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Bibionet. Questions de défense

 



La dernière bataille de France

Général Vincent Desportes

Le Débat Gallimard 2015

Discussion par Jean-Paul Baquiast 03/11/2015

Version mise à jour au 09/11/2015

 

Le général Desportes publie ici un nouveau livre consacré à un thème qu'il a toujours jugé essentiel: le désintérêt de la nation pour son armée, et en conséquence, les manques de moyens budgétaires, humains et matériels dont elle souffre de plus en plus. Ceci en face de menaces qui ne font que grandir, et qu'elle sera de moins en moins apte à affronter.

Dans un format inhabituel à notre rubrique Biblionet, nous ne présenterons pas nous-même ici ce livre. Nous citerons en fin d'article un entretien avec son auteur publié par Les Echos qui le fait selon nous très complètement 1)

Il nous paraît plus important d'ouvrir un débat sur la question de la Défense, tant de la France que de l'Europe. Ce sujet est considérable, et ne saurait être épuisé en quelques pages. Par ailleurs, nous ne pouvons pas prétendre seuls l'aborder ici convenablement, et moins encore proposer des réponses convenables. Nous nous bornerons à proposer un cadre de questions-réponses qui sera complété progressivement en fonction des contributions que nous recevrons.

Ce cadre déborde quelque peu celui adopté par le général Desportes dans son livre. Les réponses pourront marquer quelques différences avec celles qu'il offre ou offrirait. Néanmoins nous pensons que dans l'ensemble la démarche retenue ici devrait servir non seulement à encourager la lecture du livre, mais encourager aussi la prise de conscience des questions de défense.

Vincent Desportes. Présentation par Wikipedia

Saint-cyrien de la promotion De Linarès (1972-1974), issu de l'arme blindée et cavalerie, sa carrière a alterné affectations en unités de combat, en états-majors et diverses activités opérationnelles.
Ingénieur, titulaire d'un DEA de sociologie, d'un DESS d'administration des entreprises (CAAE), docteur en histoire, le général de division Desportes est aussi breveté de l'École supérieure de guerre et diplômé de l'United States Army War College, équivalent du Centre des hautes études militaires pour l'armée de terre des États-Unis.
Attaché militaire près de l'Ambassade de France aux États-Unis d'Amérique, puis conseiller défense du Secrétaire général de la défense nationale (SGDN), il fut ensuite directeur du Centre de doctrine et d'emploi des forces (CDEF) jusqu'en juillet 2008.
Vincent Desportes est aussi codirecteur avec Jean-Francois Phelizon de la collection « Stratégies & doctrines » aux éditions Economica1.
Le général Vincent Desportes prend la tête du Collège interarmées de défense (CID), de 2008 jusqu'à l'été 20102.
Conférencier, enseignant la stratégie à HEC, il est aujourd'hui professeur associé à Sciences Po Paris.

 

La dernière bataille de France. Questions-Réponses

NB. Ce texte a été modifié et complété dans un dossier intitulé Objectifs et moyens de la politique de défense de la France, auquel il est conseillé de se reporter 11/11/2015
 

Le général Desportes publie ici un nouveau livre consacré à un thème qu'il a toujours jugé essentiel: le désintérêt de la nation pour son armée, et en conséquence, les manques de moyens budgétaires, humains et matériels dont elle souffre de plus en plus. Ceci en face de menaces qui ne font que grandir, et qu'elle sera de moins en moins apte à affronter.
Dans un format inhabituel à notre rubrique Biblionet, nous ne présenterons pas nous-même ici ce livre. Nous citerons en fin d'article un entretien avec son auteur publié par Les Echos qui le fait selon nous très complètement 1)

Il nous paraît plus important d'ouvrir un débat sur la question de la Défense, tant de la France que de l'Europe. Ce sujet est considérable, et ne saurait être épuisé en quelques pages. De plus, il a fait l'objet en France de nombreux livres, articles et discours que nous pouvons pas lire et moins encore résumer ici. Pourquoi alors ce texte? Parce que nous souhaitons donner ici un point de vue quelque peu différent de celui des auteurs les plus connus.

Ces différences portent sur 4 points:
- l'identification de la menace principale. Pour nous, il s'agit de l'hyper-terrorisme, pour reprendre le terme de François Heisbourg ayant donné son titre à un livre du même nom. Nous évidemment adapté ce concept aux circonstances actuelles et prévisibles.
- l'identification de l'allié principal dans la lutte contre cette menance. Pour nous, il s'agit principalement de la Russie de Vladimir Poutine, éventuellement alliée à la Chine.
- une prise de distance avec les Etats-Unis, dont il est apparu qu'ils soutenaient le terrorisme, dans la mesure où celui-ci pouvait mettre en danger la Russie. Les Américains ne font par ailleurs aucun effort pour combattre le terrorisme dans la mesure où celui-ci contribue à déconstruire l'Union européenne, considérée comme une rivale éventuelle des Etats-Unis.
- la volonté de sortir de l'Otan, dont il est apparu que celle-ci visait finalement à priver l'Union européenne d'une défense qui ne soit pas directement au service des intérêts géostratégiques américains.

Par ailleurs, nous ne pouvons pas prétendre aborder seuls ici convenablement ces sujets, et moins encore préciser des réponses convenablement argumentées. Nous nous bornerons à proposer un cadre de questions-réponses qui sera complété progressivement en fonction des contributions que nous recevrons.

Ce cadre déborde quelque peu celui adopté par le général Desportes dans son livre. Les réponses pourront marquer quelques différences avec celles qu'il offre ou offrirait. Néanmoins nous pensons que dans l'ensemble la démarche retenue ici devrait servir non seulement à encourager la lecture du livre, mais encourager aussi la prise de conscience des questions de défense à laquelle il s'est consacré depuis quelques années.

Référence.
* Loi de programmation militaire 2014- 2019 http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?
cidTexte=JORFTEXT000028338825&categorieLien=id

* Discussion au Sénat sur la LPM http://www.senat.fr/dossier-legislatif/pjl12-822.html et

 
La dernière bataille de France. Questions-Réponses

Ce texte présente, comme indiqué en introduction, des suggestions qui seront précisées ici dans les prochaines semaines. Elles tiendront compte notamment des critiques et contributions que nous pourrons recevoir. A la suite de ce travail, une première note de synthèse sera rédigée par Jean-Paul Baquiast et Jean-Claude Empereur

Première partie. Menaces dans une perspective géostratégique

1. Quelles sont les menaces actuelles ou prévisibles? Domaine. Ordre d'urgence.

- La première menace, à la fois prévisible et imprévisible, est l'hyper-terrorisme. Terrorisme visant les sites stratégiques et plus généralement le terrain. Armes de plus en plus sophistiquées. Ce terrorisme émane essentiellement pour le moment de la nébuleuse des mouvements djihadistes identifiés sous le terme d'Emirat islamique. Il est principalement soutenu par l'Arabie saoudite et par différents Etats musulmans sunnites.

Des sources fiables ont identifié les USA comme ayant financé Daesh et continuant à l'armer. L'objectif est de contribuer à la chute de Bashar al Assad, considéré comme un partenaire fidèle de la Russie. Au delà, le terrorisme islamiste représentera une menace dangereuse pour la Russie elle-même et ses alliés du caucase. D'où l'intérêt qu'y attache Washington.


2. Ordre d'importance en termes de pertes prévisibles. Moyens de défense à déployer pour y faire face . Relations armée-police. La question de la cyber-guerre. Menaces concernant l'outre-mer.

- Des pertes à court terme pouvant se chiffrer en France par milliers ou plus. L'armée de terre, équipée de moyens modernes de détection, prévention, répression et secours, est la mieux à même d'y faire face. Mais la coopération étroite avec la gendarmerie (arme à rétablir) et la police est indispensable. Ces trois corps devraient sur 5 ans (?) voir leurs effectifs être multipliés par 2 ou 3. Il en sera de même des moyens matériels dont ils disposent, aujourd'hui vieillis et techniquement obsolètes.

- On associera à l'hyper-terrorisme des opérations délibérées d'immigration massive, comportant des éléments terroristes. Cette immigration, à elle seule, et abstraction faite du terrorisme, entrainerait une destruction de la nation si elle dépassait un seuil approximatif de (non chiffré ici). D'ores et déjà, elle est en grande partie provoquée par des intérêts visant à détruire l'ordre européen. Pour la prévenir, une dissuasion armée active aux frontières ou aux sources s'imposera. Là encore l'armée sera la seule capable de mener cette tâche.

- On cessera de considérer la Russie comme ne menace, non plus que la Chine. Dans le pire des cas, la dissuasion nucléaire devrait suffire à modérer le risque, comme ce fut le cas depuis 50 ans. Au contraire, dans la lutte contre l'hyper-terrorisme, la coopération avec la Russie, et de plus en plus la Chine, deviendra essentielle.

- On cessera par contre de considérer les Etats-Unis comme un allié indiscutable. Des milieux très actifs aux USA (néocons...) considèrent au contraire la France comme une rivale à abattre. La première chose à faire sera de reprendre une autonomie militaire complète vis-à-vis des USA, y compris et surtout dans le domaine des matériels militaires.

La tâche sera très difficile Elle supposera des investissements autonomes massifs bénéficiant aux industries d'armement.

- Concernant la cyber-guerre, il faudra développer une défense tous azimuts, supposant là encore des investissements massifs dans le domaine des technologies concernées. Là encore, il sera très difficile de se libérer de l'emprise américaine.

- La défense de l'outre-mer français sera également indispensable, pour que la France conserve son rang géostratégique global. Elle supposera de renforcer considérablement les moyens maritimes et aériens.

Référence

- Sur le concept d'hyper-terrorisme musulman, on lira avec profit un article de Pepe Escobar
Le caliphe aux portes de Vienne (autrement dit de Europe)
http://atimes.com/2015/10/the-caliph-at-the-gates-of-vienna/
Version française http://lesakerfrancophone.net/le-calife-de-bagdad/
L'auteur, excellent connaisseur, fournit des éléments qu'il conviendra de reprendre dans la note de synthèse.

2. Quelles sont les menaces actuellement non prévues mais auxquelles il faudrait se préparer. Domaines. Moyens de défense à déployer pour y faire face. La question de la cyber-guerre.
Quels sont les théâtres métropolitains où il faudrait déployer des forces? Les territoires? Les objectifs. Les moyens.

- Cf le 1. ci-dessus. Il s'agira de l'hyper-terrorisme, imprévisible par définition. Il affectera en priorité, outre les intérêts français à l'étranger, le territoire, les activités nationales et les populations. Le combattre supposera une large gamme de moyens de défense et d'intervention dont certains ne seront pas affectés a priori, c'est-à-dire pouvant être mobilisés rapidement et portés sur des théâtres inattendus. Des projections à l'étranger (Europe, Afrique) seront nécessaires si les Etats concernés le demandent, en appui de leurs propres forces.

3. Quels sont les théâtres non métropolitains où il faudrait déployer des forces? Les territoires. Les objectifs. Les moyens.
- Cf. le 2 ci-dessus: Europe. Afrique. A développer.

4. Sur ces différents points, la France pourrait-elle s'appuyer sur une défense européenne? En Europe. Hors Europe.

- Aujourd'hui il n'existe pratiquement pas de défense européenne commune. Les Etats européens disposant de moyens sont rares et pas nécessairement disposés à coopérer avec la France. Celle-ci devra donc compter sur ses propres moyens, et engager seule, au moins au début, les dépenses de mise à niveau correspondantes.
Sur la défense européenne, reprenons ici les suggestions intéressantes, bien qu'un peu optimistes pensons nous, du général Favin Lévèque
:

Quoiqu'il en soit, , il me semble nécessaire en dépit du peu de motivation de nos partenaires européens de raisonner non pas en défense nationale, mais en défense européenne. Certes les pays de l'Union Européenne vivent depuis  plus de 60 ans sur l'idée que la paix leur est acquise une fois pour toutes et que si , par un concours de circonstances totalement improbable, des menaces d'ordre militaire  devenaient  séreuses, les USA , pilier de l'Otan et partenaire omnipuissant, résoudraient rapidement la question à leur profit...

Le réveil de cette Europe assoupie dans sa torpeur et son irresponsabilité  interviendra tôt ou tard et d'ores et déjà, on commence à sentir un frémissement , car nos amis découvrent  avec stupeur la dangerosité du monde . Ils avaient éliminé le concept de guerre de leurs pensées et découvrent tétanisés et incrédules la réalité des conflits et leurs conséquences sur leur havre de paix. Ils découvrent notamment que la guerre peut avoir des causes démographiques, économiques , idéologiques , ethniques , religieuses

Cela ne les a pas encore amenés à sauter le pas d'un changement de paradigme  et nous sommes encore loin des mesures drastiques à prendre pour faire face à l'évolution de la situation internationale. Toutefois il n'est plus exclus qu'à terme pas si lointain, les possibilités offertes par le traité de Lisbonne voient le jour, notamment celle que constitue la Coopération Structurée Permanente,, terme dramatiquement abscon et technocratique qui désigne simplement celui de noyau dur en matière de défense. Michel Barnier, actuellement conseiller défense du Président Juncker, est un ardent promoteur de ce noyau dur qui pourrait comporter outre la France, l'Allemagne dont Barnier pense qu'elle y est prète, l'Espagne, l'Italie, la Pologne, la Belgique et le Luxembourg. Pas la Grande-Bretagne, avec laquelle cependant un accord de défense pourrait être passé par ce noyau dur.

5. Des pays européens, à l'inverse, pourraient ils espérer un soutien de la France? Les domaines. Les moyens. Les financements ou contre partie de leur part?

- Oui, s'ils demandent, et en fonction des moyens français disponibles. Une armée française forte pourrait accepter de jouer en partie le rôle de gendarme de l'Europe, mais en restant sous son propre commandement. Par ailleurs, des contributions correspondant aux dépenses devront être obtenues des pays européens demandeurs.

6. Comment se situer par rapport aux Etats-Unis ? Dans l'Otan . Hors Otan

Le général Favin-Lévèque nous écrit (comme indiqué ci-dessus nous ne partageons pas nécessairement ce pont de vue) :
Cette Europe de la défense, restreinte mais volontariste, pourrait parfaitement coexister avec l'Otan  dont elle constituerait le pilier européen. Les USA se sont toujours opposés à une telle structure au sein de l'Otan, préférant jouer sur chacun des membres plutot que sur un bloc européen au sein de la structure, mais il n'est pas exclus, compte tenu de leur volonté bien réelle de voir les Européens prendre leur destinée en mains, de faire aboutir ce concept de pilier européen, notamment si la Grande-Bretagne en est écartée et reste un partenaire individuel des USA dans l'Alliance.


7. Comment se situer dans la perspective d'une convergence stratégique avec l'Eurasie ? Russie . Autres Brics.

- Cf le 1. ci-dessus. Une coopération stratégique s'imposera dans certains domaines, notamment la lutte anti-terrorisme et la lutte contre les dégâts du réchauffement climatique. De même que des mises en commun de recherches industrielles innovantes. Ceci y compris dans le domaine des technologies de défense nouvelles, techniques dites de Déni d'accès et missiles (voir ci-dessous).

8. Comment se situer par rapport à l'Afrique? Pays. Moyens.

- Cf le 2. ci-dessus. Plus généralement, on ne pourra pas envisager que la France devienne un gendarme de l'Afrique, même à la demande de certains pays. Par contre des coopérations techniques et des interventions ponctuelles seront nécessaires, si le relais en est pris par les pays.

Deuxième partie. Capacités de défense et moyens

9. Capacités à privilégier ? Armée de terre, effectifs, équipement. Armée de l'Air, effectifs, équipement. Marine, effectifs, équipement . Spatial, effectifs, équipements. Cyber guerre, effectifs, équipement.

- Les réponses proposées ici devraient viser à satisfaire les besoins des 5 à 10 prochaines années. Au delà, des adaptations seront nécessaires. L'ensemble des armes devra recevoir des batteries de missiles modernes et de matériels électroniques du type « Déni d'accès » adaptés aux types d'engagement qu'elles assumeront. Il en sera de même des technologies de communication, observation et transmission par satellites, drones et matériels terrestres robotisés.

- C'est l'armée de terre qui devra bénéficier des principaux renforcements. Ses effectifs devraient sur 5 ans être multipliés par 3 environ. Dans le même temps les matériels divers nécessaires à son engagement sur le terrain et à son déploiement, actuellement hors d'âge, devront être entièrement renouvelés et augmentés en proportion des effectifs. Il en sera de même des moyens de transport aérien nécessaires à la projection des forces.

- Concernant l'armée de l'air, des renforcements de moindre ampleur pourront être acceptés. A côté des avions et hélicoptères de combat, à renforcer en nombre, des lacunes graves devront être comblées, par exemple dans le domaine des avions ravitailleurs et des drones polyvalents . ( A noter que les hélicoptères sont pour la plupart disposés au sein de l'ALAT, aviation légère de l'armée de terre, et non pas au sein de l'armée de l'air, qui, comme la Marine , possède relativement peu d'appareils)

- Concernant la marine, dans la perspectives de la protection des côtes métropolitaines et surtout de l'outre-mer lointain, il sera souhaitable de doubler le PA. Charles de Gaulle et de mettre en place des groupes d'escorte et de combats conséquents. Par ailleurs, la formule des BPC porte-hélicoptères Mistral et de leurs escortes devra être étendue, avec la construction de 5 unités complémentaires sur 5 à 10 ans. Deux SMN d'attaque supplémentaires seront sans doute nécessaires, complétés d'un nombre difficile à évaluer aujourd'hui de SM diesel sur le modèle du Kilo russe.

Mais pourquoi ces matériels destinés en principe à conduire une guerre navale de grande ampleur? Parce que, dans le cas de la protection du domaine maritime mondial dont dispose la France, celle-ci pourra avoir à se défendre contre des agressions provenant d'un grand nombre de pays n'ayant pas la capacité de mener des offensives importantes, mais pouvant désorganiser localement les implantations et les voies maritimes nécessaires à la France.

- La force de frappe nucléaire actuelle sera conservée et modernisée, sans augmentation globale des capacités.

- En matière de spatial, en fonction d'une évolution rapide des matériels, il est difficile de faire aujourd'hui des propositions. Constatons seulement que les satellites d'observation sont notoirement insuffisants et devront être renforcés. Ils joueront un rôle important dans la lutte contre l'hyper-terrorisme.


10. Moyens humains à mettre en place et effectifs? Non-gradés. Sous-officiers. Officiers supérieurs; Techniciens et ingénieurs militaires. Techniciens et ingénieurs d'origine civile.

- Sans entrer dans le détail, on pourra considérer, comme indiqué dans le 9. ci-dessus concernant l'armée de terre, que les effectifs de ces diverses catégories devront être multipliés par 3 dans les 5 ans. La part des techniciens et ingénieurs militaires devra s'accroitre relativement.plus rapidement Le recours à des personnels civils contractuels ne sera envisagé que par défaut. Il faudra par ailleurs décourager sauf urgences le recours à des sociétés privées


11. La question du statut. Engagés. Volontaires d'un service civil. Volontaires d'un service militaire. Service militaire obligatoire (SMO) . Contractuels civils .

- Les 3 premières formules ainsi que la dernière, peuvent coexister. Le SMO pose problème. Il est certes très intégrateur et donc souhaitable, mais pour être efficace il doit durer au moins 18 mois. Le coût paraitra excessif, compte tenu des autres dépenses recommandées ici. On peut préférer, comme indiqué ci-dessus, augmenter les effectifs professionnels actuels.


12. Domaines d'armements ? Réservé aux forces nationales. Exportables . Duals (civils et militaires)

- Il faut considérer que, pour développer une industrie innovante au plan national, seules les commandes militaires permettent de le faire sans avoir à respecter l'ouverture des marchés imposées pour les commandes civiles. Il s'agit d'un avantage considérable, dont les retombées bénéficient aux entreprises nationales, qu'elles travaillent pour le secteur militaire ou civil, au plan national ou à l'exportation.

Par ailleurs, la haute technicité imposée sur le marché mondial des matériels militaires permet aux entreprises nationales bénéficiant de commandes importantes des armées d'acquérir sans coûts excessifs les compétences avancées nécessaires. Les matériels et les technologies développés par eux, doivent viser aussi le marché national civil, y compris à l'exportation.

- Une Agence de Défense pour les Recherches Avancées ADRA sera créée pour encourager et coordonner les recherches scientifiques et techniques intéressant la défense. Elle opérera, sous réserve de confidentiel-défense, tant au profit des laboratoires et industriels de défense que pour les laboratoires académiques et industriels civils.

- L'importante croissance des responsabilités des armées recommandée dans ce document permettra par ailleurs d'augmenter le nombre des utilisateurs de matériel militaire au plan national et d'améliorer considérablement la compétitivité de ceux-ci au plan international.


- Si rien de cela n'est fait, le poids écrasant des matériels et technologies américaines, militaires ou civiles, continuera à décourager tout investissement important provenant des industries nationales d'armement.

13. Budgets.

- L'augmentation considérable des dépenses envisagées dans ce document augmentera considérablement le volet Dépense des budgets militaires et les pourcentage de PIB correspondants. Il sera donc irréaliste d'espérer couvrir ces dépenses par des recettes analogues à celles utilisées dans les finances publiques actuelles: impôts, emprunts, redevances affectées.
- Nous reviendrons ultérieurement sur ces points. Disons seulement ici qu'il faudra considérer que la France soumise notamment à l'hyper-terrorisme et menaces associées, devra se considérer comme en état de guerre. Elle devra donc recourir à des méthodes proches, toutes choses égales par ailleurs, de celles de l'économie de guerre s'étant imposées à l'ensemble des belligérants lors des deux dernières guerres mondiales.

L'exemple de l'économie américaine durant ces guerres montre que, sous réserve de respecter des conditions drastiques visant à empêcher les gaspillages et les spéculations, une économie de guerre peut très bien acquérir de nouvelles capacités se traduisant par un enrichissement global. Surtout si celles-ci permettent dans le même temps d'adapter le pays aux crises de reconversion nées du réchauffement climatique et de la destruction des éco-systèmes (à développer).

14. Crédibilité des préconisations qui précèdent

Il est évident que, dans un pays tel que la France encore trop soumis aux pressions américaines et aux lobbies transatlantiques, comme au sein d'une Union européenne définitivement soumise à ces mêmes influences, rien de ce que nous préconisons ici n'aura la moindre chance d'être pris en considération, et à plus forte raison d'être mis en oeuvre.

Une profonde révolution politique serait nécessaire, accompagnée d'une sortie presque complète de l'Union européenne. L'aggravation très probable des agressions et risques divers qui frapperont la France dans un proche avenir , rendra sans doute possible des évolutions relevant aujourd'hui de l'inconcevable.

Le général Favin-Lévèque ajoute ceci, conclusion que nous partageons :
En fait, en s'en tenant à nos seuls besoins de défense territoriale contre la menace terroriste, il faudrait reconstituer sous une forme adaptée un dispositif s'inspirant de la  DOT des années 70 dans lequel la gendarmerie constituerait le pilier, les armées, et notamment l'armée de terre et les forces spéciales , y apportant leur contribution  plus dans la détection des menaces et l'apport de moyens techniques que dans une surveillance statique des points sensibles sur le terrain. Mais pour tout cela, il faut des crédits  et accepter de redonner à la défense la priorité qu'elle avait , notamment sous la présidence du Gal de Gaulle. Le redressement à opérer est considérable en France, mais encore plus chez nos partenaires européens, ce n'est pas lorsque la menace devient réalité qu'il faut prendre des mesures, c'est bien en amont qu'il faut les anticiper: Il faut une bonne décennie pour construire un outil de défense crédible tant au plan des hommes qu'à celui des moyens.

 

Note

1) Article de Les Echos
Entretien avec le Général Desportes

Propos recueillis par Anne Bauer et Jacques Hubert-Rodier

Q. L’armée française a-t-elle aujourd’hui les moyens de faire face aux menaces?
R. Nous sommes dans une situation extrêmement critique. D’un côté, les menaces s’accroissent, le feu a pris tout autour de l’Europe, de l’Ukraine au Sahel en passant par le Moyen-Orient. De l’autre, les capacités de notre défense sont constamment réduites?: moins 25?% sous Nicolas Sarkozy et à peu près la même chose sous François Hollande, selon l’actuelle loi de programmation militaire, même après la légère rectification décidée par le Président. Vérifiez vous-même. Si cette pente vertigineuse n’est pas sérieusement redressée, les armées françaises vont tout simplement disparaître?: le dernier soldat français défilera sur les Champs-Elysées le 14 juillet 2040.
Ce qui est terrible, c’est que l’institution militaire, silencieuse par nature, est incapable de se défendre elle-même, comme peuvent le faire d’autres corps sociaux, médecins, architectes, avocats disposant «?d’Ordres?» dont c’est la mission. Des voix citoyennes doivent s’élever, au nom de la Nation. Mon devoir était de pousser un cri d’alarme. C’est l’objet de cet ouvrage, hélas plus réaliste que pessimiste.

Q. Pourquoi ce grand écart entre missions et moyens??
R. L’Europe a tué l’idée de guerre dans l’esprit des citoyens européens. Ils ont cru que le «soft power» pourrait remplacer le «hard power». Nous avons intellectuellement «?quitté l’histoire?» en imaginant être parvenus dans un monde post-moderne qui avait définitivement éliminé la guerre et la barbarie.
Si la guerre a disparu, pourquoi conserver des armées?? Les citoyens se sont désintéressés de la défense dont les investissements sont devenus peu à peu illégitimes. En aval, on a pu, sans coût politique, rogner sur les budgets de défense pour redistribuer aux corps sociaux qui, eux, descendent dans la rue.

Q. Le 29 avril, le président Hollande a annoncé une rallonge budgétaire de 3,8 milliards d’euros sur quatre ans pour la défense. Est-ce suffisant??
R. C’est un frémissement positif mais insuffisant. Il s’agit simplement d’un ralentissement de la diminution du budget des armées… et surtout d’une manœuvre de communication. Mais ce geste symbolique - qui doit être salué - ne rétablit pas l’outil militaire à la hauteur des menaces et des ambitions de la France. Il est vrai qu’en 2016, on va recruter, et que le budget a été renforcé de 600 millions pour passer de 31,4 milliards d’euros dans la Loi de programmation initiale à 32 milliards. Mais la déflation des effectifs reste programmée et va reprendre. Les hausses sérieuses de budget ne sont prévues qu’après 2017?! Autant dire que le gouvernement fait des promesses pour un avenir que personne ne connaît.

Q. Quel serait le budget militaire idéal??
R. Il n’y a évidemment pas de jauge absolue, tout dépend des ambitions, des menaces et de la façon dont on emploie le budget. Ce que l’on sait aujourd’hui, c’est que l’armée française est largement suremployée par rapport à ses capacités. Elle s’use. Elle ne peut plus se reconstituer (formation, entraînement, remise en condition…) entre deux engagements. Elle risque de se retrouver dans la même situation que l’armée britannique qui, malgré un budget supérieur au nôtre (plus de 40 milliards d’euros), est aujourd’hui incapable d’aller opérer au sol sur les théâtres extérieurs.

Q. Pourquoi la Grande-Bretagne est-elle dans cette situation??
R. Son armée a été surengagée par rapport à sa capacité. Presque simultanément, elle a déployé jusqu’à 40.000 soldats à Bassora en Irak et jusqu’à 10.000 dans le Helmand en Afghanistan, un effort très au-delà de ses possibilités et qui l’a profondément usée. Résultat, si l’armée britannique bombarde encore ici et là, il n’y a plus désormais aucun contingent britannique significatif engagé dans des opérations extérieures. L’armée britannique s’est détruite par sur-emploi et mettra a minima quatre ou cinq ans à se reconstruire. Pour tenir dans la durée, les armées américaines considèrent qu’on ne peut déployer au maximum qu’un soldat sur sept, sans épuiser le capital.

Q. Et l’armée française, est-elle épuisée??
R. En France, on applique un ratio de un sur six, largement dépassé aujourd’hui. Au rythme actuel, elle sera bientôt épuisée, particulièrement dans les forces terrestres. Nous sommes toujours capables de réussir des opérations coup de poing comme l’opération Serval, lancée en janvier 2013 au Mali pour arrêter la percée djihadiste. Mais on ne sait plus s’engager efficacement sur le long terme alors que tous les conflits auxquels nous prenons part sont des conflits longs.
Il y a des choix à faire?: de la présence sous la Tour Eiffel, ou de l’efficacité opérationnelle en Syrie et au Sahel?? Les 7.000 soldats français déployés dans le cadre de l’opération Sentinelle n’ont qu’une plus-value très limitée au regard des inconvénients majeurs de ce déploiement avant tout politique. Employer un soldat, dont la formation est très onéreuse, dans le rôle d’un employé de société de gardiennage est un véritable gâchis, au plan opérationnel et au plan budgétaire. Impôts dilapidés, dégradation continuelle des capacités opérationnelles individuelles et collectives… Sentinelle casse un outil qu’on regrettera très vite. Il est tout à fait légitime d’utiliser les soldats français pour la protection du territoire national, mais à condition de tirer le meilleur parti de leurs compétences spécifiques. L’armée n’est pas un stock de vigiles à déployer devant les lieux de culte?!
La France a la chance d’avoir une belle armée, capable du meilleur. C’est la seule qui puisse encore défendre l’Europe. Il faut précieusement prendre soin de ce capital inestimable sans oublier que reconstruire une armée est extrêmement long et complexe. L’armée irakienne formée à coup de milliards de dollars par les Américains s’est «?débandée?» face à Daech. De même, l’armée malienne formée par la Mission européenne n’a guère résisté aux premiers coups de feu des Touaregs. Idem pour l’armée afghane, on l’a encore vu récemment à Kunduz devant les talibans…

Q. Mais avec l’Europe de la Défense, ne peut-on pas mutualiser les moyens militaires??
R. Notre horizon doit être l’Europe de la Défense. Mais, à ce jour, nous ne sommes parvenus à rien de sérieux. Le meilleur exemple de l’inanité de l’Europe de la défense, ce sont les Groupements tactiques de 1.500 hommes, parfaitement équipés et entraînés… mais qui n’ont jamais été utilisés, ni au Mali, ni en République centrafricaine alors que l’occasion en était clairement donnée.
A l’heure de la montée des dangers, la France ne doit surtout pas se départir des moyens de défense qu’elle possède encore. C’est pourquoi ces questions ne sont pas de nature budgétaire mais d’abord un problème de vision, de sens de l’Etat et de volonté politique.

Q. Et l’Otan??
R. Malheureusement, aujourd’hui, il faut le dire, l’Otan est préjudiciable aux intérêts de la défense européenne?: la survie de cette organisation d’un autre âge est la première cause de l’effondrement des budgets européens de défense. Les Européens rêvent toujours du soldat Ryan… qui ne reviendra jamais plus les défendre. Le «?pivot?» américain vers le Pacifique n’est pas une vue de l’esprit?: il est une tendance lourde, irréversible.
L’intérêt bien compris des Américains serait d’imposer l’autonomie aux Européens, mais, par courte vue, ils craignent une Europe-puissance qu’il faudrait admettre à part entière dans la gestion des affaires du monde. L’Otan?? Oui, mais profondément transformée, sans «?primus inter pares?» et dans laquelle les Européens seraient au minimum «?l’actionnaire majoritaire?».

Q. La France est-elle vraiment menacée??
R. Ce n’est pas parce que la France, tout au bout de sa péninsule européenne, se croit protégée, qu’elle l’est. Au contraire. Après les Etats-Unis, elle est pour les djihadistes le deuxième «?Grand Satan?». Les menaces sont concrètes. Quand l’armée française s’engage au Mali, elle va détruire des djihadistes qui ont l’intention de semer la terreur en France. L’intention de Daech est de perpétrer des attentats de masse sur le territoire national?: la destruction de l’Etat islamique est dans l’intérêt immédiat des Français. Cela rend bien secondaires beaucoup d’autres considérations.

Q. Mais ces menaces ne sont-elles pas avant tout du domaine de la police??
R. Il y a un continuum entre sécurité et défense, mais l’une et l’autre sont complémentaires et nécessaires. Nos frontières sont poreuses, et plus on traitera la menace «?à l’avant?», moins on aura à le faire sur le territoire national. Ne rêvons pas d’une ligne Maginot antiterroriste?: toutes les forteresses ont vocation à être détruites ou contournées. Cette «?défense de l’avant?», il faut sans relâche en expliquer la nécessité aux Français?: plus les théâtres d’opérations sont lointains, moins le citoyen les relie à sa propre sécurité.
Pourtant, il n’y a pas d’autre solution que d’aller là où se trouvent les sources de la violence, et les tarir. L’erreur majeure serait de confondre «?continuum?» et «?fusion?». Il faut consolider la coopération entre défense et sécurité, mais les missions et les moyens doivent rester spécifiques.

Q. Vous êtes donc d’accord avec les opérations lancées de l’autre côté de la Méditerranée??
R. Ce n’est pas la multiplication des interventions qui fait une stratégie. La France s’engage partout, mais on a du mal à identifier clairement une stratégie dans toutes ses dimensions. Elle pare au plus pressé, basculant ses efforts au gré des départs de feu sans jamais parvenir à traiter les problèmes «?au fond?». Faute de pouvoir envoyer sur les théâtres des contingents adaptés aux enjeux, on projette des forces, on s’active au mieux, mais on ne travaille pas dans la durée?; souvent, on perd la nuit ce qu’on avait gagné dans les combats du jour.
C’est le Sisyphe interplanétaire, version casque lourd. On le voit en République centre-africaine, en Afghanistan et dans le désastre de Libye. Dans mon livre, j’affirme qu’on a transformé nos armées en «?kit expéditionnaire?», toujours à la peine pour transformer les gains tactiques en succès stratégique. Faute de budget, de moyens, l’armée française est capable de gagner des batailles, mais plus des guerres, car cela supposerait d’assurer la permanence des effets. Pensez qu’au Sahel, 3.500 soldats sont mobilisés sur un territoire plus vaste que l’Europe?!

Q. Alors que c’est un point fort de la France, vous remettez aussi en cause l’inflation technologique militaire. Pourquoi??
R. Parce que l’effet délétère des coupes budgétaires sur nos forces est d’autant plus violent qu’il se couple avec un armement toujours plus sophistiqué et donc toujours plus coûteux. Or, cette inflation technologique - par elle-même réductrice des parcs et flottes - se traduit in fine par la contraction des formats et déflation des effectifs, une logique perverse… La technologie est utile. Cependant, l’hyper-sophistication produit des armées excellentes dans la bataille, au niveau technique, mais médiocres dans la guerre, au niveau stratégique. Quel triste exemple que l’Afghanistan, où la coalition internationale mobilisait les deux-tiers des budgets militaires du monde, où le différentiel technologique était le plus élevé de toute l’histoire militaire, sans qu’aient pu être vaincus quelque 30.000 talibans équipés de kalachnikovs?!
La technologie ne confère pas hélas le don d’ubiquité qui serait fort utile vu la multiplicité de nos théâtres d’opération. Quand la France acquiert une frégate de dernière génération pour un milliard d’euros, elle se prive de quelque 10 navires plus modestes mais qui seraient plus efficaces pour surveiller son espace maritime, le deuxième du monde?!

Q. Faut-il alors remettre en question la dissuasion nucléaire??
R. Du moins faut-il veiller à ce qu’elle ne devienne pas notre nouvelle ligne Maginot. Cette arme de non-emploi n’est utile que si on dispose d’une armée d’emploi, seule à même de prévenir son contournement et de faire face aux multiples enjeux sécuritaires infra-nucléaires. Or, le nucléaire, qui mobilise environ 20?% du budget d’investissement des armées, est une des premières victimes de l’inflation technologique?; il pourrait rapidement atteindre 30?% des dépenses militaires compte tenu des renouvellements de programmes prévus dans les dix ans à venir.
Il est temps de maîtriser une dérive perverse pour la défense française et d’envisager enfin la défense de manière globale. En ce sens, la sacralisation actuelle du nucléaire est une des plus graves menaces sur la sécurité des Français.

Q. Pourra-t-on gagner la lutte contre Daech??
R. Seulement si on trouve la stratégie commune, donc le but à atteindre. Pour l’heure, faute de savoir ce qu’on veut faire dans un Moyen-Orient qui a enterré les accords Sykes-Picot [délimitant une frontière entre l’Irak et la Syrie, NDLR], on mène une guerre de «?containment?» pour gagner du temps, le temps nécessaire pour déterminer le compromis possible entre les différentes parties prenantes, Iran, Arabie Saoudite, Irak, Turquie, Israël, etc.
Mais sans accord entre Obama et Poutine, sans reconnaissance des intérêts légitimes des uns et des autres, on ne pourra pas définir un objectif commun et donc nous continuerons à perdre du terrain comme nous le faisons, malgré toute notre force militaire, depuis l’été 2014.

Q. La Russie n’est donc pas notre adversaire?? Fallait-il alors lui vendre les navires Mistral??
R. Je pense qu’il ne fallait pas lui livrer les Mistral, car il faut fixer des limites à Vladimir Poutine?: il n’en respectera la France que davantage. C’est important?! D’autant plus que c’est le même Poutine qui fixe à présent le tempo des relations internationales.
Et lui, il a une vision?: replacer la Russie au cœur du jeu international, préserver ses intérêts au Sud de la Méditerranée et sa base militaire de Tartous en Syrie, et enfin se défendre des mouvements djihadistes sur la frontière sud de la Russie. Son intervention a rebattu les cartes. Vendre ces navires à l’Egypte n’est pas un mauvais choix?: cet Etat doit rester solide et ne pas devenir une zone de guerre comme ses voisins.

Q. Le gouvernement a-t-il tort de réclamer le départ de Bachar al-Assad??
R. La première vertu du stratège, c’est le réalisme. La mission première d’un chef d’Etat est d’assurer la sécurité de ses citoyens, pas de faire de la morale. Désormais les choses sont cependant plus claires?: Bachar al-Assad est militairement soutenu par la Russie et il fera donc partie du compromis à trouver pour sortir de cette crise.
Le rendez-vous de New-York lors de l’assemblée générale de l’ONU a été un grave échec. Il aurait fallu que les Etats-Unis, la Russie, la France fassent cause commune pour éteindre le feu, et donc lutter contre Daech. Après, il sera toujours temps de négocier, sachant que le président russe est évidemment plus attaché à sa base de Tartous qu’à Assad.

Q. Faut-il envoyer des troupes au sol??
R. Eventuellement, mais seulement quand on aura clairement déterminé l’état final recherché?: en stratégie, la question des moyens est toujours une question de deuxième ordre, même si elle interagit avec la question de la finalité. Des troupes, mais quelles troupes?? Quelles nationalités?? Quelles religions?? Questions complexes. Quel volume de forces et quels risques, pour un engagement forcément très long, dans de vastes espaces??
En 2003, l’armée américaine en Irak a mis un an pour reconquérir le Tigre et l’Euphrate avec 150.000 hommes. Elle a mis finalement neuf mois pour faire tomber Falloujah avec 40.000 hommes, dont 15.000 Américains. En comparaison, l’armée française a pu mobiliser un maximum de 5.000 hommes au Mali?!

Q. La France devait-elle en 2011 contribuer au renversement du colonel Kadhafi?? A part Nicolas Sarkozy, qui défend, encore aujourd’hui, cette intervention??

R. Cet engagement n’était pas nécessaire. Je suis très critique quant à cette opération, mais pas plus que ceux qui savent que, dans la guerre, ce qui compte ce n’est pas l’intention initiale mais le résultat final. Et les conséquences de cette intervention, c’est non seulement la destruction de la Libye, mais aussi les migrants et le chaos que l’on a installé durablement au Sahel, et, pour bonne part, la consolidation de Boko Haram.
Autant, clairement, le 31 août 2013, il fallait lancer l’opération prévue contre les troupes de Bachar al-Assad, autant en Libye, il eut été infiniment plus sage de s’arrêter au but initialement fixé - arrêter la poussée blindée devant Benghazi – et ne pas laisser dériver dramatiquement la mission.