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Géopolitique. Systèmes de systèmes et autonomie
Jean-Paul Baquiast 01/10/2015

Le robot militaire russe dit Platform M sommairement évoqué dans un article précédent 1) pourrait être considéré comme le prototype encore imparfait, dans le domaine militaire, de ce que l'on commence à nommer des systèmes de systèmes. Avec un peu d'optimisme, posons ici en principe que les systèmes de systèmes, en tout domaine y compris la géopolitique, pourraient être considérés comme marquant l'émergence de nouvelles « fédéralités ». Nous préciserons d'abord ici ce que l'on peut entendre par ces trois termes, système de système, émergence et fédéralité. Nous examinerons ensuite quels sens ils pourraient avoir en géopolitique, notamment dans un domaine qui devrait intéresser tous les Européens, c'est-à-dire la construction d'une autonomie européenne.

Définitions

1. Système de systèmes.

Dans le langage des réseaux numériques et de la robotique, on appelle désormais systèmes de systèmes ceux qui font coopérer, au sein d'un système englobant, différents autres systèmes contribuant au fonctionnement du premier. Prenons l'exemple de la plateforme robotique développée par les militaires russes sous le nom de Platform M.

Il s'agit d'un robot militaire prenant la forme d'un petit engin à chenilles, associant un certain nombre de systèmes différents. Ceux-ci communiquent par des réseaux cryptés. Ces réseaux assurent le mise en relation entre les différents systèmes d'armes associés au robot: systèmes de tirs, flottille de drones et, nécessairement, autres robots équivalents dans la mesure où ces Plateformes opéreront à plusieurs (en essaim) en vue d'une plus grande efficacité militaire. A la Plateforme M seront associés d'autres systèmes plus ou moins complexes, pour la géolocalisation, la reconnaissance et l'identification des images, la détection des risques avec déclenchement d'alarmes, etc.

Dans son état actuel, la Plateforme M est également reliée en réseau à des opérateurs humains lui fixant divers objectifs, mais à terme elle devrait pouvoir se comporter de façon autonome face aux exigences du combat. Aujourd'hui, ce système est utilisé pour la défense. Dans quelques années, il le sera en vue de préparer l'arrivée de terriens sur d'autres planètes de notre environnement proche.

Le propre d'un tel système de système est qu'il ne s'agit pas d'un système hiérarchique opérant sous l'autorité d'un processeur central. Il s'agit d'une collaboration autonome se construisant au gré des circonstances pour le bon fonctionnement de l'ensemble. Ainsi la liaison avec les drones ne s'établira que dans la mesure où, d'une part la Plateforme M aura besoin des informations fournies par ces drones et où, d'autre part, ces drones auront besoin d'un interlocuteur à terre pour gérer les images qu'ils recueilleront. La collaboration entre tous ces systèmes ne sera donc pas programmée à l'avance, elle se fera en fonction des besoins d'adaptation de la plateforme à un environnement changeant.

On pourrà dire en ce sens que le système global est évolutionnaire, tel un organisme vivant susceptible de s'adapter pour survivre en prenant des configurations différentes selon les milieux. Un bon exemple de tels organismes vivants s'apparentant à la Plateforme M est fourni par les colonies ou réseaux de bactéries qui évoluent en permanence face aux réactions de l'organisme infecté. Non seulement la colonie évolue, mais aussi chacune des bactéries la composant.

Sur le plan informatique, la mise au point des interfaces logiciels et algorithmes mathématiques composant le système de systèmes représente la plus grande difficulté à résoudre – surtout s'il s'agit de rendre l'ensemble évolutionnaire et auto-perfectible. Il va de soi que les développeurs russes de la Plateforme M restent discrets sur ce point.

2. Emergence

Le terme précise ce que nous venons de décrire. Les comportements du système global, le rôle et la configuration des systèmes associés, ne sont prévus à l'avance, ni par les concepteurs de la Plateforme M, ni par ses utilisateurs. Autrement dit, ils n'obéissent pas à une logique déterministe, mais à une logique dite chaotique. Ainsi en est-il dans le domaine de la vie, mais aussi de la pensée, de la conscience et de tous les produits sociétaux générés par le fonctionnement de la vie. Ils ont « émergé » spontanément. Aucune loi fondamentale de la nature n'imposait leur apparition ni aujourd'hui ne définit leur fonctionnement.

3. Fédéralité

Nous employons ce terme pour faire une distinction entre le système de systèmes et ce que l'on appelle en géopolitique soit un Etat centralisé, soit un Etat fédéral. Un Etat centralisé impose à toutes ses composantes des comportements définis par un gouvernement s'imposant à toutes. A l'opposé, une fédération désigne le regroupement d'ensembles différents, les Etats fédérés, sous la direction d'une autorité centrale, l'Etat fédéral. Ce regroupement à ceci de spécifique que chaque Etat fédéré conserve des compétences propres sur lesquelles l'Etat fédéral ne peut exercer de pouvoir. Certes une cohérence d'ensemble finit par émerger, pour reprendre le terme précédemment défini, mais ce n'est pas toujours le cas. Des Etats fédérés peuvent adopter des positions susceptibles de menacer l'ensemble. En cas de mauvais fonctionnement, l'Etat centralisé périt par la tête, l'Etat fédéral par une suite de sécessions.

Dans le cas intermédiaire, celui que nous qualifions ici de fédéralité, les sous-ensembles conservent certes une autonomie propre. Mais leur appartenance au système global crée les conditions nécessaires pour que s'établisse spontanément – pour qu'émerge - une coopération entre eux aussi favorable que possible à la survie de l'ensemble. Dans les organismes vivants supérieurs, il n'y a pas subordination de l'ensemble des organes constituant l'organisme à un cerveau central décidant des conduites à adopter. Une coopération de fait, résultat de l'évolution, s'établit entre organes différents: par exemple le cerveau et le système digestif.

Rappelons que ce dernier est gouverné par ce que l'on nomme désormais le microbiome, terme désignant l'ensemble des bactéries peuplant l'intestin, dont les comportements apparaissent aujourd'hui aux chercheurs aussi importants pour assurer la survie de l'organisme que ne le sont les décisions du cerveau. L'organisme vivant peut ainsi être défini comme une fédéralité.

Application du concept de système de systèmes dans le champ géopolitique

Si l'on retient ces précisions, la Plateforme M n'est donc pas conçue comme une fédération d'organes différents commandée par un processeur central, mais comme une fédéralité d'organes différents s'associant de façon différente selon les circonstances. En ce sens, elle ressemble davantage à ce que serait pour l'Europe un ensemble politique organisé soit en terme de coexistence d'Etats nationaux, soit en terme de Fédération. Le statut actuel, conçu en principe pour réaliser un heureux équilibre entre les deux formules, se révèle à l'usage de moins en moins viable. Il associe des Etats nationaux libres de leurs choix politiques, sauf en certains domaines, qui ne sont pas nécessairement les plus vitaux, domaines où s'impose en principe une autorité centrale à trois têtes (Commission européenne, Banque centrale et Conseil des chefs d'Etat et de gouvernement).

Pourrait-on cependant concevoir une future Europe comme fonctionnant sur le modèle d'un système de systèmes? Certes, mais il faudrait énormément d'efforts et de créativité pour mettre au point les logiciels et les algorithmes nécessaires, à supposer que les Etats-Unis qui en assurent de facto la direction de l'Europe, après en avoir imposé il y a un demi-siècle le design, laissent faire. Il faudrait aussi des contraintes extérieures telles, en terme de survie, qu'une évolution spontanée en ce sens soit sélectionnée par l'évolution.

Les Européens désireux de s'organiser en système de systèmes devraient ainsi faire le pari de l'émergence, telle que ci-dessus décrite. Plutôt qu'essayer de définir a priori une fédération théorique, ne devraient-ils pas concevoir une fédéralité laissant aux nations européennes, confrontées aujourd'hui à des exigences de survie inéluctables, la possibilité d'unir des ressources différentes sans modèle défini a priori?

Ces exigences sont connues: se dégager de l'emprise américaine, se rapprocher des Brics sans se faire absorber par eux, lutter contre la contamination bactérienne que constitue désormais l'état dit islamique (Daesh). Pour survivre, les Etats nationaux n'auront en ce cas qu'une ressource, jouer leurs cartes chacun en ce qui les concerne mais au mieux de ce qu'ils estimeront être l'intérêt collectif. Ils devront surtout ne pas attendre qu'une autorité extérieure nécessairement intéressée ou mal informée ne leur dise comment s'associer au mieux pour la survie de l'ensemble.

Prenons un exemple tout récent concernant la défense des eaux territoriales européennes. L'Otan, c'est-à-dire les Etats-Unis, organise de vastes manœuvres maritimes associant 30 nations européennes, considérées comme « des partenaires et des alliées ». Il s'agit de l'exercice dit « Trident juncture » 2). L'objectif est en fait d'impressionner la Russie en vue de donner suite aux menaces terrestres formulées contre ce pays dans la suite de la crise ukrainienne.

Du temps lointain du gaullisme, la France ne se serait en rien associée à ces manœuvres ni à aucune alliance sur le modèle de l'Otan visant à assurer sa défense. A l'époque, la France avait de sa propre initiative et avec ses propres ressources, mis en place une flotille de sous-marins nucléaires lance-engins, suivie du lancement du porte-avions Charles de Gaulle lui-même armé de Mirages et Rafales embarqués. Cette force devrait aujourd'hui lui suffire pour décourager d'éventuelles agressions d'où qu'elles viennent. Si chaque Etat européen avait fait de même, à commencer par l'Allemagne, l'Europe aujourd'hui ne se laisserait pas embrigader par l'Amérique au sein des manœuvres de l'Otan.

Nous ne savons pas si la France participe effectivement, et à quel niveau, à Trident Juncture. Par contre, elle a pris parti ouvertement pour l'Otan et les Etats-Unis en refusant de livrer ses Mistrals à la Russie. Du temps du général de Gaulle, forte de son territoire maritime, de son industrie navale et de ses moyens aéro-navals, elle ne l'aurait pas fait. Ainsi, elle ne favorise en rien l'émergence d'un système de systèmes européens capable d'intervenir avec efficacité en vue de la construction d'une fédéralité indépendante.

Notes

1) Voir notre article http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2015/162/platform.htm

2) Trident juncture

Voir http://www.jfcbs.nato.int/trident-juncture.aspx
Voir aussi http://www.jfcbs.nato.int/trident-juncture/media/news/initial-exercise-news-release-trident-juncture-2015-.aspx

On y lit, entre autres

The exercise, which involves 36,000 personnel from more than 30 Allied and Partner Nations, will be hosted by Italy, Portugal, Spain. In addition to those nations the exercise will also be conducted in Belgium, Canada, Germany, the Netherlands and Norway. Naval elements will participate from the Atlantic Ocean and the Mediterranean Sea. Trident Juncture 2015 will demonstrate NATO’s new increased level of ambition in joint modern warfare and will show-case a capable, forward-leaning Alliance equipped with the appropriate capability and capacity to meet present and future security challenges. More than 12 major International Organizations, aid agencies and non-governmental
organisations, such as the EU and AU will also participate in the exercise, demonstrating NATO’s commitment and contribution to a comprehensive approach.

Peut-on trouver mieux en matière de manipulation?