Vers le site Automates Intelilgents
La Revue mensuelle n° 162
Robotique, vie artificielle, réalité virtuelle

Information, réflexion, discussion
logo admiroutes

Tous les numéros


Archives
(classement par rubrique

Image animée
 Dans La Revue
 

Retour au sommaire

Automates Intelligents s'enrichit du logiciel Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront alors définitions, synonymes et expressions constituées de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi d'accéder à la définition du mot dans une autre langue (22 langues sont disponibles, dont le Japonais).

 


Biblionet

L'homme réseau-nable
Du microcosme cérébral au macrocosme social

Lionel Naccache

Odile Jacob septembre 2015

Commentaires par Jean-Paul Baquiast 02/10/2015



Lionel Naccache est neurologue, professeur de médecine à la Pitié-Salpêtrière et dirige une équipe de recherche à l’Institut du cerveau et de la moelle épinière (ICM). L’écriture lui procure une voie d’exploration complémentaire à celle du laboratoire et de l’hôpital pour enquêter sur la nature de la subjectivité. Il est l’auteur du Nouvel Inconscient, de Perdons-nous connaissance ? et de Un sujet en soi, qui ont été de grands succès. Nous les avons tous trois présentés sur ce site.

Voir in fine une observation très importante de Lionel Naccache, que je reprends ici en l'état. Je l'en remercie. Je confesse bien volontiers que je n'ai pas dans ce texte mis sa démarche assez en évidence. Les lecteurs de la présente présentation voudront bien en tenir compte. Les passages de mon texte qui ont mal compris ou mal rendu cette approche devront être modifiés en conséquence dans l'esprit du lecteur.

Je ne modifie pas moi-même ma première rédaction. Non pas parce que je méconnais le point de vue exprimé ici par Lionel Naccache, mais pour rendre l'ensemble de la recension plus vivant. JPB. 04/10/2015

Dans son dernier livre, L'homme réseau-nable, Lionel Naccache a décidé d'appliquer à l'étude de ce que l'on peut appeler des pathologies sociales, tout ce qu'il sait professionnellement tant de l'organisation neuronale du cerveau que d'un certain nombre de troubles ou pathologies mentales affectant des patients qu'il est conduit à étudier. Il est bien placé pour ce faire, puisqu'il a la double qualité de neurologue spécialiste de l'imagerie cérébrale et de médecin psychothérapeute. Dans la première qualité il a le rare avantage de pouvoir étudier le comportement d'aires cérébrales très réduites, voire de neurones individuels, tel qu'il apparaît soit par l'implantation d'électrodes intracrâniennes, dans les cas graves, soit plus généralement d'une façon moins invasive grâce aux instruments d'observations externes de plus en plus perfectionnés développées par ce que l'on désigne en résumé sous le nom d'IRM (Imagerie par Résonance Magnétique) . Dans le second cas, il est amené à rencontrer, dans des consultations de médecine ou par relations professionnelles, de nombreuses personnes souffrant de névroses et psychoses diverses.

Tout naturellement en ce cas, il est conduit à rapprocher les descriptions symptomatologiques externes faites par les patients des phénomènes interneuronaux ou neuronaux correspondants, observables par l'IRM chez les patients qui acceptent ce type d'examen. Observons d'emblée, comme Lionel Naccache le sait bien, qu'il n'est pas toujours facile de conjuguer ces deux approches. Nombre de troubles fonctionnels plus ou moins graves n'ont pas encore été suffisamment étudiés au plan de l'imagerie pour que des correspondances fiables puissent être établies entre les deux approches. A l'inverse, beaucoup d'observations neurologiques portant sur des relations entre aires cérébrales ou neurones pouvant apparaître comme s'éloignant de la moyenne des observations, ne semblent entrainer aucun dérèglement identifiable dans le comportement de la personne observée.

Sous réserve de ces difficultés méthodologiques, Lionel Naccache estime en savoir assez sur certains troubles pour rechercher leurs correspondants, non plus au niveau des comportements individuels, mais de ceux des sociétés, sociétés du passé mais surtout sociétés d'aujourd'hui. Il a choisi pour cela l'épilepsie, relativement facile à diagnostiquer et traiter chez les individus. Il fait dans son livre l'hypothèse que beaucoup de dérèglement sociétaux sont très similaires à l'épilepsie et pourraient relever de méthodes voisines de diagnostic et de traitement.

On dira que la méthode n'est pas nouvelle. Depuis l'Antiquité, de nombreuses anormalités sociétales, considérées par la morale sociale du moment comme des pathologies, ont été assimilées, soit en termes de diagnostic soit en termes de remédiation, comme très comparables à des troubles mentaux. On citera par exemple la guerre, considérée comme proche de la pulsion morbide individuelle à tuer ou, sous une autre approche, comparable à un comportement suicidaire. Mais ceux qui faisaient ces comparaisons se limitaient à des rapprochements globaux entre symptômes. Ils ne considéraient pas les individus comme des neurones d'un vaste cerveau global. A plus forte raison ne faisaient ils pas appel à l'observation fine des activités neuronales.

Du fait de sa double qualité, rappelée ci-dessus, Lionel Naccache est sans doute un des premiers qui ait pris le parti de comparer, en l'espèce dans le cas de l'épilepsie, les comportements sociaux qu'il assimile à des crises d'épilepsie et leurs correspondants observables dans les cerveaux de malades souffrant d'épilepsie.1) Il est bien conscient que ce travail ne peut fournir que des pistes exploratoires. Comparaison n'est pas raison. Mais il faudrait être de mauvaise fois pour ne pas reconnaître que ces pistes sont intéressantes. A cet égard, tout observateur des sociétés modernes notamment des sociétés câblées qui sont les nôtres, devrait les étudier. Il devrait en être de même pour ceux qui prétendent s'y comporter en acteurs, sociologues, militants et hommes politiques notamment.

Celui qui connait mal l'épilepsie, sous ses différentes formes, graves ou moins graves, en apprendra beaucoup sur cette affection en lisant L'homme réseau-nable. Est-ce à dire qu'il suivra l'auteur dans l'assimilation poussée qu'il fait entre des accès d'épilepsie individuels et les nombreux troubles sociétaux auxquels il les compare. A plus forte raison, il n'est pas certain que les remèdes qu'il propose pour remédier à ces troubles sociétaux, transposés de ceux généralement prescrits aujourd'hui pour traiter l'épilepsie, puissent être facilement, ou utilement, retenus. Lionel Naccache en convient lui- même. A ce stade, il présente des hypothèses de travail qui devront être approfondies.

Disons cependant que le thème des innombrables dérives marquant les sociétés humaines étant inépuisable, le travail fait par Lionel Naccache ne pourra qu'être très utile. Nous recommandons à tous nos lecteurs de s'y référer.

Questions

Au delà du sujet du livre proprement dit, certaines questions sont actuellement posées concernant les sujets évoqués. En voici quelques unes:

1. L'imagerie médicale peut-elle prétendre faire voir à coup sûr ce qui se passe dans le cerveau ? A plus forte raison peut-elle permettre d'en donner des interprétations? Les critiques de cette technique, qu'ils soient psychiatres traditionalistes ou sociologues, font valoir qu'en fait, ce que pense voir l'observateur est une construction faite par ce dernier, s'appuyant notamment sur sa place ou son rôle dans la société, sinon par ses fantasmes ou obsessions. Dans ce cas, les remèdes que propose l'observateur aux dysfonctionnements qu'il croit découvrir ne sont en fait que le reflet de ses propres convictions ou fantasmes. Le chat se mord la queue.

Nous ne retiendrons pas cependant, en règle générale, cette objection. Elle correspond en physique macroscopique à la définition de l' « observateur » et du « réel » usuelle en physique quantique. Dans les sciences macroscopiques, il est bon de la garder en tête, mais il ne faut pas en profiter – comme le font notamment certains spiritualistes- pour refuser toute pertinence aux modèles du réel proposés par des observateurs scientifiques, même si ceux-ci sont par définition en partie conditionnés par le type de société dont ils sont issus.

2. Une deuxième question concerne les nombreux phénomènes sociaux, qu'ils soient pathologiques ou « normaux » n'ayant pas de correspondants dans l'épilepsie. Faudrait-il se limiter aux modèles fournis par celle-ci pour ne pas tenter de les comprendre et, le cas échéant, les soigner? En fait, de tels phénomènes sont rares. Néanmoins on peut en trouver des exemples importants. Ainsi de l'imagination créatrice qui, de l'avis des principaux paléoanthropologues, a permis dès l'origine aux australopithèques de visualiser ce qu'ils pourraient faire d'un outil de pierre, au lieu de s'en servir puis l'abandonner comme le font les autres primates. Ce moteur essentiel de l'hominisation relève-t-il d'une forme d'épilepsie? Sinon, quelles en sont les bases neuronales? Et peut-on aujourd'hui le stimuler

3. Une troisième remarque mérite d'être formulée, concernant les sociétés de demain qui seront de plus en plus, semble-t-il, informatisées en réseaux complexes. Elles hébergeront de nombreux processus relevant de l'intelligence artificielle évolutionnaire. Certains parlent même de processus auto-créateurs sans bases neuronales, se déroulant seulement au coeur des systèmes algorithmiques. Comment identifier et traiter leurs dysfonctionnements éventuels. Sans doute pas en se référant à l'épilepsie telle qu'identifiée dans des cerveaux humains.

Dans la mesure cependant où des humains resteront associés aux technologies, le terme de symbiose étant préférable, au sein ce que nous avons nous-mêmes qualifié de systèmes anthropotechniques, l'évolution de ces systèmes pourra-t-elle être orientée par des décisions politiques volontaristes. Ne découlera-t-elle pas au contraire de compétitions darwiniennes pour la survie, ne faisant pas nécessairement cas des préoccupations morales aujourd'hui considérées comme devant être des normes, civiles ou religieuses.

4. Un dernier point enfin. Lionel Naccache fait à juste titre allusion à la mémétique et aux mèmes qualifiés par Richard Brodie de « virus de l'esprit ». On retrouve là l'hypothèse selon laquelle des processus sélectifs darwiniens s'imposent, par mèmes interposés, aux évolutions sociétales. Si cela était le cas, il serait essentiel d'étudier, notamment par l'IRM, quelles formes affectent ces mêmes et surtout, de quelles façons ils contaminent les échanges inter-neuronaux normaux. Même si, comme le font certains méméticiens, il faille considérer que ces échanges normaux résultent en permanence de l'action de tels ou tels mèmes, l'étude précise de leurs rôles dans le cortex serait très utile. Il ne semble pas que ceci soit entrepris sérieusement par les neurologues. Lionel Naccache mettre-t-il cela à son programme de travail, aussi encombré que soit celui-ci ?

Note

1) Aujourd'hui, il est vrai, alors que circulent beaucoup d'images ou simulations numériques concernant les circuits neuronaux, un certain nombre d'auteurs les utilisent pour illustrer ou comprendre les phénomènes sociétaux qu'ils décrivent, par exemple la propagation d'un message publicitaire ou d'un mot d'ordre politique. Mais ceci ne se fait que dans des champs très limités.


Observations de Lionel Naccache. Voir à ce sujet mon commentaire en rouge datant du 04/10/2015 en tout début d'article. JPB

"Cher Jean-Paul,

Je vous remercie pour la célérité de votre recension, je pense qu’il s’agit de l’une des toutes premières. Toutefois, il y a un point qui me gêne beaucoup et dont j’aimerais vous faire part en toute franchise, nous commençons à nous connaître au gré des ouvrages et articles.

Je n’ai évidemment rien à dire ou redire quant au jugement (jugement qui est d’ailleurs plutôt positif dans votre texte) que vous pouvez avoir sur les arguments développés dans ce livre.

Par contre j’ai été très gêné par le fait que votre texte ne restitue pas la démarche et la méthode que j’utilise ici, et sur lesquelles je prends pourtant le temps d’insister tout au long de l’essai.

Pour la démarche, il ne s’agit pas de projeter un regard de médecin sur le monde au nom du fait que ce serait mon point de vue unique et systématique sur tout ce que j’observe. Le point de départ est vraiment cette analogie entre des propriétés du macrocosme sociétal d’une part, et du microcosme cérébral d’autre part. Je pense qu’il est vraiment important de commencer ainsi, car on pense en vous lisant que le médecin en question (moi) passerait tout au crible de la neurologie (Parkinson, Alzheimer, AVC,… et épilepsie) simplement parce qu’il ne sait rien faire d’autre, et cherche à appliquer sa grille de lecture « à la hussarde » et quoi qu’il arrive. Une sorte de Bouvard et Pécuchet un peu borné et très ridicule.

Le point de départ est vraiment ancré dans ce « paradoxe du voyage immobile » macrocosmique qui m’a fait penser à ce « voyage immobile » microcosmique qu’est une crise d’épilepsie (notez qu’il s’agit d’ailleurs d’un mécanisme que nous avons récemment décrypté, et qui relève davantage des neurosciences cognitives que de la médecine ou de la neurologie).

Pour la méthode : une fois cette analogie première formulée de manière argumentée à partir de la propriété suivante microcosmique : « un mode de fonctionnement caractérisé par un excès soudain de communication entre des régions cérébrales distantes qui deviennent indistinguables les unes des autres puisqu’elles oscillent ensemble de manière indifférenciée » (dans mon second chapitre), il est ensuite possible de jouer avec cette analogie et de voir où cela fait sens.

Évidemment, cette analogie donne lieu à des considérations thérapeutiques (dernière partie).

Je pense que tout cela est fort clair pour vous, mais en lisant votre texte en l’état, cet aspect essentiel de mon livre n’apparaît pas et est déformé (le mot analogie n’apparaît pas je crois). Je l’ai testé sur 3 lecteurs sans rien leur dire et ils sont arrivés à la même conclusion.


Étant donné que votre texte sera le tout premier, - je crois -, à référencer ce livre, ces éléments sont encore plus importants pour moi, afin de ne pas formuler une grille de lecture qui passerait totalement à côté de ce que j’ai voulu y faire.

Tout le reste de votre article m’a intéressé, comme dans vos articles précédents, et donne matière à réflexions et discussions.

J’espère vraiment que vous pourrez tenir compte de cette réaction pour la version définitive de votre article, réaction que je vous adresse avec mes sentiments très cordiaux. Bien à vous,
Lionel"