Vers le site Automates Intelilgents
La Revue mensuelle n° 171
Robotique, vie artificielle, réalité virtuelle

Information, réflexion, discussion
logo admiroutes

Tous les numéros


Archives
(classement par rubrique

Image animée
 Dans La Revue
 

Retour au sommaire

Automates Intelligents s'enrichit du logiciel Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront alors définitions, synonymes et expressions constituées de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi d'accéder à la définition du mot dans une autre langue (22 langues sont disponibles, dont le Japonais).

 

Robotique connectée et systèmes autonomes
Thierry Berthier, Alain Cardon, avec commentaire de Jean-Paul Baquiast 02/07/2016

Nous republions ici, avec son accord, un texte de Thierry Berthier, déjà publié à l'adresse https://humanoides.fr/robotique-temps-kronos/
Une réaction d'Alain Cardon est présentée ensuite, ainsi qu'une brève remarque de J.P. Baquiast
Automates intelligents

1. La robotique et le temps du Kronos
Thierry Berthier

Dans la mythologie grecque, Héphaïstos, l’illustre artisan, est un dieu infirme, difforme et boiteux. C’est aussi un extraordinaire concepteur d’automates et de créatures artificielles imitant la vie qu’il met au service des dieux.

Héphaïstos sait forger et animer des mécanismes complexes. Il a construit des trépieds capables de se déplacer de manière autonome (automatoï) pour se rendre à l’assemblée des dieux ainsi que les fameuses portes de l’Olympe qui s’ouvrent d’elles-mêmes.

Selon des sources antiques, il a fabriqué des servantes d’or qui l’assistent dans ses travaux, puis six charmeuses d’or accompagnées de chiens gardiens du palais d’Alkinoos, de chevaux forgés pour le char des Cabires, d’un aigle fabriqué pour Zeus et du géant de bronze Talos laissé à Minos pour garder l’île de Crète.

Créés pour accomplir une tâche précise qu’ils exécutent à la perfection, les automates d’Héphaïstos construits sur le modèle d’objets usuels, d’animaux ou d’êtres humains deviennent les auxiliaires des dieux. Dans la société divine où les Olympiens ne connaissent ni peine ni contrainte, les créations animées d’Héphaïstos remplacent les esclaves des sociétés humaines pour accomplir les tâches les plus répétitives et rébarbatives. Les automates donnent à la communauté des dieux et à la première race humaine la possibilité de mener une existence idéale, dénuée d’effort, préservée des souffrances et des malheurs.

Cette période idyllique, appelée “temps du Kronos”, est celle d’une agriculture prospère qui ne demande aucun effort et d’une production de richesses et de ressources totalement automatisée. On notera que les automates du temps du Kronos rendent inutiles l’esclavage et le travail humain.

Avec la convergence NBIC débute le second temps du Kronos;
L’espèce humaine aborde aujourd’hui son second temps du Kronos marqué par la convergence NBIC (Nanotechnologies, Biotechnologies, Informatique, sciences Cognitives). Les héritiers mortels d’Héphaïstos s’incarnent désormais dans chaque créateur de robots mis au service de ceux qui aspirent à une vie sans contrainte et à une certaine forme d’immortalité.

Entre l’Olympe d’Héphaïstos, la Silicon Valley transhumaniste et l’ensemble des nations technologiques, les similarités de faits et d’objectifs sont troublantes et doivent nous questionner : l’histoire et le devenir d’Homo Sapiens sont-ils tout entiers inscrits dans la mythologie grecque selon une circularité temporelle que nous ne cessons de redécouvrir ? Entrons-nous réellement dans un second temps du Kronos qui nous éloigne définitivement du travail répétitif, des contraintes, de la fatigue, des souffrances quotidiennes et de la mort ?

Si les aspirations originelles du temps du Kronos ont bien accompagné l’évolution humaine et jalonné son histoire, de l’antiquité aux Lumières et jusqu’aux grandes révolutions industrielles, elles quittent aujourd’hui la sphère mythologique pour façonner nos sociétés technologiques.

L’intelligence artificielle et la robotique, comme la forge et le marteau d’Héphaïstos, transforment notre environnement et nous libèrent de ses contraintes. L’augmentation de l’espérance de vie et l’émergence d’une information ubiquitaire globale entourant et guidant l’individu caractérisent désormais ce second temps du Kronos dans ses promesses émancipatrices.

Les merveilleuses créations d’Héphaïstos réalisaient toutes les tâches humaines à la perfection en surpassant le travail des êtres mortels. Ainsi, nul intrus ne parvenait à échapper à son chien d’or, molosse forgé, gardien du palais d’Alkinoos. Le géant Talos pouvait effectuer le tour de la Crète trois fois par jour pour prévenir toute intrusion.
Nous retrouvons aujourd’hui cette suprématie de l’automate sur l’humain dans des domaines précis : AlphaGo, l’intelligence artificielle de Google DeepMind vient de battre le champion du monde coréen Lee Sedol au jeu de Go (https://humanoides.fr/lhomme-contre-la-machine-duel-au-sommet-entre-alphago-et-lee-sedol/). La robotique militaire produit des drones et des systèmes armés semi-autonomes de surveillance automatisée particulièrement efficaces (Robots sentinelles SGRA1 déployés à la frontière des deux Corées) qui sont autant de géants Talos dépassant les capacités humaines… Enfin, la fabrique du vivant que seul Héphaïstos sait mettre en œuvre au service des dieux trouve un écho moderne dans les progrès fulgurants des bio et des nanotechnologies.

Pour comprendre le futur, relisons l’Iliade et l’Odyssée !

2. Réaction de Alain Cardon

La référence aux automates créés par Héphaïstos est aujourd’hui très pertinente. Nous construisons en effet de multiples robots à la corporéité localisée qui remplacent les humains dans leurs nombreuses tâches usuelles. Mais il faut quitter la notion d’automate localisé et bien comprendre que tous ces appareils automatisés munis de processeurs peuvent aussi être connectés par Wifi et communiquer sans cesse entre eux.

Et donc ce ne sont plus des robots qu’il faut considérer, mais des méta-organismes dont les organes sont des systèmes automatisés et des robots, et qui seront dotés de consciences artificielles coactives qui leur seront propres car sans aucune intervention humaine. Ils pourront communiquer entre eux pour disposer de leurs innombrables organes, pour les appréhender et s’en servir selon leurs intentions.

 Nous développons actuellement, sans aucune pensée éthique, un méta-système composé d’innombrables objets connectés qui sera un méta-organisme, que l’on dotera de tendances fondamentales propres, qui pourra s’augmenter on-line avec de nouveaux éléments, et dont tous les organes artificiels pourront agir sur tous les objets du monde, et évidemment sur tous les humains, avec de l’intentionnalité propre distribuée. Immergé dans le monde d’aujourd’hui. Ceci va conduire à un problème de liberté pour l’humain, car nous sommes dans un monde de guerres incessantes, économiques, financières et militaires.

Et ceux qui pensent encore, il y en a beaucoup, que l’on pourra continuer à vivre paisiblement sa très belle vie de consommateur dans nos belles villes, devraient aller passer leurs vacances en Syrie ou dans les grandes banlieues des villes africaines.

La technologie suit actuellement une voie de déval mondial inéluctable. Le pauvre Sapiens a procédé à la révolution cognitive en inventant le langage il y a 70 000 ans, puis à la révolution agricole en inventant la culture organisée, puis à la révolution scientifique en découvrant la pensée rationnelle avec notion de preuve appliquée sur les choses du monde, puis à la révolution industrielle en inventant les production technologiques systématiques. Aujourd’hui, il vient d’inventer son substitut artificiel à la fois local et global en lui donnant, sans problème, une importance hégémonique. Il peut donc considérer qu’il va perdre son sens existentiel. Est-ce la fin d’une histoire sur la Terre ?

3. Remarque de Jean-Paul Baquiast

Il faut malheureusement observer que la France, qui cherche à survivre en tant qu'entité géographique et culturelle aussi spécifique que possible, est en train de manquer faute d'investissements les deux révolutions évoquées, celle de la convergence des NBIC sur les réseaux, et celle des organismes artificiels autonomes.

Cela tient évidemment d'abord à l'absence de prise de conscience des décideurs politiques et budgétaires, dont l'inculture en ces domaines reste surprenante, pour ne pas dire scandaleuse. Mais cela tient aussi, ceci expliquant peut-être cela, à l'incapacité des scientifiques français à sortir de leurs disciplines, et à accepter de travailler sur des projets interdisciplinaires.

Toutes les grandes réalisations, notamment celles de Google cité, reposent sur des équipes constituées de chercheurs de diverses origines, réunis autour de projets sur supports numériques.