Vers le site Automates Intelilgents

La Revue mensuelle n° 156
Robotique, vie artificielle, réalité virtuelle

Information, réflexion, discussion

logo admiroutes

Tous les numéros


Archives
(classement par rubriques)

Image animée
 Dans La Revue
 

 

 

Retour au sommaire


 


Automates Intelligents dispose d'un blog
N'hésitez pas à y laisser des commentaires :


http://philoscience.over-blog.com/

Biblionet
They Rule: The 1% vs. Democracy

Boulder and London: Paradigm Publishers 2014

par Paul Street


Commentaire par Jean-Paul Baquiast

06/04/2015


 

Paul Street est un écrivain et journaliste américain se revendiquant du marxisme. Au dela de Marx, il s'est inspiré d'auteurs connus pour leurs critiques virulentes du capitalisme financier et du système de pouvoir américain (qualifié souvent d'Empire) en découlant

Ces auteurs ont été ou sont Gerrard Winstanley, Edward Palmer Thompson, Eric Hobsbawm, Rosa Luxembourg, Noam Chomsky Sheldon Wolin et John Pilger. Remarquons qu'à l'exception de Rosa Luxembourg et de Noam Chomsky, lesdits auteurs sont encore pratiquement inconnus de la gauche et de l'extrème-gauche française. Est-ce du seulement à l'obstacle du langage ou à des causes sociologiques plus profondes?

Paul Street a beaucoup écrit. Il a recueilli un succès non négligeable parmi ce que l'on pourrait appeler les mouvements libéraux et alternatifs américains, dont l'audience malheureusement reste faible, pour des raisons qu'il analyse très bien. Disons quelques mots ici de son dernier ouvrage, paru en 2014, They Rule: The 1% vs. Democracy . Le titre de ce livre fait allusion à une formule popularisée il y a quelques années par le mouvement « Occupy Wall Street », que nous avons souvent évoqué sur ce site.

Il désigne le fait que dans le monde d'aujourd'hui, le nombre des vrais décideurs, ceux qui déterminent notre sort à tous, peut être évalué à 1% de la population globale. On parle aussi de super-élites ou de kleptodémocratie, en ce sens que les membres de cette caste s'approprient le pouvoir en mettant à leur service le reste des citoyens, ceux qui produisent les valeurs de l'économie réelle, que ce soit dans les pays développée ou dans les pays en développement.

Bien évidemment la caste des 1% a systématiquement utilisé les différents mass-media, presse, film, télévision, jeux électroniques pour imposer aux 99% restant des comportements conformes à leurs intérêts. Dans un article publié peu après la sortie du livre 1), Paul Street analyse comment ces médias « fabriquent le consentement », selon le terme popularisé par Noam Chomsky 2)

L'Amérique n'est plus une terre de démocratie

« They Rule: The 1% vs. Democracy » veut montrer à ceux qui y croyaient encore, que l'Amérique n'est plus en rien une terre d'égalité et de démocratie. C'était cependant ce que les divers « Pères fondateurs » avaient affirmé à usage interne, et que par la suite les sirènes de la propagande américaine ont répété inlassablement dans le monde entier.

Les Etats-Unis ne sont ni une dictature autoritaire comme il en existe encore partout, sauf sans doute en Europe, ni une démocratie comme il n'en existe nulle part, sauf dans les manuels. Il s'agit de ce que l'auteur appelle une pseudo-démocratie dirigée conjointement par les grandes entreprises (corporations) et par des pouvoirs étatiques et administratifs financés par les premières. Cette pseudo-démocratie impose les intérêts immédiats de l'oligarchie à travers les politiques présentées comme d'intérêt général qu'elle promeut. Aucun domaine n'y échappe. L'argent et le profit (souvent spéculatif et à court terme) inspirent la vie politique, la culture, les institutions, l'environnement.

Mais comment les oppositions qui durant tout le 19e siècle et la première partie du 20e s'étaient battues contre ces appropriations, tant au plan politique que syndical, ont elles perdu tout argumentaire, tout capacité à convaincre? C'est parce que le système de pouvoir a réussi le démembrement de l'opposition démocratique en conjuguant la propagande, la publicité commerciale, la production d'une sous-culture de masse visant à déresponsabiliser les individus, les distraire, les mobiliser pour des combats futiles, les convaincre qu'ils sont heureux et que, s'ils ne le sont pas, il en est de leur faute.

S'ajoute à cela, pour les plus jeunes, une overdose de sports et bien entendu aussi de stupéfiants, tolérée sinon encouragée par les pouvoirs. La pornographie, essentiellement d'ailleurs au service du concept de domination masculine, complète le tableau.

En arrière plan cependant demeure un appareil public et privé veillant à assurer ce que l'oligarchie nomme la sécurité et à l'ordre, appareil prêt à faire disparaître toute opposition sérieuse – et n'hésitant pas à le faire savoir notamment dans les manifestations organisées par les mécontents, afin de dissuader ceux-ci d'aller trop loin. La militarisation de la police, prétendument nécessité par la lutte contre les narco-trafiquants, l'utilisation systématique des télécommunications pour espionner les citoyens, comme l'a révélé Edward Snowden, perfectionnent aujourd'hui les dispositifs répressifs.

Pour Paul Street, la disparition de ce qu'était le démocratie américaine (qu'il peint peut-être en couleurs trop roses, mais la question n'est pas là) s'est produite dans les années 80, avec la mort du capitalisme industriel sous les coups du capitalisme financier. Les « travailleurs » organisés comme tels autour d'une culture d'inspiration marxiste sinon trotskyste, celle qu'illustre encore, non sans mal, le World Socialist Web Site auquel nous nous référons souvent 3), ont pratiquement disparu.

Ils sont devenus des « consommateurs», consommant d'ailleurs de moins en moins faute de revenus et se transformant en assistés à la charge des « fondations charitables » telles celles financées par George Soros ou Bill Gates. Bien évidemment, comme le souligne Paul Street, les Etats-Unis restant profondément racistes, ce sont les travailleurs noirs et plus récemment « latinos » qui ont supporté tout le poids de la désindustrialisation. Aujourd'hui, la prétendue réindustrialisation dont se flatte le Système, souvent à base d'exploitation du gaz de schiste, dont on sait qu'elle ne durera pas, reste très superficielle. Elle ne fera jamais disparaître les déserts industriels.

Pendant ce temps, les élites enrichies par la délocalisation du travail en Asie ont utilisé une partie de leurs profits à l'achat des votes nécessaires à l'élection des personnels politiques leur étant favorables. Les Etats-Unis sont le pays dit démocratique où le financement des élections par les intérêts privés est le plus élevé.

Tout ceci, objectera-t-on, est désormais bien connu et souvent dénoncé. Le livre de Paul Street s'imposait-il? Pour lui, la réponse est affirmative. Il ne s'élèvera jamais assez de voix pour décrire une réalité que la conjuration des puissants s'efforce par tous les moyens et avec succès de continuer à cacher.

Une critique trop centrée sur l'Amérique

Nous pouvons pour notre part reprocher à Paul Street d'inciter à penser que les dérives et abus de pouvoir qu'il décrit sont limités à l'Amérique. Il n'insiste pas assez sur le fait que les oligarchies financières sont aujourd'hui mondialisées, que leurs intérêts se recoupent en permanence. Nous savons qu'on les retrouve à l'oeuvre en Europe, où le concept de démocratie telle qu'entendue encore par les auteurs traditionnels de science politique se dégrade de plus en plus, autrement dit s'américanise. Il en est de même sous des formes différentes dans la plupart des pays sud-américains et asiatiques. Il en était de même dans la Russie d'après la perestroïka, avant un début de reprise en main par le gouvernement actuel.

Ceci dit, Paul Street a raison de montrer que les sources même des nouvelles oppressions, qu'elles soient douces (soft) ou dures, se retrouvent toujours à l'origine en Amérique. C'est le cas de la mise en tutelle des élites politiques et intellectuelles du monde, qui apprennent à réfléchir à travers les idées, universités et institutions américaines. Comment se fait-il, pour prendre un exemple français, modeste mais significatif, que pendant des années les premiers de promotion de l'Ecole Nationale d'Administration ont été invités à Washington pour leur apprendre leur métier de « young leaders »? Dans le domaine des grands médias, comment se fait-il que les journaux d'influence européens reprennent, sans guère de changement et avec quelques heures seulement d'intervalle, les titres et contenus de la grande presse américaines, les « op-ed » d'éditorialistes célébrés par l'establishment washingtonien?

Paul Street n'insiste pas assez, par ailleurs, sur l'influence que les décideurs américains exercent dans le monde numérique globalisé, par l'intermédiaire des « grands de l'Internet » américains de plus en plus utilisateurs de techniques d'intelligence artificielle, de plus en plus aussi associés aux services d'espionnage, CIA et NSA, comme aux services secrets d'origine militaire. Nous développons suffisamment ces points ici pour ne pas avoir à y revenir.

Ajoutons, pour conclure cette brève présentation, que Paul Street ne fait pas l'effort de se demander comment fonctionne exactement le système de pouvoir qu'il décrit. S'agit-il de décisions issues de réunions régulières et organisées entre têtes pensantes ? S'agit-il de convergences se produisant spontanément entre responsables partageant le même « group thinking »? Prenons l'exemple que nous avons bien connu ici du billion de dollars de crédit militaires consacrés au développement d'un avion de combat pratiquement inutilisables le Joint Strike Fighter F 35, que pourtant les états-majors de nombreux pays ne cessent de commander?

Cette vaste escroquerie est-elle le résultat d'une suite d'accidents technologiques non prévus au départ? A-t-elle au contraire été décidée délibérément par quelques individus bien informés des méandres du Complexe militaro-industriel et décidés à s'enrichir aux dépends des contribuables américains et européens? Nous penchons en ce qui nous concerne pour la seconde hypothèse.

Notes

1) Paul Street. Beyond Manufacturing Consent, 28 mars 2015

2) Edward S. Herman et Noam Chomsky 1988, Manufacturing Consent: The Political Economy of the Mass Media

3) World Socialist Web Site

 


Sur Paul Street, voir Wikipedia Paul Street

http://en.wikipedia.org/wiki/Paul_Street_%28journalist%29

Retour au sommaire