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Epistémologie politique. Sur le concept d'inconnaissance
Jean-Paul Baquiast 06/11/2015

Le concept d'inconnaissance que Philippe Grasset utilise régulièrement dans les articles qu'il publie du site Dedefensa consacré aux problèmes politiques et géopolitiques du monde, est tout à fait approprié. Si l'on précise que la connaissance à laquelle il fait allusion signifie en fait la connaissance consciente que l'on peut acquérir au sujet de ces problèmes, il devrait être de notoriété scientifique qu'elle ne peut qu'être incomplète et fragile. Le reconnaître et parler de non-connaissance ou, plus fortement, d'inconnaissance, est donc d'une prudence élémentaire.

En ce cas, le terme ne signifie pas que l'on renonce à tout effort de connaissance, mais que l'on renonce à se donner une connaissance exhaustive et durable des phénomènes que l'on observe et sur lesquels on propose des commentaires. Dans certains cas, faute d'une connaissance suffisante de tels ou tels aspects supposés importants des phénomènes, on pourra prétendre renoncer purement et simplement à les connaître et surtout renoncer à établir , s'appuyant sur les connaissances partielles que l'on peut en avoir, des hypothèses et théories plus générales. Celles-ci seraient nécessairement biaisées.

Ce principe de non-connaissance trouve son application dans le domaine des représentations que chaque individu peut se donner personnellement du monde. Mais il doit être étendu aux représentations collectives. L'on peut faire valoir que les jugements de plusieurs personnes sont préférables à celles d'une seule, dans les cas difficile. Les critiques croisées et les efforts de modération collective en résultant sont, en politique comme plus généralement dans les sciences, un élément favorable pour la validation des jugements portés.

Mais il est désormais bien connu que les entrainements à penser la même chose au sein d'un groupe (group-thinking) sont très fréquents. Bien plus fréquents encore sont les emportements à juger de façon erronée, sous la pression de personnalités exaltées, notamment en proie à divers délires religieux, personnalités qui se répandent comme des virus au sein des groupes. Les personnes qui refusent de se laisser entraîner dans ces pseudo-connaissance, au nom du principe d'inconnaissance, ont donc un rôle essentiel à jouer en termes de régulation démocratique de nos sociétés.

La connaissance scientifique

Il n'est pas inutile cependant de revenir sur le concept d'inconnaissance, en le rapprochant de celui de connaissance. Il est admis dans le domaine scientifique que tous les êtres vivants, y compris les plus sommaires, tels les bactéries, acquièrent dans le cadre de la sélection naturelle des connaissances partielles de leur environnement, leur permettant d'y survivre.

Mais ce ne sont pas nécessairement des connaissances conscientes. Les connaissances les plus répandues, dans le monde biologique, découlent de compétences collectives acquises dans le cadre du combat sur la vie. Ceci peut ainsi désigner ce que l'on nomme parfois les intelligences collectives de populations de bactéries. Mais bien plus couramment; il s'agira de l'ensemble des cultures comportementales ou neurologiques acquises par des myriades d'espèces. Persuader, si la chose était possible, telle ou telle espèce, au nom du principe d'inconnaissance, qu'elle devrait renoncer à la connaissance même très partielle qu'elle s'est donné du monde, serait la condamner à mort.

Les connaissances conscientes, sous des formes plus ou moins élaborées, sont également un des produits essentiels de l'activité des individus ou espèces dotées d'un cerveau associatif. Elles résultent de l'expérience épigénétique, à base génétique mais enrichie d'un individu à l'autre par la culture, que chaque individu peut enrichir à son tour. Là encore, les persuader, si la chose était possible, de renoncer à se doter de connaissances plus ou moins conscientes du monde, qu'elles soient individuelles ou collectives, serait les condamner à mort. Autant leur proposer de traverser la place de la Concorde les yeux fermés.

Cependant, un des postulats les plus lourds de conséquences philosophiques que font les sciences modernes, postulat que nous avons souvent commenté ici, pourrait être défini comme le caractère mythique du concept de réel en soi. Dans la ligne de la mécanique quantique, on admet désormais qu'il n'est pas possible à des observateurs, quels qu'ils soient, même enrichis d'instruments d'observation aussi complexes qu'is puissent utiliser, d'acquérir des connaissances réalistes du monde, autrement dit correspondant à un univers considéré comme objectivement réel.

Ceci qu'il s'agisse d'univers aussi lointains qu'imaginable ou d'entités aussi proches de nous que possible – et bien évidemment de nous-mêmes et de nos croyances. Dans le cadre de ce que Mioara Mugur Schächter a nommé une épistémologie relativisée ou formalisée, chaque observation ne peut être interprétée qu'en fonction de l'observateur et des instruments dont il dispose, tant pour l'observation elle-même que pour l'utilisation du langage permettant la communication à son sujet.

Nous ne sommes pas aussi loin qu'il ne paraît de la réflexion politique dans laquelle excelle Philippe Grasset. Dans cette approche, il n'existe pas par exemple de Système dans l'absolu, mais des conceptions relativisées de ce qui peut correspondre à ce concept, tant de la part des défenseurs du prétendu Système que des diverses personnes se définissant comme anti-système.

Le concept d'inconnaissance pourrait alors s'appliquer parfaitement. Il rappellerait au grand public qu'il n'existe nulle part de connaissance absolue de la prétendue réalité politique. Mais des connaissances relatives, pouvant localement être qualifiées d'inconnaissances, celles auxquelles nous condamne des instruments d'observations et des langages toujours relatifs à celui qui s'en sert ou qui en parle.

* Voir Philippe Grasset. Notes sur l'inconnaissance, remises à jour 5/11/2015 http://www.dedefensa.org/article/notes-sur-linconnaissance-remise-a-jour