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Article. Le mythe du rôle primo-décisionnel de la conscience volontaire
Jean-Paul Baquiast 18/10/2015

Que signifie cette phrase? Disons de façon plus simple qu'elle dénonce comme une illusion le fait de croire qu'en décidant consciemment de faire telle ou telle chose, nous enclenchons le processus nous permettant de faire cette chose. D'innombrables études ont montré qu'en fait ce processus avait déjà été mis en route par une décision antérieure de notre cerveau inconscient et plus généralement de notre corps confronté aux évènements extérieurs. Notre cerveau conscient ne fait que reconnaître cette primo-décision et lui donner une plus grande portée, notamment par le langage qui la fait connaître aux tiers. Le concept de conscience volontaire correspond à peu près à celui de libre-arbitre, plus souvent employé.

C'est ainsi que si je décide à tel ou tel moment de partir à la chasse, cette décision ne me vient pas subitement et comme tombant du ciel. Elle résulte de nombreux facteurs préalables la rendant inéluctable: sentiment de faim éprouvé par mon propre corps ou besoin instinctif de répondre à la nécessité de nourrir mes enfants. Lorsque je prend ma sagaie en me disant, ou en disant à mon groupe « je décide de partir à la chasse », cette décision était déjà prise au niveau de mon cerveau inconscient et mon cerveau conscient se borne à l'exécuter. Autrement dit, la conscience volontaire, celle consistant à prendre consciemment une décision, n'est pas primo-décisionnelle. Elle n'intervient qu'en second, une fois la décision déjà prise au niveau inconscient. Prétendre le contraire relève du mythe. Nous avons plusieurs fois traité de cette question sur ce site.

On pourrait penser qu'il s'agit là d'une évidence, depuis longtemps reconnue non seulement par la science mais par chacun d'entre nous, comme par la société dans son ensemble. Mais les 4/5 des humains vivent encore sur le mythe que c'est un dieu quelconque qui leur dicte leurs décisions. Pour la plupart des autres, si ce n'est pas un dieu, c'est leur Moi souverain qui intervient en premier ressort. Si j'éprouve quelques réticences à me lever tôt le matin pour partir à la chasse, mon Moi prends les choses en main et m'ordonne de me secouer. Je ne peux plus tergiverser. C'est un ordre que je me donne à moi-même et auquel je me dois d'obéir.

Là encore, il s'agit d'un mythe. En termes neurologiques, ce mythe se traduit par la croyance fausse qu'il existe dans le cerveau une ou plusieurs zones du cortex conscient qui assurent l'apparition de primo-décisions conscientes, c'est-à-dire de décisions n'étant pas précédées d'activités préalables dans d'autres zones du cerveau travaillant sur le mode inconscient. Or comme l'on savait depuis longtemps, et comme cela a été confirmé par les neurosciences modernes faisant notamment appel à l'imagerie cérébrale, il est impossible d'identifier dans le cortex d'aires spécifiques consacrées à la formation initiale de décisions conscientes. La décision dont mon Moi prend conscience a été formée antérieurement par le collaboration de nombreuses aires cérébrales fonctionnant, d'une part sur un mode inconscient et d'autre part de façon initialement dispersée voire contradictoire. Tout ceci résulte de processus non linéaires s'apparentant à ce qu'on avait nommé la logique des systèmes complexes.

Nouvelles observations

Mais cette réalité incontestable en termes scientifiques – si tant est que quelque chose soit incontestable dans le domaine scientifique – mérite d'être illustrée et précisée par de nouvelles observations. C'est ce à quoi s'est livré un groupe de chercheurs américains qui viennent de publier les résultats de leurs travaux dans la revue Nature (1).

Ils ne se sont pas posés exactement le problème de la conscience volontaire, mais celui de la façon dont les « pensées individuelles » circulent dans le cerveau pour aboutir à un contrôle cognitif global de la pensée. Ce sont les observations permises par l'imagerie cérébrale, dite « brain scan » qui fournissent les données nécessaires. Rappelons que l'imagerie permet de faire apparaître les activités inter-neuronales résultant non seulement de la prise en compte d'informations sensorielles mais aussi les relations s'établissant entre neurones notamment à l'occasion de cette prise en compte.

Dans ce cas, on peut parler de « pensées » puisque ces relations ou connections mettent en rapport à travers le cortex associatif des aires cérébrales différentes. Mais il ne s'agit pas encore de pensées conscientes. Leur mise en relation permet par contre l'apparition d'un contrôle global (inconscient) sur les comportements et sur les pensées. On peut parler de contrôle cognitif , à condition, répétons-le, de se souvenir que ce terme de cognition ne signifie pas nécessairement cognition consciente. Celle-ci n'intervient que dans un second temps.

Les chercheurs ont fait apparaître ainsi des réseaux de câblage correspondant à ces relations et connections. Ils ont appliqué pour l'interprétation de ces réseaux les méthodes utilisées par la science des réseaux appliquées aux réseaux numériques et aux réseaux sociaux. Pour ce faire ils ont fait appel à la Théorie du contrôle (Control theory) jusqu'ici utilisée pour l'étude des systèmes mécaniques et électriques 2).

Ils ont montré que l'accès aux régions « périphériques » du cerveau permet au cortex frontal, considéré comme le siège de la décision, de contrôler dynamiquement l'orientation globale des pensées et l'émergence de comportements orientés vers des buts. Ce contrôle, répétons-le, ne fait pas nécessairement appel aux zones considérées comme le siège des phénomènes dits de conscience. Il en résulte qu'il s'établit vraisemblablement de la même façon dans l'ensemble du monde animal doté de cerveaux.

Selon Danielle Bassett, principale responsable de l'étude, le cerveau humain ressemble à un vol d'oiseaux. Le vol se comporte comme un organisme collectif dont les décisions dépendent de la proximité des individus entre eux et de la configuration qu'ils donnent à leur formation. Les oiseaux volant à des emplacements spécifiques dans le groupe peuvent imposer la direction du vol et ses modifications. Ils se comportent comme des leaders dans un système dit multi-agents. De la même façon, certaines régions du cerveau, notamment celles du cortex frontal sont capables de contrôler les pensées compte-tenu de l'emplacement qu'elles occupent dans l'ensemble du cerveau.

Les équations de la Théorie du contrôle appliquées aux images du réseau de câblage interneuronal permettent d'analyser comment sont liées les interactions géographiques et les spécialisations fonctionnelles entre aires cérébrales. On y retrouve les règles s'appliquant aux réseaux d'énergies ou aux relations entre robots industriels. Or il apparaît que les capacités du cortex frontal à contrôler les fonctions d'exécution dépendent de sa distance aux autres parties du cerveau.

Il n'y a donc pas, comme l'avait déjà admis la majorité des neurologues, d'aires spécifiques dédiées à l'apparition de la volonté et a fortiori de la volonté consciente. Celles-ci résultent d'émergences au sein du cerveau global.
Le modèle résultant de ces analyses permettra de mieux comprendre les relations entre régions cérébrales compte tenu de leur localisation dans le cerveau et leurs rôles respectifs.

Ceci fournira des bases autres qu'empiriques aux interventions à finalité thérapeutique, en cas de blessures et d'attaques cérébrales. Ces interventions sont de plus en plus fréquentes, faisant appel notamment à la stimulation profonde transcranienne, directe ou magnétique.La poursuite de ces recherches permettra aussi de mieux s'inspirer du fonctionnement du cerveau vivant pour le développement de cerveaux artificiels.

Décisions collectives dites volontaristes

Pourrait-on transposer les résultats précédents à l'étude des décisions collectives résultant de l'expression d'une prise de conscience elle-même collective: par exemple la volonté, étendue le cas échéant à toute la planète, de lutter contre le réchauffement climatique. Dans de tels cas, le sens commun suggère que des décisions adéquates devraient être prises à un niveau central, comme par exemple celui des gouvernements ou celui des Nations-Unies.

Or il apparaît que, même si ces décisions ne seraient pas inutiles, elles n'entraineraient pas de conséquences suffisantes au niveau d'ensemble constitué par les individus et les centres de décision locaux qu'il faudrait mobiliser pour produire un résultat appréciable.

Il faudrait que se mette en place un réseau de nœuds s'étendant à toute la planète et susceptible de faire émerger du fait de leurs macro-relations et mini-relations des décisions collectives inconscientes adéquates. Ceci pourrait-il résulter de la généralisation des réseaux numériques? La question reste posée. La planète est sans doute incapable de se doter d'un cerveau inconscient collectif efficace. Il ne s'agit pas d'un essaim d'abeilles ou d'un vol d'oiseaux migrateurs.

Abstract of Controllability of structural brain networks
Cognitive function is driven by dynamic interactions between large-scale neural circuits or networks, enabling behaviour. However, fundamental principles constraining these dynamic network processes have remained elusive. Here we use tools from control and network theories to offer a mechanistic explanation for how the brain moves between cognitive states drawn from the network organization of white matter microstructure. Our results suggest that densely connected areas, particularly in the default mode system, facilitate the movement of the brain to many easily reachable states. Weakly connected areas, particularly in cognitive control systems, facilitate the movement of the brain to difficult-to-reach states. Areas located on the boundary between network communities, particularly in attentional control systems, facilitate the integration or segregation of diverse cognitive systems. Our results suggest that structural network differences between cognitive circuits dictate their distinct roles in controlling trajectories of brain network functio

Notes

1) Controllability of structural brain networks. Oct 2015

2) Control Theory