supportait les impôts sur les bénéfices ! Le moyen trouvé fut de relever progressivement les tarifs de location des circuits payés par Transpac ;
o Après un fort esprit d’entreprise à l’origine, le confort de la réussite a rendu la société conservatrice (« retard à l’allumage » pour le frame relay et surtout l’IP)
o Grande ambition internationale de Transpac (création de filiales européennes) se heurta à la stratégie internationale de la DGT
o Complexité de la réintégration des personnels de Transpac dans France Telecom au moment de la mutation vers l’IP : les personnels de Transpac avaient bénéficié, grâce à la prospérité de la société TRANSPAC d’avantages acquis difficilement difficiles à reconduire dans le cadre de France Télécom

· Les retombées industrielles furent décevantes malgré l’avance initiale de Transpac qui avait contribué à la création d’un écosystème centré sur la technologie X25 (commutateurs, logiciels de connexion, outils de test, etc.). A la fin des années 1980, avant la grande mutation vers les l’IP, l’industrie française des commutateurs X25 avait fortement périclité ;

· X25 fut un phénomène avant tout européen : réseaux d’entreprise SNA, DECNET, etc. sur liaisons spécialisées dominaient le réseau nord-américain. Rappelons que Telenet, allié pour atteindre l’accord X25, était un réseau de collecte de trafic de terminaux ;

· Les architectures des constructeurs (SNA, DSA, etc.) ont utilisé X25 comme outil de multiplexage statistique de liaisons spécialisées virtuelles, sans l’intégrer de façon plus intime. C’est finalement Teletel, grâce aux PAVIS, qui a le mieux exploité la capacité de commutation d’X25.

Philippe Picart Juin 2014


Contribution deJacques Bursztejn

Merci pour ces rappels historiques.

Malgré tout il ne faut pas oublier que dans la même période ont été développé des réseaux militaires ( une des motivations étant les gréves des PTT de 1968 qui ont poussé les militaires a être indépendants ) RITTER ,RITA .. puis SYRACUSE
Tous ces systèmes étaient numériques, par paquets et étaient précurseurs des développements ultérieurs du domaine civil.

En particulier RITA ( qui fut acheté par les US) n'a en aucune manière servi aux développements du GSM.

Les technologies "duales" n’étaient pas encore inventées donc pas encore oubliées comme aujourd'hui.
Voir: http://www.ltt.fr/index_3_trans-equipements-rita.htm

 

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