Vers le site Automates Intelilgents
La Revue mensuelle n° 172
Robotique, vie artificielle, réalité virtuelle

Information, réflexion, discussion
logo admiroutes

Tous les numéros


Archives
(classement par rubrique

Image animée
 Dans La Revue
 

Retour au sommaire

Automates Intelligents s'enrichit du logiciel Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront alors définitions, synonymes et expressions constituées de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi d'accéder à la définition du mot dans une autre langue (22 langues sont disponibles, dont le Japonais).

Biblionet

The Big Picture: On the Origins of Life, Meaning, and the Universe Itself

Sean Carroll

One World 2016

Présentation et commentaires par Jean-Paul Baquiast

21/08/2016

 

 

 

Pour en savoir plus sur l'auteur, voir

Page personnelle https://www.preposterousuniverse.com/self.html

Wikipedia
https://fr.wikipedia.org/wiki/Sean_Carroll

 


Présentation

Il est évident que, plus les sciences progressent, plus elles offrent à la réflexion philosophique, si l'on peut employer ce terme, d'insondables perspectives à prendre en considération. C'est évidemment le cas de toutes les sciences, qu'elles relèvent de la physique dite macroscopique ou de la physique quantique, de la biologie, des neurosciences.

Ainsi, en cosmologie, apprendre aujourd'hui que selon les plus récentes observations, celles notamment de la Baryon Oscillation Spectroscopic Survey ( voir notre article ) l'univers visible comprendrait au moins 100 milliards de galaxies, elles-mêmes comprenant environ 100 milliards d'étoiles, et qu'un certain pourcentage d'entre elles pourraient comporter des systèmes solaires comportant eux-mêmes des planètes favorables à la vie et au développement de l'intelligence, la représentation que nous ne faisons de l'humanité et de notre intelligence ne peut pas ne pas être affectée. Autant l'homme, dans le système d'univers de Ptolémée, pouvait dans une certaine mesure se considérer comme le centre du monde, autant, dès Copernic, un des pères de l'héliocentrisme, il a du commencer à regarder le ciel d'une autre façon.

Aujourd'hui, la cosmologie n'offre évidemment aucune réponse à la question de savoir ce que représentent notre société et nos convictions à l'échelle de l'univers global. Chez les matérialistes (que Sean Carroll désigne du terme anglais de naturalistes), la plupart s'en accommodent. Nous n'en saurons jamais rien, dit-on, et il faut aborder des questions plus immédiates. D'autres se demandent nécessairement si la vision du monde offerte par la science actuelle est pertinente, voire même si la science elle-même est pertinente. Nécessairement aussi ils s'interrogent sur le fonctionnement de notre cerveau, qui élabore de telles questions contrairement semble-t-il à celui des animaux.

Le gros ouvrage de Sean Carroll (comportant 460 pages), n'est pas avare de telles interrogations philosophiques. L'auteur, qui est d'abord un physicien théoricien et un astrophysicien à Caltech, s'est à l'âge de 50 ans, donné des compétences suffisamment étendues dans pratiquement toutes les sciences pour pouvoir en parler avec pertinence. Il a doublé cette compétence d'une réflexion philosophique et morale dont nous dirons deux mots dans la seconde partie de cet article, que l'on ne peut nier.

L'ensemble a donné lieu de sa part à la rédaction de plusieurs ouvrages chacun favorablement apprécié par la critique universitaire. Assez curieusement, il reste peu connu en France. Mais cela ne devrait pas nous étonner connaissant l'ignorance abyssale des « élites intellectuelles » de ce pays au regard des questions scientifiques et de philosophie des sciences.

Il convient donc de conseiller à nos lecteurs francophones une lecture attentive de cet ouvrage, quelle que soit la peine qu'ils en éprouveront vu que le livre n'est pas traduit et aborde sans les approfondir, hors les références, un nombre considérable de questions et de réflexions. Mais il sera déjà très utile qu'ils s'en donnent une vue transversale, par un parcours rapide. Nous-mêmes, avouons-le, nous n'avons pas tout lu en détail –nous réservant de pouvoir discuter de certaines questions dans des articles ultérieurs. Notre rôle en tant que critique est de faire connaître au plus vite ce livre à ceux qui nous lisent. Ils pourront se forger leurs propres jugements.

La Big Picture que Carroll propose découle du postulat suivant. La théorie quantique des champs offre comme son nom l'indique une vue unifiée du monde subatomique. Elle repose sur l'intégrale de chemin à la dernière version de laquelle le physicien Feynman à donné son nom (Wikipedia https://fr.wikipedia.org/wiki/Int%C3%A9grale_de_chemin). Il s'agit comme la définition l'indique, d'une notion intéressant le monde subatomique, fort éloigné de notre perception du monde dit macroscopique.

Carroll l'appelle une théorie « coeur » ou fondamentale (CoreTheory) dont peuvent dériver les principaux traits de notre monde. D'autres par contre ne peuvent pas l'être. Les plus connus sont les concepts de la thermodynamique, comportant par exemple celui de temps indispensable à notre vision du monde. Ils les appelle des concepts « émergents ». Il s'agit de concepts qui certes ne doivent pas être incompatibles avec la « Core Theory » mais qui ne peuvent trouver leurs fondements dans celle-ci.

Parmi les concepts émergents, (nous résumons) les plus importants proviennent des expériences conscientes, ou plus généralement du phénomène que l'on nomme la conscience. Il s'agit, dit-il, de quelque chose qui n'est pas lié à l'architecture fondamentale de la réalité. Notre cerveau l'a inventé pour se donner une vue du monde plus utilisable par nous que des approches beaucoup plus simplifiées, telles celles utilisés, autant que l'on sache, par les cerveaux animaux.

En matérialiste convaincu (le mérite est grand aux Etats-Unis d'aujourd'hui de se reconnaître comme tel) il ne fait pas appel à l'intervention d'une divinité pour aborder les nombreux domaines que la science ne comprend pas encore. Il emploie seulement le terme, difficilement compréhensible sans contre sens en français, de poetic naturalism. Il désigne ainsi toutes les descriptions scientifiques ou philosophico-scientifiques du monde qui ne découlent pas de la physique fondamentale, mais qui ne sont pas incompatibles avec elle. Nous dirions pour notre part matérialismes appliqués ou dérivés, autrement dit dérivant du postulat matérialisme fondamental, celui de la matérialité d'un univers infra-corspusculaire ou quantique d'où proviennent toutes les autres formes de matière/énergie.

Discussion

Ce terme de poetic naturalism montre une tendance agaçante chez Sean Caroll à redéfinir ou seulement à nommer autrement des entités observables ou des concepts sur lesquels ont réfléchi plus de 2.500 ans de philosophies. Certes, il est excellent quand il s'agit d'actualiser les hypothèses ou observations portant sur ces entités, et qui sont en permanence approfondis ou redéfinis par les sciences d'aujourd'hui. En ce sens le livre, qui couvre pratiquement (ou qui survole pratiquement) tous les domaines de connaissance, paraitra très utile à tous ceux, scientifiques ou non, qui sont nécessairement quelque peu dépassés par l'explosion contemporaine des recherches et des publications. Il s'agit d'une très utile mise à jour.

Mais quand il s'agit d'interpréter ces connaissances au regard de ce que l'on pourrait appeler une philosophie du savoir, voire une métaphysique, il a du mal à ne pas reprendre ce qu'il faut bien nommer des poncifs.
Ainsi quand il explique doctement que la morale "n'existe pas en soi mais correspond à ce que chacun en fait. Tous alors n 'en ont pas la même conception". De même quand il traite de la conscience. Comme l'entropie, dit-il, la conscience est un concept que nous inventons pour nous donner des descriptions utiles et efficaces du monde.

Nous avons nous-mêmes sur ce site, il y a une dizaine d'années, essayé de recenser les principaux travaux scientifiques de l'époque concernant ce fait difficile à nier, la conscience (Voir par exemple La conscience vue par les neuro-sciences http://www.automatesintelligents.com/echanges/2008/dec/conscience.html)

Il est évident qu'il faudrait plusieurs livres de la taille de The Big Picture pour commencer à résumer toutes ces données et études. Ce ne sont pas les quelques pages qu'y consacre Sean Carroll qui peuvent prétendre le faire, fussent elles inspirées par un louable matérialisme refusant de voir dans la conscience humaine un don de la divinité.

On peut dire la même chose du concept de multivers, un des plus discuté par la cosmologie récente. Carroll se dit convaincu par ce concept. Mais il se borne à en dire, ce qui est certainement juste mais qui mériterait d être discuté, que le concept de multivers découle de théories qui sont mal définies. La Palisse n'aurait pas dit mieux.

La même critique peut être faite à propos du concept d'émergence, que Sean Carroll attribue à toutes les connaissances scientifiques se greffant sur le monde quantique de Feynman. Qu'est-ce qui émerge au juste? De quoi ceci émerge-t-il ? Les autres astres sont-ils le siège de telles émergences, et sinon pourquoi.?

Plus généralement, quand il parle de la science, il propose Dix Considérations qui devraient se substituer au Dix Commandements de l'Evangile. Il s'agit de (nous ne traduisons pas)

Life Isn’t Forever.
Desire Is Built Into Life.
What Matters Is What Matters To People.
We Can Always Do Better.
It Pays to Listen.
There Is No Natural Way to Be.
It Takes All Kinds.
The Universe Is in Our Hands.
We Can Do Better Than Happiness.
Reality Guides Us
.

Soit, mais on peut se demander si ces Considérations découlent de son expérience de physicien théoricien, on d'un effort louable, mais cependant maladroit, pour se démarquer de l'enseignement des religions. A la fin du livre, Carroll décrit ses premiers enthousiasmes nés de sa fréquentation d'une église épiscopale. Ceux qui, comme la plupart des scientifiques en France, n'ont pas fréquenté de telles églises, mais en sont resté aux enseignements laïcs inspirant les universités de la République, n'ont certainement pas besoin de telles Considérations pour mener leurs recherches.